Un sondage démontre que 53% des Marocains sont anti-américains
Le revers de l’image

L’anti-américanisme au Maroc ne date pas d’aujourd’hui. Un sondage
effectué par l’institut américain arabe basé à Washington a cherché à donner des éléments de réponse.Aux yeux de plus de la moitié des Marocains les États-Unis est le pays dont émane une menace sur notre mode de vie.

Taeïb Chadi

 

• Le président américain G.W. Bush.

 

Il suffit de décrypter le discours de nombre de Marocains et vous n'aurez aucun mal à leur faire dire que les Américains sont incultes, naïfs, sans éducation, arrogants, sujets aux engouements les plus fous. On laisse l'énumération ouverte, elle est loin d'être complète. On pourrait ajouter sans peine : l'Amérique terre de folie ou l'Amérique pays des serial killers, ce type de qualificatifs à l'emporte pièce découle de ce que l’on pourrait appeler la matrice originelle du mépris anti-américain.
Y a-t-il alors un antiaméricanisme maladif au Maroc ?
À cette question, un sondage effectué, le printemps dernier, par l’institut américain arabe basé à Washington a cherché à donner des éléments de réponse.

Stéréotypes

En effet, la Maison Blanche, le commanditaire de ce sondage, a voulu connaître la perception de l’image des Etats-Unis dans 9 pays islamiques dont le Maroc.
Pour cela, 10 milles personnes ont été sondés en Arabie saoudite, Kuwait, Jordanie, Liban, Iran, Turquie, Indonesia, Pakistan. Résultat : 53% des interrogés ont des préjugés négatifs à l’égard des Etats-Unis, 70% d’entre eux soutiennent que ce ne sont pas les « arabes » les véritables instigateurs des attaques des 11 septembre, 44 % des sondés estiment que les valeurs occidentales propagées par les Etats-Unis ont un effet pervers sur le mode de vie islamique, 80% de cet échantillon pensent que la guerre menée par l’Amérique en Afghanistan n’est pas moralement justifiable et enfin 70% considèrent que Washington n’est pas crédible et qu’il protège ses amis et alliés des régimes autocratiques arabes.
Les Etats Unis sont, donc, aux yeux de plus de la moitié des Marocains sinon l'ennemi, du moins le pays dont il faut se méfier, celui dont émane une menace sur notre mode de vie, notre économie, notre culture, notre pensée, le pays qu'il faut critiquer au delà de toute raison ou vis-à-vis duquel il faut manifester sa défiance et, pourquoi pas, son aversion.

Mépris

Pour l’institut américain arabe, ce ressentiment des Marocains, s’explique, en grande partie, par la politique des Etats-Unis dans le monde arabo-islamique en général, et au Moyen Orient, en particulier. Conséquence, l’oncle Sam est perçu comme arrogant, hypocrite, auto-tolérant, et incapable d’engager un véritable dialogue interculturel avec les musulmans. C’est la superpuissance qui produit les trusts et les lois antitrust, la vérité et son contraire, puis elle vend le tout.
« L’alibi » palestinien est pour beaucoup dans cette attitude négative. Ainsi, les Marocains sondés sont convaincus que les Etats-Unis pratiquent systématiquement la politique « de deux poids , deux mesures» au profit d’Israël : « on punit les peuples irakien et afghan alors que l’on abandonne les Tchétchènes et surtout les Palestiniens », s’indigne l’opinion publique marocain.
Mais est-ce que la politique étrangère américaine au Moyen-Orient est, à elle seule, à l’origine de cette animosité ? Ou, serait-ce le courant islamiste qui traverse la société marocaine qui attise, pour des fins politiques et politiciennes, ce sentiment contre une Amérique qui mène la guerre contre l’Islam et les musulmans ?
C’est à cette question qui taraude l’esprit des locataires de la Maison Blanche qu’a également essayé de répondre la presse américaine. Ainsi, quelques jours seulement après les attaques du 11 septembre 2001, les deux principaux hebdomadaires des Etats-Unis, «Time» et «Newsweek», ont consacré deux remarquables numéros spéciaux à la question de savoir pourquoi les Etats-Unis suscitaient tant de haine. C’était le titre de leur couverture. Il est tout à fait exact, que, dès les premiers jours qui ont suivi le 11 septembre, une fois passée la première émotion, des voix ont commencé à se faire entendre pour suggérer que, si tragédie il y avait eue au World Trade Center, les États-Unis y étaient quand même pour quelque chose.
« Les attentats ont provoqué l'horreur chez moi, et d'un autre côté, on se sent ici trahi par la politique étrangère américaine», a ajouté un intellectuel marocain, qui explique que le même jour, on pouvait voir sur les télévisions arabes le Premier ministre israélien Ariel «Sharon poursuivant ses carnages contre les Palestiniens».
Et on ne peut pas ne pas citer cette phrase fort ambiguë de l’ancien premier ministre Français Lionel Jospin, souhaitant publiquement que «les États-Unis tirent la leçon» de cette tragédie - sous-entendant par là que quelque chose dans leur politique avait, sinon provoqué, du moins expliqué ces attentats. D’aucuns voient même en Ben Laden, l’artisan de ces attentats, le produit monstrueux d’un croisement entre Washington et Tel-Aviv .

Ambiguïté

Mais ces appréhensions ne datent pas d’aujourd’hui. Il est vrai qu’il est s’est amplifié ou s’est manifesté après le 11 septembre. Mais, d'une certaine manière, les mouvements gauchistes, -donc pas particulièrement les islamistes- ont pendant des décennies entretenu une sorte de phobie anti-américaine générale, où l'on retrouvait à la fois le complot pour empoisonnement de la jeunesse sous le signe de Coca-Cola, l’entreprise d'asservissement des esprits par le cinéma américain, etc. Cette haine, donc, a une histoire. Et ne s'élève pas, seule, au milieu d'un désert : elle est la manifestation la plus hargneuse d'un combat d’une politique de survie séculaire auquel participe aussi pour une bonne part le mouvement antimondialisation.
Cela dit, il ne faut pas non plus tout ramener aux Etats-Unis et leur faire porter le chapeau si l’on n’a pas trouvé du pétrole à Talsint où s’il n’a pas suffisamment plu dans les régions d’El Gharb et Saiss. Endosser l’échec de sa politique sociale à Washington, et placer bêtement une nation à demeure au banc des accusés, pour fausser ainsi la perception de nos propres problèmes, ce qui est encore plus dévastateur puisqu'on en retarde ainsi la solution.
Peut-être se pourrait-il que l'anti-américanisme marocain soit un symptôme de refus de la réussite et la marque emblématique d'un reflux et d'un effacement du Maroc.
La réponse est évidente pour quiconque a la moindre lucidité. Qui n’a que peu à voir avec Washington.
Cela dit, les États-Unis n'en constituent pas moins aujourd'hui la seule hyper puissance dont on attend tout et son contraire, perpétuellement sommée de tout régler en ne se mêlant de rien.
Mais ce serait intéressant de savoir que la critique envers le gouvernement des États-Unis ne constitue pas de l'antiaméricanisme et ce n'est pas un privilège réservé aux « non-états-uniens ». La preuve, un article publié dans le Washington Post du 5 septembre dernier . Un auteur y explique que certaines des récentes actions du gouvernement américain « sont similaires à celles des régimes qui ont été historiquement condamnées par tous les présidents Américains ». L'auteur est un certain Jimmy Carter.o

 

Retour