Larbi El Harti, distingué par le prix espagnol Nobel de littérature
L’homme des deux rives

L’auteur marocain d’expression espagnole vient de remporter le prix ibérique Sial Nobel de littérature. Portrait d’un homme qui fait du dialogue entre les civilisations son cheval de bataille.

Najlae Benmbarek

 

Larbi El Harti

 

Larbi El Harti est un homme heureux. Il a de quoi. Il vient de se voir décerner le prix Sial Nobel de littérature. Il ne s’agit pas du prix de la Fondation Nobel suédoise (enfin, pas encore), mais de celui de la Fondation ibérique du même nom, d’après une multinationale de tabac. Un grand prix tout de même. La consécration d’années de talent, reconnu en Espagne et en Amérique latine.
Mais l’événement est que, pour la première fois, Larbi EL Harti ne fait pas seulement les unes de prestigieuses publications espagnoles. Aujourd’hui, il est enfin reconnu dans son propre pays.
Larbi aurait très bien pu s’appeler Juan ou Antonio, sans que l’on se doute de ses origines «chamalies». La quarantaine, mais on ne dirait pas. Une allure jeune et dynamique. Ces grands yeux clairs en amande, ces traits fins, et ce petit accent, tout en finesse, chaque fois qu’il prononce les mots harmonie, arabe ou culture. Normal.
Il y a encore quelques années de cela, Larbi ne parlait qu’espagnol, et arabe bien sûr. Depuis, il s’exprime parfaitement dans les trois langues.

Passion

Né à Asilah, Larbi intègre la mission espagnole. Après son bac, il traverse le détroit pour faire des études en Espagne, à Grenade. En fait, il a fait des études en même temps au Maroc et en Espagne en Sociologie et en Littérature. «En vivant en Espagne, j’ai redécouvert ma culture originaire. J’ai essayé de m’intégrer dans le monde occidental. Mais j’ai vite pris conscience que je ne pouvais pas être autre chose que Marocain.»
A la faculté de Lettres de Rabat, il prépare son doctorat. C’est dans cette même université qu’il enseigne la littérature espagnole depuis 16 ans. Par passion pour ce qu’il fait, par amour de transmettre, de partager. «Je forme. Je construis. J’ai cette conviction que si je contribue à transmettre une idée qui suscite une réflexion, c’est énorme.»
Si Larbi devait citer des poètes qui l’ont marqué, ce seraient le péruvien Cesar Vallejo et l’espagnol Luis Cernuda. Du concentré de plaisir en vers.
Entre ses lectures, par ricochet, Larbi écrit. Beaucoup de poésie. Il avait du talent. C’était flagrant. Mais pour percer dans le monde de la littérature en Espagne, on lui a dit qu’il fallait écrire des récits. Le premier, il l’a écrit un peu par hasard. Finalement, c’est un recueil de sept nouvelles qui va lui faire gagner le prix Nobel d’Espagne. Le recueil, intitulé Mémoire de clou de girofle, verra le jour en novembre. Mais même ses récits sont pleins de poésie. Et la poésie, El Harti la définit comme de l’harmonie avec soi-même.
El Harti est un homme curieux de tout. De psychologie comme d’anthropologie. «Ces disciplines sont nécessaires pour éduquer le regard et l’ouïe de l’écrivain».
L’homme a beaucoup voyagé. Partout, il revendique le retour à la Renaissance, humaniste, qui ne renie pas l’Autre. «Car cet Autre enrichit le Moi», explique-t-il.
Après avoir visité les pays d’Europe et d’Amérique Latine, il a voulu voir les pays arabes. «C’est une question de redécouverte de Soi. Les voyages ne peuvent être que bénéfiques.»

Respect

Larbi est un poète paresseux. Il ne s’est jamais donné la peine de rassembler ses poèmes et ses nouvelles, éparpillés dans des revues spécialisées hispanophones. C’est grâce à deux de ses amis que ses poèmes seront enfin réunis dans une anthologie à paraître en janvier prochain. Les Marocains attendent la traduction de ses œuvres, prévue très prochainement. Par contre, comme professeur, Larbi est un modèle de rigueur et de discipline. Ses étudiants, ex-étudiants, collègues parlent de lui avec respect et admiration. Il a ce don de transmettre le savoir ludique ment. Avec humour, mais toujours avec sérieux. Une véritable mine d’énergie positive.
Il y a six ans, Larbi El Harti a commencé à donner des cours à l’institut Cervantès de Rabat. Depuis, il fait plus: coordonner les activités culturelles hispano-marocaines.
En pleine crise de l’îlot Leila en juillet dernier, il a été à l’origine d’une table ronde entre intellectuels marocains et six des plus grands intellectuels espagnols de notre temps. Une réussite totale. «Les crises sont bonnes, parce qu’elles nous permettent de nous remettre en cause. Ce genre d’actions est très important pour la culture. Ça apaise les esprits et ça permet d’expliquer ses positions d’une manière calme et civilisée».

Dynamique

Larbi s’est également impliqué dans un projet d’édition de poésie espagnole en arabe, en partenariat avec l’Union des Ecrivains du Maroc. L’UEM sera d’ailleurs présente aux festivals de poésie de Madrid et de Barcelone. Aujourd’hui, Larbi cherche à faire publier de la poésie marocaine en Espagne. Et quand il dit poésie marocaine, c’est aussi bien de la poésie berbère, que de la poésie du Rif ou de la poésie hassanie. «Rien ne peut être plus enrichissant que cette dynamique d’interaction», explique-t-il.
En ce moment, il écrit une nouvelle sur l’identité linguistique. Toujours et encore cette quête de soi. Mais cette fois-ci, il défend sa langue maternelle: la darija. Une langue qu’il aime et qui lui ressemble.
Larbi El Harti est un idéaliste, la tête peut-être dans les nuages mais les pieds résolument sur terre. Il a choisi la vie qu’il mène, dans la discrétion: entre ses cours, ses bouquins et ses poèmes. Toujours entouré. Toujours présent pour les autres. Décidément, chez El Harti, bonheur rime avec cœur.

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