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Le soir
avant le jour de linvitation, je suis retourné à mon
appartement qui se situait juste en face de lOCE (30 Rue Sidi Belyout)
où mes parents se trouvaient, pour quelques jours de repos.
Je leur annonçai joyeusement linvitation du Roi, tout fier
de Sa Sollicitude à légard des jeunes cadres de notre
pays (javais alors vingt-neuf ans, et toujours célibataire).
Mon père était quelque peu surpris de lincitation
à nous présenter à cette fête Royale, en tenue
de sport. Il ne pouvait imaginer quon puisse se présenter
dans cette tenue, devant le ROI. Je lui expliquai que cétait
la fête de la Jeunesse, et que tout le monde devait se présenter
en tenue non officielle, même les Ministres et les Militaires.
Palais
La nuit
du 9 Juillet 1971, jétais tout excité par linvitation
royale, et ne dormis que peu. Le 10 juillet 1971 à 10H00, mon jeune
frère me conduisit à SKHIRAT, devant se rendre de Casablanca
à Rabat. Jétais habillé comme lavait
exigé le Protocole Royal, dune petite chemise à manches
courtes, et un pantalon bleu ciel. Javais comme seul document dans
ma poche, mon permis de conduire.
À lentrée du Palais de SKHIRAT à 11H00, jai
montré linvitation à quelques membres du Service de
Sécurité, qui me montrèrent le chemin du Palais.
Quelques soldats de la Garde Royale, et des F.A.R. montaient la garde.
En me dirigeant vers le Palais, je remarquai un Golf, où quelques
joueurs tiraient des balles, des stands de tir aux pigeons, et des wagons
sur des rails, aménagés en salons de repos. Je me suis dirigé
vers le Palais et mimaginai un lieu magnifique et somptueux, digne
des Mille et une Nuits. En fait, le Palais de SKHIRAT était très
simple, et plus fonctionnel que luxueux. Une large baie vitrée
séparait la piscine de la mer, une grande tente caïdale était
plantée aux abords de la piscine, une grande salle de réception
où le ROI recevait ses visiteurs, et des appartements privés
qui étaient inaccessibles.
Je rencontrai au bord de la piscine quelques amis qui devaient vivre avec
moi cette pénible aventure. Comme lavait précisé
le Protocole Royal, le millier dinvités, tous hommes, qui
étaient présents à SKHIRAT, étaient en tenue
de sport : chemise et pantalon sport.
Il était très difficile de reconnaître les grandes
personnalités en tenue de sport, car on avait toujours lhabitude
de les voir à la télévision, en costume de ville,
ou en tenue militaire.
Tout autour de la piscine, était disposé un buffet somptueux
avec des mets délicats, et des boissons de toutes origines.
Un orchestre, près de la tente caïdale jouait des morceaux
de musique, qui donnait un caractère joyeux à la fête.
Beauté
Les invités
étaient dessiminés autour de la piscine, près de
la tente caïdale, sur le Golf, et même à la plage, qui
se trouvait en contrebas de la baie vitrée.
Je discutais joyeusement avec mes amis. Notre discussion navait
aucun caractère sérieux, et portait sur la beauté
du buffet, la couleur bleue immaculée de la piscine, et le bruit
au large des vagues sur la plage.
Nous étions visiblement heureux dêtre dans cet endroit
exceptionnel et parmi des invités de marque aussi bien marocains
quétrangers.
Vers 13H00, les invités commençaient à se rapprocher
des buffets qui entouraient la piscine, et attendaient le signal des responsables
pour se servir.
Aucun protocole particulier nétait prévu, à
notre connaissance, pour le choix des tables. Aussi, je me suis assis
avec mes amis, près de la grande tente dressée devant le
Palais, à côté de lorchestre, habillé
dhabits de couleur rouge, et qui continuait à jouer une belle
musique entraînante.
Nous apercevions de notre place à quelque deux cents mètres,
S.M le Roi Hassan II, qui était assis, seul, dans une table sous
la tente. Nous nous sommes servis au buffet, et commencions à manger.
Il faut préciser que de là où nous étions
assis, nous ne pouvions pas voir lentrée du Palais; car un
mur nous barrait la vue, et une petite porte fermée était
aménagée pour le passage à travers le mur.
Soudain, nous entendîmes quelques coups de feu. Je me tournais vers
mes amis pour leur demander «quest ce que cest que ces
coups de feu»? Lun deux répondit: «Ne tinquiète
pas, ça doit être des coups de feu provenant des stands de
tir aux pigeons».
Les coups de feu devinrent plus fréquents, et les détonations
plus fortes. Comme je lai déjà expliqué, nous
ne voyions rien, car la vue était barrée par le mur.
Tout à coup, un mokhzani avec sa Djellaba toute blanche sécroula,
frappé dune balle, et sa Djellaba fut maculée immédiatement
de sang rouge. Quelquun de haut placé, certainement une personnalité
importante, sapprocha du Mokhzani et sécria Quest
ce qui arrive là ? Les coups de feu et les détonations
sintensifièrent encore plus. La panique sempara des
invités, car on voyait de plus en plus de personnes blessées,
et qui perdaient leur sang.
Courage
Deux réactions
se présentaient aux invités qui ne voyaient pas ce qui se
passait. La première consistait à passer par la petite porte,
pour gagner le parking de voitures, et fuir. Cette réaction fut
fatale, car les mutins ayant franchi la porte dentrée du
Palais, tiraient dans tous les sens, et sapprochaient du Palais.
La deuxième réaction fut de fuir vers la mer, en brisant
la baie vitrée. Javoue que je nai pas réfléchi
pour emprunter cette seconde voie. Cest peut-être tout simplement
linstinct, ou la chance.
Arrivé sur la plage, jai dabord voulu fuir en nageant
dans le large. Jai donc plongé, et nagé quelques minutes,
quand japerçus au loin des vedettes militaires qui barraient
le passage.
Je suis donc retourné vers la plage, et essayais de fuir vers la
plage Amphitrite. Malheureusement, les mutins avaient encerclé
le Palais, à lest et à louest, et empêchaient
les invités de fuir. Ils lançaient pour cela des grenades,
dont une a explosé à quelques mètres de moi, sans
matteindre. Quelques soldats se détachèrent de leur
groupe et nous intimèrent lordre de regagner le Palais à
coup de crosse, mais sans tirer, en vociférant: «salauds,
remontez au Palais». Je suis remonté donc vers le Palais
au milieu des invités, qui se tiraient les uns les autres par les
habits, pour se placer au milieu des groupes, afin déviter
déventuelles balles perdues. Je ressentais à ce moment
là, la force extraordinaire de lêtre humain, et son
égoïsme pour assurer sa survie, lorsquil est en danger.
Le spectacle autour du Palais était affreux: des blessés
gémissaient sans quaucun secours ne leur fut apporté,
perdant leur sang à profusion. Des cadavres flottaient dans la
piscine, dans lindifférence générale.
Egoïsme
La tuerie
a duré au moins une bonne heure, à la suite de laquelle
le feu cessa aux environs de 15H00. Sous la menace des armes, nous avons
marché en dehors du Palais, à proximité du Golf,
où on nous a ordonné de nous coucher, face contre terre,
et mains derrière le dos.
Ce fut pour moi un moment de répit, où jai commencé
à réfléchir. Tout dabord, je ne comprenais
pas que des soldats en uniforme nous tiraient dessus, alors que nous étions
les invités du Roi. Cette incompréhension dura jusquà
ce que jentendis «Vive lArmée du Peuple».
Cest à ce moment là que je compris quil sagissait
dun complot de lArmée contre le régime royal.
Jai vu le visage de certains soldats, qui étaient très
jeunes, et dont les yeux étaient exorbités et injectés
de sang (peut-être sous leffet de la drogue).
Jentendis aussi de loin, mais sans que je puisse discerner les noms,
lappel des mutins à des officiers, dont certains avaient
le courage de se lever, et qui furent certainement exécutés
sur place. Car, je ne voyais pas les exécutions, mais entendais
les détonations. Le comportement des invités autour de moi
était diversifié: certains tremblaient de tout leur corps,
dautres priaient à voix basse, dautres enfin restèrent
calmes. Je suis resté moi-même très calme, je ne sais
pour quelle raison, peut-être que jétais inconscient
du danger de mort que je courais.
Soudain, quelques hélicoptères couvrirent le ciel, tournoyant
autour du Palais. Je me suis dit que cest peut-être lArmée,
fidèle au Roi, qui venait de Rabat, pour mater linsurrection.
A ce moment là, jai eu très peur, en pensant que nous
allions nous trouver, nous les invités, au milieu dun combat
terrible entre lArmée fidèle du Roi et les mutins.
Soudain, les soldats qui nous gardaient, ont commencé à
nous relever, à nous conforter par des mots aimables, et nous donner
de leau à boire.
Jai vu le Général Oufkir que javais reconnu,
demander à un soldat de lui remettre sa vareuse, quil endossa
sur sa chemise de sport; et il commença à donner des ordres,
et à prendre la situation en mains.
Je ne comprenais encore rien à ce qui se passait, et sans perdre
de temps, rejoignis le parking, où un invité, que je ne
connaissais pas, ma ramené à Casablanca. En cours
de chemin pour rejoindre le parking, jai vu à nouveau le
spectacle affreux des morts et des blessés.
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