Rencontre avec Cheikh Hassan Kettani, prédicateur islamiste
Cet homme est-il dangeureux ?

Du haut de ses trente ans, le jeune fondamentaliste ne donne pas l'impression d'être un activiste excité ou un agitateur qui appelle à la violence. Mais le modèle de société qu'il prône ne peut être perçu que comme un saut en arrière de plusieurs siècles.

Abdellatif Mansour

 


• “La Salafia Al jihadia est une invention de la presse”.

 

Hassan Kettani est un jeune homme à qui on donnerait le bon Dieu sans confession. La trentaine à peine consommée, le vestimentaire d'une élégance islamiste raffinée, un souci évident du paraître, le ton calme, le verbe, apaisé, généralement accompagné d'un sourire entendu, on en arrive à croire que derrière une barbe afghane ne se cache pas forcément un afghan. Le discours, fondamentalement et hermétiquement islamiste, est enrobé dans un langage de distanciation politique totale et permanente. Pas l'once d'une virulence verbale ou d'un froncement de sourcils.

Copiage

Et pourtant, Hassan Kettani s'est payé le luxe, à son corps défendant, dit-il, de faire la Une de certains titres de presse, pendant la basse saison journalistique.
Pendant les mois de juillet-août, et jusqu'à maintenant, on lui attribue la paternité d'un groupuscule violent du nom de “Salafia Aljihadia".
Les énergumènes accusés d'avoir commis des crimes abjects, au nom d'un intégrisme aussi nébuleux que sanguinaire, lui ont été également comptabilisés. Égorgements, torture à mort, vivisection à coups de sabre, corps dépecés jetés dans des puits, les forfaits sont décrits dans leurs détails macabres, les tronches inquiétantes et les itinéraires caverneux de leurs auteurs affichés et reconstitués. Certains marchands ambulants de mixtures douteuses, entre autres marginaux en rupture de ban, se sont même fait bombarder “émirs". Un copiage pas très imaginatif. Ce n'était vraiment pas de nature à rassurer. Ce qui ne devait jamais arriver dans un Maroc, historiquement et sociologiquement immunisé contre le chaos intégriste, était en train de nous tomber sur la tête, se demande-t-on, avec angoisse. La boule de neige sang et prêche, qui ravage nos voisins, est dans nos murs. Ce n'est pas encore la panique, mais un début de psychose perceptible qui s'installe.
Cette menace cauchemardesque, en phase de prendre forme, semble-t-il, n'a pas que les visages de ses sinistres exécutants. Elle aurait aussi le visage de celui qui passe pour en être la figure de proue, le maître à penser, l'instigateur, certains iront même jusqu'à en faire le commanditaire. Qui est-il, ce Hassan Kettani, subitement sorti de son préchoir pour être présenté comme une sorte de Ben Laden national?

Filiation

Porter le nom de Kettani est déjà tout un programme, enfin une longue histoire. La saga des Kettani traverse plus d'un siècle et demi du Maroc contemporain, avec une ligne de continuité en matière de théologie islamique; mais aussi avec des incursions fréquentes, souvent conflictuelles, dans le champ politique.
Les Kettani ont toujours succombé à l'appel de l'Orient. Des membres de la même filiation y ont émigré dès la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. Certains en sont revenus, d'autres pas.
Le grand père et le père de Hassan Kettani n'ont pas échappé à cette tradition familiale. Le premier, Mohamed Al Mountassir Kettani, était professeur universitaire en Arabie Saoudite, conseiller du Roi Fayçal et fondateur de la Rabita (Alliance) internationale des Oulémas. Le père, Ali Al Mountassir Kettani, a suivi presque le même parcours. Ingénieur en électricité et enseignant dans un institut spécialisé à Jeddah et à Winnipeg, il avait la militance islamiste discrète, sans autres signes extérieurs.
C'est dans ce milieu, tout en pesanteur transmissible, imprégné de science, de religiosité et d'implication sociale aux interférences politiques inévitables, que naquit Hassan Kettani. Sa voie était tracée, comme si un Kettani ne pouvait pas échapper à son destin.
Né à Salé, en 1972, il part très tôt avec son père à Jeddah où il obtient le baccalauréat. De retour au Maroc, il s’inscrit à l’Institut anglais des hautes études où il décroche un diplôme de gestion. Il repart ensuite à Amman pour un “master” de théologie et philologie islamiques. Durant toute son enfance et sa prime jeunesse, il a beaucoup voyagé avec son père qui était un véritable “globe-trotter”.

“Mekka”

Des pérégrinations à travers le monde musulman et occidental qui l’ont conduit à rencontrer des oulémas de différentes nationalités. Son enracinement dans ses convictions islamistes est définitif. Hassan Kettani sera un prédicateur professionnel, dûment attitré par le ministère des Habous et des Affaires islamiques.
C’est à la mosquée “Mekka”, à Salé, qu’il prodigue ses prêches tous les vendredis. Salé n’est pas seulement son lieu de naissance, mais le siège de la Zaouia Kettania fondée par ses ancêtres. Hassan Kettani est présenté comme un incitateur à la violence la plus infâme, sous couvert d’islamisme. Il faut dire que ses préches sont courus par tout Salé et même d’ailleurs. Le jeune imam ne se contente pas de ce succès hebdomadaire. Il fait de la moralisation de proximité et même à domicile, dans les quartiers pauvres de Salé. Hassan Kettani attire l’attention aussi bien des services concernés que pas concernés. La découverte des crimes à motivation intégriste accroît les soupçons.
Ses leçons religieuses sont considérées comme des discours politiques, et son engagement moralisateur assimilé à de l’activisme recruteur. Le samedi 23 août 2002, la mosquée “Mekka” est fermée, pour, officiellement, raison de travaux de réfection.
Lui-même se fait signifier son interdiction de prêche. Il est plus d’une fois convoqué et entendu par les responsables de la sécurité. Mais il n’est pas pour autant retenu en détention, ni même gêné dans ses mouvements de vie normale.
Il est donc visible. On peut même l’approcher. MHI est allé le voir et l’écouter, pas à Guantanamo, mais chez lui, à Souissi, quartier chic de Rabat.
La maison familiale est un petit palais. Dans l’un des salons où on est reçus, un petit deux-pièces – cuisine pourrait être aménagé. Des motifs peints sur bois couvrent d’immenses plafonds, des petits carreaux fluorescents, aux couleurs harmonieuses, courent sur les murs en bas relief, le tout d’un seul tenant. Il n’y a pas de doute, on est chez des gens aisés. Il ne manque que les serveurs en cols blancs. Le maître des logis n'en a pas, pas plus qu’un quelconque gardiennage aux portes. Il reçoit et sert le thé lui-même. Il est vrai que les Kettani ne sont pas dans la dèche. Mais tout de même, que va-t-on faire dans une galère islamiste lorsqu’on est si confortablement installé ?

Suspicion

Et puis que fait Hassan Kettani en dehors du vendredi de prêche et du message islamiste livré à domicile ? En Businessman certainement averti, il s’occupe de ses affaires. Autre source de suspicion dont il fait l’objet : n'est-il pas un imam engagé, doublé d'un pourvoyeur de fonds? Si tel était le cas, il ne serait probablement pas en liberté.
L'entretien commence sur un questionnement direct, sans détours ni fioritures. Etes-vous le chef spirituel de “la salafia Aljihadia"? Etes-vous l'instigateur d'actes de violence directement ou indirectement inspirés de vos prêches? On se doutait bien que les réponses à des questions aussi compromettantes ne seraient pas affirmatives.
Serait-il un adepte de la violence intégriste qu'il ne l'avouerait pas à des journalistes motivés par leur seule curiosité professionnelle.
Hassan Kettani nie tout, en bloc. Mieux. “la salafia Aljihadia" n'existe pas, dit-il. C'est une invention des journalistes. Il affirme ne pas connaître, non plus, les auteurs des derniers crimes intégristes. Pour lui, ses prêches ne sont même pas à l'origine de ces forfaits. C'est la société, dans son infini tissu de vices et de misère qui en est le terreau. Soit, mais vous, pour quel type de société êtes-vous, une société libre comme la nôtre, où les Marocains déjà musulmans depuis quatorze siècles n'ont pas besoin d'être ré-islamisés, ou une société fermée, répressive, une caricature de l'Islam tolérant et pacifique?

Rétrograde

Hassan Kettani se revendique de la salafia qui, dit-il, est une école de pensée qui s’inscrit dans la droite ligne malékite, aussi vieille que la venue de l'Islam au Maroc. Aussi, ajoute-t-il, la salafia coule tellement de source historique continue qu'elle n'a nul besoin de structures organisées ou de groupuscules constitués.
Hassan Kettani ne serait donc membre ou inspirateur d'aucune forme d'organisation islamiste. Il se pose en réformateur non-violent. Il est vrai que les choses à réformer dans notre société ne manquent pas. Mais comment vivrions-nous, entre nous, si on chargeait M. Kettani de “nous réformer"? Réponse de l'intéressé: selon la charia.
Et les principes universels des Droits de l'Homme, et la démocratie dans tout cela? Pour toute réponse qui n'en est pas une, Hassan Kettani s'en tient toujours à “sa charia". Du haut de ses trente ans, le jeune prédicateur ne donne pas l'impression d'être un activiste excité ou un agitateur qui appelle à la violence. Mais le modèle de société qu'il prône ne peut être perçu autrement que comme un saut en arrière de plusieurs siècles.

Avec la collaboration
de Abdellatif El Azizi et Taïeb Chadi



Un courant qui a pignon sur rue au Maroc
Salafisme, mode d’emploi

A en croire nos leaders islamistes, les Marocains seraient , comme M. Jourdain, des «salafistes» qui s’ignorent. Le salafisme n’étant qu’une volonté commune de restaurer l'islam pur des origines (des «salaf» pour retrouver la foi des prédécesseurs). En réalité le salafisme a pour idéologie le dépassement des quatre écoles traditionnelles du droit musulman (hanafite, malékite, chaféite et hanbalite) pour se conformer à la source première du Coran et de la Sunna.
Le maître à penser des salifistes est Ibn Taymiyyah, un fondamentaliste du 13 ème siècle célèbre pour son interprétation littérale du Coran. Par la suite, le salafisme qui va être codifié par Mohamed bin Abdulwahhab, va donner naissance au Wahabisme qui prône l’islam rigoriste qui a donné naissance au phénomène Ben Laden.

Tradition

La prédication salafiste repose sur quatre piliers: le monothéisme absolu, l'adhésion étroite au modèle transmis par les deux sources indiscutables de l'islam, le Coran et la sunna, l'unicité parfaite de Dieu, l'obligation d'intégrité et de droiture, le rejet de la corruption et de l'hypocrisie et enfin la purification constante de l'âme par la conformité stricte à la loi divine. D’une manière générale, cette obligation de pureté, impose un double jihad cautionné par les docteurs de la foi.
L’individu doit pratiquer le jihad contre ses propres passions par un mode de vie strict à la limite de l’ascèse et le jihad contre toutes les formes de vie impies.

Ascèse

Les salafistes qui prônent la violence ne sont pas légion puisque la plupart se contentent de mener leur vie personnelle en conformité avec celle des ancêtres.
Ce qui n’empêche pas certains leaders de se soulever contre l’Occident infidèle. Aujourd’hui, la doctrine wahhabite, activiste, est populaire dans un grand nombre de pays musulmans, y compris au Maroc. Pour le courant salafiste, la notion de « oumma » ou communauté des croyants sous la férule d’un calife est le seul modèle politique valable et viable.
Si au Maroc, la salafia reste relativement discrète, c’est en Algérie que le courant s’est bien installé recrutant des adeptes surtout dans les quartiers populaires et les périphéries de certaines villes comme Alger. Le FIS qui a donné naissance au GIA (Groupe islamique armé), mène “la guerre sainte” au nom de principes salafistes.

 

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