Entretien avec Benjamin Stora, historien et sociologue français
“Le régime marocain n’est pas en crise”

Benjamin Stora historien et sociologue français analyse l’arrivée en force du mouvement islamiste au Maroc, à la lumière du projet islamiste algérien. Pour cet historien, la menace islamiste au Maroc est aléatoire.

Recueillis par
Mahjoub Haguig

 


• Benjamin Stora, historien et sociologue français.

 

• Maroc Hebdo International: Peut-on parler de menace islamiste au Maroc à la lumière des résultats des dernières législatives?
- Benjamin Stora: Il ne faudrait pas regarder la situation marocaine à travers le prisme algérien. Malheureusement, je trouve trop facile, trop paresseuse cette façon d’observer la réalité. En fait, il y a une singularité marocaine qui existe, qui ne peut pas se réduire en une sorte d’examen général du groupement islamiste. Il y a singularité en ce sens qu’il y a une tradition étatique marocaine qui est forte, qui est adossée à une vielle histoire. Ce qui fait que le mouvement islamiste marocain ne peut pas occuper le même type de place qu’en Algérie par exemple. En Algérie, le mouvement islamiste peut s'appuyer sur une histoire très courte, récente, alors qu’au Maroc le mouvement islamiste a du mal à prouver sa place dans une longue histoire monarchique. Il a aussi du mal à se référer, à se corréler à une histoire nationaliste. Ce qui constitue à la fois sa faiblesse et sa force, du moment qu’il se présente comme un mouvement vierge.
• Maroc Hebdo International: Seulement, la scène politique marocaine est marquée par des personnages islamistes, clés, qui ont largement marqué le mouvement nationaliste de libéralisation…
- Benjamin Stora: Attention ! Parce que justement le problème est là. Comment eux se déterminent par peu qu’ils aient été des acteurs du mouvement national? Une autre chose, comment se déterminent-ils dans l’histoire du mouvement national marocain. Est ce qu’ils se revendiquent d’une entité istiqlalienne, ou est ce qu’ils sont en rupture avec l’Istiqlal ? Est-ce qu’ils se revendiquent dans la continuité de l’histoire de la monarchie marocaine ou est ce qu’ils se positionnent en rupture avec cette histoire ? C’est ça le problème que je pose. Ce n’est pas le fait qu’il n’y ait pas d’anciens acteurs nationalistes de cette mouvance.
Si on jette un regard sur l’histoire de l’Algérie, il y avait des acteurs comme Madani et autres acteurs qui se posaient en héritiers du mouvement national, en héritiers du FLN… Est ce qu’aujourd’hui, les islamistes marocains se posent en héritiers d’une continuité nationalo-monarchique. Quand je lis leurs déclarations, leurs professions de foi, je ne les trouve pas se posant en héritiers à une continuité nationalo-monarchique. Ils s’inscrivent davantage dans l’imaginaire du transnational de la Ouma islamia, plutôt que dans une continuité singulièrement marocaine. Je ne trouve pas de références explicites et nettes dans leur rapport à la monarchie.
•Maroc Hebdo International: Pour vous la menace islamiste au Maroc est aléatoire…
-Benjamin Stora: Exactement.Ce qui est menaçant c’est l’existence d’un courant qui vise à restreindre le champ des libertés publiques. Une formation qui vise à délimiter la problématique de l’émancipation des femmes, de la citoyenneté… Là, ça peut être une menace pour les libertés publiques. Mais est-ce que le mouvement islamiste marocain, dans son programme, avoue qu’il veut restreindre tout cela ? Le plus essentiel pour moi dans ces élections, c’est le fait que le mouvement islamiste marocain, tel qu’il se présente aujourd’hui, n’apparaît pas majoritaire, mais plutôt comme une force puissante.
• Maroc Hebdo International: À l’approche des élections communales, croyez-vous à l’hypothèse, soutenue par le PJD, selon laquelle un raz-de-marée des islamistes est toujours envisageable au Maroc?
- Benjamin Stora: Il y a tellement de paramètres qui rendent la réponse à cette question assez délicate. Il faut d’abord se demander sur la volonté intrinsèque du PJD par rapport à la classe politique marocaine ? On ne le sait pas vraiment. Est ce qu’il a voulu s’affronter à la classe politique existante, ou est ce qu’il a voulu s’affronter à l’Etat?
À ma connaissance non. Chez ce mouvement, il y a un refus politique de se distinguer radicalement.
Deuxième aspect qui est aussi important. Que vont faire les autres partis traditionnels ? C’est très important de savoir ce que va être la stratégie de l’Istiqlal par rapport à ce mouvement. Que va faire aujourd’hui, le Palais en termes d’exercice réel du pouvoir politique ? C’est là un paramètre central. Enfin, il y a le paramètre social qui influe énormément sur la situation. Que va-t-il se passer au Maroc sur le plan social par rapport aux multiples revendications qui touchent aux salaires, aux diplômés… C’est en grande partie par rapport à ces éléments qu’on pourra examiner ce qui adviendra du mouvement islamiste. Lui-même, il va se définir par rapports à ces critères. Ce qu’on peut dire de manière concrète c’est que c’est un mouvement qui existait auparavant. J’ai vécu au Maroc, et je savais que le mouvement islamiste était une réalité sociale évidente, mais qui n’était pas au niveau de sa représentation. Les résultats des dernières élections est en quelque sorte, une remise à niveau de sa représentation. Dans le fond, ces résultats sont une sorte d’adéquation entre une existence réelle de ce mouvement dans le pays et sa représentation politique. Maintenant, est ce que ce courant est en mesure de parler au nom de toute la société marocaine, est ce qu’il est majoritaire? Je ne le pense pas. On ne peut parler de véritable raz-de-marée que lorsqu’il y a effondrement des partis politiques en face, que lorsqu’il y a grands mouvements sociaux ou une crise politique du régime. C’est loin d’être le cas aujourd’hui. Le régime marocain n’est pas en crise.
• Maroc Hebdo International: Le Maroc est un pays démocratique tout court ou un pays qui se forge sa propre démocratie?
- Benjamin Stora: Le pays est en train d’édifier sa propre voie. Il n’y a pas d’achèvement copié sur les modèles démocratiques. Il y a une voie singulière, en fonction d’une histoire singulière. Il y a toute une tradition, qui se forge, de ré-appropriation citoyenne qui crée les conditions de l’exercice démocratique. Ce n’est pas du tout un exercice achevé.
• Maroc Hebdo International: Hormis le problème du Sahara et la guerre civile en Algérie, quelles sont les vraies conditions de rapprochement durable entre l’Algérie et le Maroc?
- Benjamin Stora: Ce qui poussera de manière inexorable au rapprochement dans des délais assez brefs c’est la question de la mondialisation. C’est-à-dire construire un bloc régional, suffisamment fort pour pouvoir commencer à peser face à l’Europe. L’urgence est là, indépendamment des litiges territoriaux. La grande question est de parvenir à enrayer ce processus migratoire qui frappe les deux pays. La seule solution, qui me paraît aujourd’hui, beaucoup plus importante, est d’opérer une sorte d’homogénéisation économique, de circulation et d’échange, plutôt que de vouloir traiter de la question du Sahara.
Si on opère la construction d’une sorte de marché politique économique et culturel, les autres questions trouveront certainement des solutions.

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