Finalisation du dispositif juridique pour les élections législatives
Une consultation constituante

Le 27 septembre, on ne sera pas dans autre chose que du relatif et du progressif. Toute avancée vers un peu moins de traficotage tiers-mondiste sera un acquis. En quarante ans, on a plus appris, en matière d’élections, entre autres, à tricher qu’à être réguliers.

Abdellatif Mansour

 


• Abderrahmane Youssoufi et Driss Jettou.

 

Cette rentrée est à nulle autre pareille. Plus qu'une rentrée politique pas du tout ordinaire, c'est tout le pays qui promet de prendre pied dans la démocratie. L'échéance du 27 septembre 2002, date des élections législatives, est à la fois fébrilement attendue et secrètement ou ouvertement appréhendée.
C'est un peu comme une session providentielle de rattrapage après une longue série de ratages. Aujourd'hui, tous les acteurs de la vie publique en conviennent, du moins verbalement: la voie de salut national passe par des urnes qui disent vrai. La démocratie n'est pas tout, mais elle est le commencement de tout. On sait donc ce que l'on veut, mais il n'est pas sûr que l'on sache comment y parvenir et à quel prix.
Une métaphore pour faire vite: pour se marier, il faut être deux. Pour voter, il faut être trois: l'électeur, le candidat et l'administration superviseuse. À ces trois niveaux, nous avons toujours eu les stigmates pénalisant des pays du sud.

Supervision

Un lestage consciencieusement entretenu, y compris l'analphabétisme ambiant, qui débouche sur une parodie programmée d'institutions électives. Il semble que cette fois-ci, sur l'un de ces trois niveaux au moins, les choses aient évolué. Positivement. La supervision par l'appareil administratif ne sera plus ce qu'elle était.

• Driss Basir, ex-ministre de l’Intérieur.


L'engagement est pris par la plus haute autorité de l'État. Engagement méthodiquement répercuté et mis en forme par l'instance administrative directement concernée: le ministère de l'Intérieur. Grand ordonnateur des avatars électoraux les plus calamiteux pendant plus de trois décennies, ce département clé de voûte des opérations votatives, n'est plus perçu comme par le passé. Et il le fait savoir par une stratégie de communication résolument moderne, suffisamment adaptée et relativement rassurante.

Capital

Ce n'est pas un simple déficit d'image, mais un lourd passif que Driss Jettou s'emploie à faire oublier. Il lui faudra vaincre les réflexes conditionnés de ses subalternes et le scepticisme endurci de l'électorat.
Avec sa bonhomie apparente, son réel capital de relations politiques et en mettant au service de la chose publique sa rigueur gestionnaire du privé, il n'est pas impossible qu'il y parvienne.
Sur le plan technique, le dispositif d'encadrement juridique et humain est en place. Il concerne toutes les étapes du processus électoral, depuis la batterie de textes de lois sur le découpage et le mode de scrutin et le financement de la campagne des partis, jusqu'aux pré-requis réglementaires des candidatures, en passant par l'arsenal répressif des fraudes.
Il se trouve qu'un projet de construction démocratique comme le nôtre ne peut être réduit à des dispositions techniques. Le primat de la volonté politique n'est pas seulement nécessaire, il doit être bien partagé. Si l'on tient pour acquis qu'il n'y aura pas de “candidats de l'administration", ni de tripatouillages en leur faveur, les partis politiques restent la seule source d'émission des candidatures, l'unique rampe de lancement des candidats.
Les candidats corrupteurs, les notables à la recherche d'une consécration parlementaire, les députés fantômes, “les représentants de la nation" diplômés des cafés de commerce, les élus de droit divin; à part cette dernière catégorie en voie de disparition accélérée, paraît-il, tous les autres ne débarqueront pas d'une autre planète. Ils seront dûment investis par les partis dont ils arboreront le symbole et porteront la couleur.

Dynamique

Disons-le nettement si on retrouve dans l'hémicycle ce genre d'échantillons humains, tous les dispositifs techniques auront été vains, et les pétitions de principe des bobards pour épouser faussement l'air du temps.
L'air du temps, justement, c'est le nouveau contexte politique laborieusement préparé par la transition politique et prodigieusement accéléré par la succession dynastique.
Si cet environnement institutionnel, encore une fois quasi-providentiel, n'est pas mis à profit, c'est un autre rendez-vous historique que le Maroc risque de rater. Jamais la classe politique et les partis qui lui servent d'instruments de regroupement et d'expression n'ont été au cœur d'une responsabilité aussi grave.
C'est de ces partis, désormais, que dépend la possibilité pour le pays de faire un saut de puce vers la démocratie. En sont-ils capables dans leur prolifération numérique et leur implantation supposée? Quelle distance ont-ils par rapport à leurs professions de foi?
Ce qui est certain, c'est qu'il n'y a pas de structures démocratiques possibles sans le passage obligé par l'exécutoire partisan. Le bulletin, l'isoloir et l'urne n'est pas une trilogie particulièrement prisée par l'électeur non-abstentionniste.
La désaffection du public pour le politique est manifeste. On pourrait objecter que ce n'est pas propre au Maroc. Tout récemment, la France, pays de la révolution démocratique, a enregistré des records d'abstention lors de consultations présidentielles et législatives presque jumelées.

Relativiser

Mais les deux situations ne sont pas comparables. Alors que la France est dans la normalité de sa énième alternance, le Maroc, lui, est dans une phase fondatrice et constituante.
C'est à l'élite politique de ramener le public à croire de nouveau dans l'utilité incontournable du “jeu" démocratique. Pour cela, les partis ne pourront pas faire l'économie d'une rupture avec leur culture clientéliste.
Le meilleur moyen, évidemment, est de présenter des candidats quelque peu crédibles. En sera-t-il ainsi? Il ne faut pas se leurrer. Même si les états-majors partisans font l'effort de puiser un petit peu en dehors du creuset habituel, on n'échappera pas, pour le moment, aux mêmes attitudes ni aux mêmes aptitudes.
On peut dire, au risque d'une généralisation hasardeuse, que, valeur aujourd'hui, l'institution monarchique et l'administration tutélaire ont de bonnes longueurs d'avance sur les partis politiques. Cinq années de transition et surtout trois années du nouveau règne, n'ont apparemment pas été suffisantes pour que les partis se préparent à une éventuelle consultation non-arrangée.
Lors des élections de 1997, Driss Basri, ancien ministre de l'Intérieur, avait “démocratisé" la falsification en impliquant dans le système de quotas l'ensemble des partis engagés dans la course aux sièges parlementaires.
Il avait non seulement phagocyté, dès le départ, la transition politique, mais fortement hypothéqué sa capacité de persuasion. Il n’est donc pas étonnant qu’au terme d’une législature mal partie, la plus–value qui aurait permis un retour de la confiance ne soit pas au bout. Le scepticisme persiste.
Certains candidats, une fois encore, seront un peu plus égaux que d’autres. La couleur d’un billet de deux cents dirhams, plus forte que n’importe quel symbole de parti, sera toujours opératoire.
Le rêve est permis, mais le 27 septembre, on ne sera pas dans autre chose que du relatif et du progressif. Toute avancée vers un peu moins de traficotage tiers-mondiste sera un acquis. D’autant plus qu’en quarante ans, on a plus appris, en matière d’élections entre autres, à tricher qu’à être réguliers. La rééducation aura certainement besoin de plus d’une consultation.

 

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