Crimes en série à Casablanca
Le spectre intégriste

Le dernier cadavre retrouvé en début de semaine au quartier La Gironde à Casablanca, celui d’une femme, porte vraisemblablement la signature des tueurs en série de la Salafia Jihadia. Un autre crime crapuleux qui vient
raviver le feuilleton meurtrier de cet été.

Enquête de Youssef Chmirou

 


• Islamistes marocains manifestant à Casablanca.

 

Mardi 10 septembre à Casablanca. Avec l’apparition des premières lueurs de l’aube, le quartier de La Gironde s’anime peu à peu. Les passants qui longeaient la rue de Libourne du même quartier ne soupçonnaient pas le contenu du sac en plastique jeté sur le trottoir. Il fait partie du décor habituel d’une ruelle souvent polluée et négligée. Personne n’y a prêté attention sauf les éboueurs qui accompagnaient ce jour-là un camion de collecte d’ordures.
Lourd et bizarre, le sac jeté dans la benne du camion s’est déchiré et a laissé apparaître la partie supérieure d’un cadavre. Terrifiés, les éboueurs ont alerté le poste de police jouxtant la rue de Rome. Arrivés sur place, les éléments de la PJ des Roches Noires ont découvert le buste mutilé, sans tête ni bras.
Un autre crime crapuleux qui vient raviver le feuilleton meurtrier de cet été.

Alerte

Les investigations menées, la partie inférieure du cadavre a été retrouvée vers la fin de la matinée au Parc Murdoch, pas loin du Bd Victor Hugo. L’alerte est donnée et l’ensemble des services de sécurité est sur le pied de guerre. Il faut à tout prix élucider ce crime qui a fait l’objet, le même jour, du bulletin d’information de la deuxième chaîne avec images à l’appui.
Les résultats de l’enquête préliminaire menée par la police judiciaire, en étroite collaboration avec les éléments de la Brigade nationale de la police judiciaire, font ressortir qu’il s’agit d’une femme âgée d’environ 36 ans, les pieds couverts de henné.
Le médecin légiste, qui a examiné le cadavre, reconnaît quant à lui l’absence de traces de violence sur les parties du corps, jusqu’à présent retrouvées. La mort remonte, selon le rapport du médecin légiste à 3 jours, soit au dimanche 8 septembre dernier. Jeudi 12 septembre, au soir, le laboratoire de la DGSN à Rabat était encore en train d’analyser les empreintes relevées sur le corps de la victime pour l’identification. En attendant, selon des sources bien informées, la piste des intégristes salafistes, qui sévissent sous prétexte de l’islam, n’est pas à écarter.

Violence

Plusieurs crimes d’inspiration fanatique, une dizaine environ (le dernier remonte à fin du mois d’août concerne une jeune fille de 17 ans découpée en morceaux), perpétrés dans diverses villes du Royaume, ont fait monter l’inquiétude de la population de plus d’un cran.
Normal pour un pays qui se croyait sécurisé et à l’abri de la violence islamiste. Loin de verser dans un alarmisme de mauvais aloi, le courant de « Al Hijra Wa Takfir », issu de la « Salafia Jihadia » fait beaucoup parler de lui ces deux derniers mois.
Les aveux des membres du groupuscule de Youssef Fikri, arrêté à Tanger, et ceux de Mohamed Damir, arrêté lors de la fusillade de Sidi Moumen, sont là pour rappeler, si besoin est, l’existence au Maroc de ce courant islamiste radical décidé plus que jamais à combattre l’empire du mal et les mécréants. Ils sont convaincus qu’ils ne font qu’appliquer la chariâa. Leur chariâa. Ils commencent par cibler la victime, généralement des filles en bonne compagnie ou des fêtards qui sortent des boîtes de nuit, les abordent, les arrêtent et exercent sur eux toutes sortes de tortures avant d’exécuter la sentence, pour eux naturelle, la mort, après un simulacre de procès islamique. Le corps retrouvé Bd de la Gironde ou celui de la jeune de 17 ans de Sidi Othman ressemblent, à quelques détails près, à la méthode des combattants salafistes. Leur point commun : les victimes ont été toutes torturés, tuées, découpées et jetées en pâture aux rats d’égouts.
Depuis la découverte de la première victime, Aziz Assadi, son corps a été retrouvé abandonné dans un puit à Sidi Bernoussi, la vigilance des services de police s’est accrue. Plusieurs interpellations ont eu lieu dans le camp des mouvances islamiques et une dizaine de mosquées clandestines ont été fermées. Dernière fermeture en date, celle de la mosquée Mekka de Salé. Son prêcheur, Hassan Kettani, pourtant autorisé par le ministère des Affaires religieuses, a été interdit de prêche (voir MHI n° 523). Il venait de s’en prendre aux partisans de la laïcité et parle aujourd’hui de «cabale» contre les islamistes pour «plaire aux Américains».

Lutte

Ce dernier a été interrogé à plusieurs reprises par les services de la police qui ne détiennent jusqu’à aujourd’hui aucune preuve de son implication dans le réseau violent de la Salafia Jihadia. En effet, depuis quelques années, plusieurs mosquées non «homologuées» par le ministère des Habous et des Affaires religieuses ont été construites grâce au financement des associations caritatives islamiques. On ne peut pas toujours les repérer car souvent, les « fidèles » se contentent de la maison d’un des leurs, voir un dépôt, un garage.C’est là où généralement les activistes de la Salafia Jihadia recrutent leurs fidèles qui sont souvent analphabètes, issus des quartiers défavorisés.

Vigilance

Les services secrets marocains estiment aujourd’hui la population du courant radical de la Salafia Jihadia à environ 1000 militants, dont une centaine d’activistes jugés dangereux et une poignée de prédicateurs ou chefs spirituels qui ont presque tous fait leurs études en Arabie Saoudite. Les recruteurs sont implantés dans des quartiers défavorisés et dans des bidons-villes où ils arrivent à engager facilement de nouveaux combattants, généralement des jeunes, pour les endoctriner. Ils sont tous, ou presque, repérés par les éléments de la DST qui est désormais sur le pied de guerre sous la conduite résolue du Général Hamidou Laânigri, déterminé à éradiquer le mal à la racine. Car la situation est inquiétante et la vigilance de mise. Le cas de l’émir Youssef Fikri, arrêté à Tanger par les services secrets, avant de perpétrer l’un de ses crimes, est là pour témoigner de l’efficacité des services de sécurité marocains. La lutte sera longue, à dit le ministère de l’Intérieur, Driss Jettou, mais il faut l’engager résolument.


La chasse aux Marocains appartenant au réseau Al Qaida

Youssef Chmirou

 

Les Marocains appartenant au réseau Al Qaida font encore parler d’eux. Les arrestations se multiplient dans diverses capitales européennes et font état d’un bilan alarmiste. Ils sont considérés comme des relais des Kamikazes qui ont perpétré les attentats du 11 septembre.
En Espagne, La Guardia civil a procédé à l’arrestation, en avril 2002, d’un Marocain, Mohamed Zouaydi, qui récoltait de l'argent pour la filière espagnole et pour le cercle de Mohamed Atta. Le même réseau s’activait dans d’autres pays de l’Union Européenne. C’est aussi le cas de l’Italie, où la police antiterroriste italienne disposait d'une longueur d'avance sur les autres polices d'Europe. Après plusieurs mois d'écoutes téléphoniques, elle avait démantelé dès avril 2001 une cellule de quatre Tunisiens appartenant au «Groupe salafiste pour la prédication et le combat», emmené par Essid Ben Khemais, 33 ans. Ce groupe, en contact avec le Marocain Tarek Maâroufi en Belgique, étudiait la réalisation d'un attentat chimique en Europe (contre l'ambassade des Etats-Unis à Rome?), mais était surtout essentiel à Al-Qaida pour la fourniture de faux documents qui permettaient aux militants de circuler sans peine en Europe. Bref, un groupe de soutien logistique à Al-Qaida, le GSPC étant une entité distincte mais «sœur» du réseau de Ben Laden. Dans cette enquête, Milan est apparu comme le noyau de l'islamisme en Italie, et pas moins de 164 personnes ont été identifiées dans l'environnement du GSPC. Parmi elles, un groupe fréquentant Ben Khemais et travaillant au centre culturel de la ville, présenté comme l'un des pivots d'Al-Qaida en Italie sinon en Europe. Figurait dans le groupe terroriste le Marocain Yassine Chekkouri, bibliothécaire de son état. Ils tombent entre le 14 et le 29 novembre 2001, les Italiens y voyant une «annexe» du réseau de soutien logistique de Ben Khemais.
En février 2002, Ben Khemais et ses complices sont condamnés à 5 ans de prison ferme. Quatre jours plus tôt, l'Italie avait démantelé une autre cellule du GSPC: quatre Marocains qui s'apprêtaient soit à frapper le système romain de distribution d'eau en y versant un dérivé cyanuré, soit à attaquer l'ambassade des Etats-Unis. Des passages souterrains avaient été creusés jusqu'aux murs de l'ambassade. Voulaient-ils attaquer l'ambassade au cyanure, empoisonner l'eau du réseau de distribution adjacent? Le trafic de faux documents est resté le filon des enquêteurs. Dès 2001, ils avaient appréhendé deux frères marocains, Mohamed et Saïd Kazdari, condamnés à l'époque pour avoir livré de faux passeports et cartes d'identité. Mais il faudra attendre le 12 juillet 2002 pour que le réseau des frères Kazdari soit entièrement épinglé, la Digos mettant cette fois la main sur environ 400 fausses pièces
d'identité.

 

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