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Quatre cents
ans avant notre ère, le philosophe grec Platon racontait dans deux
de ses dialogues, Critias et Timée, une étrange histoire
que Solon aurait rapportée deux siècles plus tôt dun
voyage en Égypte. Là bas, des prêtres lui auraient
raconté comment plusieurs milliers dannées auparavant,
lAtlantide, une civilisation puissante et arrogante aurait disparu
de la surface de la terre. Il y a 9 000 ans, raconte Platon, cette
île vaste comme un continent disparut dans les flots au cours dun
épouvantable cataclysme.
Civilisation
Plus étendue
que lAfrique et lAsie réunies, lAtlantide était
jadis gouvernée par des rois puissants qui prétendaient
descendre de Poséidon. Ces souverains possédaient
des flottes innombrables sillonnant continuellement les océans,
des cités magnifiques, riches et prospères (
) les
Atlantes étaient maîtres dun immense domaine englobant
une grande partie de lEurope et de lAfrique du Nord jusquen
Égypte" mais de violents tremblements de terre et des
déluges" mirent fin à cette domination, et en
lespace dun seul jour et dune seule nuit funeste
lîle
Atlantide senfonça sous la mer".
Cette histoire est elle crédible ? Non! jurent les historiens.
En aucun cas une civilisation aussi industrieuse, dotée qui plus
est dune véritable organisation politique aurait existé,
il y a pour nous près de 12 000 ans. Car cest la préhistoire
! Les premières civilisations ne sont apparues que vers 3 500 av.
J.C en Mésopotamie et en Égypte! Pourtant, depuis la fin
du 19ème siècle lengouement pour ce mythe ne cesse
de croître.
En 1873, Heinrich Schliemann, un archéologue allemand découvre
sur la colline dHissarlik en Turquie, la légendaire cité
de Troie. Finie la légende! sexclame-t-on alors. Si la ville
mythique dHomère nest pas une invention du célèbre
poète alors lAtlantide de Platon a peut-être elle aussi
réellement existé. Le délire atlante va commencer.
Le premier et le plus célèbre des atlantomanes, langlais
Ignatius Donnelly, lance en 1882 dans un livre intitulé Atlantide,
Monde Antédiluvien" une théorie qui va vite devenir
une vérité indubitable pour les adeptes des sciences occultes
: non seulement lAtlantide était la première civilisation
du monde, mais elle détenait aussi un immense savoir. Depuis lors,
les Atlantes revêtent mille et une caractéristiques fantastiques
allant du simple demi-dieu au génial extra-terrestre. Quant aux
preuves de lexistence dêtres aussi extraordinaires,
elles ne manquent pas! Dans les milliers douvrages et de sites Internet
consacrés à lAtlantide, on trouve presque toujours
les mêmes arguments. Parmi eux, les lignes de Nazca au Pérou,
qui seraient des vestiges de pistes datterrissage pour vaisseaux
spatiaux ! Découvertes en 1939 par larchéologue Posnanky,
ces lignes ont effectivement de quoi frapper limaginaire puisquelles
sont constituées de figures géométriques (trapèzes,
triangles) et zoomorphiques (poissons, oiseaux
) visibles uniquement
du ciel. Du moins cest ce qui ne cesse dêtre dit ! Car,
dans les années 80, il fut démontré par lanthropologue.
Aveni que non seulement ces lignes pouvaient être vues du sol mais
surtout que nimporte qui, sans technique particulière pouvait
en tracer à volonté. Tombé à leau, lAtlante
astronaute ? Loin sen faut.
Organisation
Il y aurait
trop de mystères sur notre planète pour ne pas croire quune
super civilisation techniquement très avancée ait existé
longtemps avant nous. Les adeptes de larchéologie fantastique
évoquent ainsi constamment les fameux secrets des pyramides. Leur
construction serait en loccurrence trop technique pour de simples
mortels. Voilà pourquoi certains décèlent toujours
des traces de prises de courant électrique sur les murs intérieurs
de la grande pyramides de Kéops ! Mais si ces théories des
Atlantes génialement doués prêtent à rire,
elles peuvent aussi virer au cauchemar. Le mythe de lAtlantide nest
en effet pas étranger au mythe nazi de lAryen, cet athlétique
géant blond aux yeux bleus de race" germanique, sauf
que ce nest pas Solon qui visite lÉgypte mais James
Churchward, un Anglais qui part en Inde
Là bas, en 1868, un prêtre hindou lui aurait révélé
lexistence du continent de Mu sur lequel se serait développé,
plusieurs dizaines de milliers dannées avant notre ère,
une civilisation brillante possédant une technologie de pointe.
Il y a 12 000 ans, le continent disparut bien sûr sous la mer à
la suite dun terrible cataclysme! Paru en 1926 sous le titre Mu,
le continent perdu" lhistoire combla les espérances
de certaines sociétés secrètes allemandes comme celle
de Thulé dont Hitler fut très proche. À coups darguments
scientifiques", le mythique continent perdu devint alors la
patrie originelle des Aryens qui fut recherchée sous lHimalaya
ou encore sur la planète Aldebaran"!
Mais où Platon situe-t-il son Atlantide ? À louest
du Détroit de Gibraltar. Il raconte que la civilisation atlante
envahissait à la fois lEurope et lAsie et se
jetaient sur elles du fond de la mer atlantique. Car en ces temps là,
on pouvait traverser cette mer. Elle avait une île, devant ce passage
que vous appelez, dites-vous, les Colonnes dHercule (le Détroit
de Gibraltar). Cette île, ajoute Platon, était plus
grande que la Libye et lAsie réunies, et les voyageurs de
ces temps là pouvaient passer de cette île sur les autres
îles, et de ces îles, ils pouvaient gagner tout le continent,
sur le rivage opposé de cette mer qui méritait vraiment
son nom".
Et si, les îles du philosophe étaient bien là où
il la dit, devant le Détroit de Gibraltar entre le Maroc
et lEspagne ?
Et si, lAtlante était en fait un génial homme de Cro-Magnon
dont lhistoire rapportée par la tradition orale aurait traversé
les âges ? Ce sont du moins les hypothèses de Jacques Collina
Girard, un géologue et préhistorien français.
Migration
Alors quil
étudiait la possibilité dune zone de migration entre
lEspagne et le Maroc pour les populations préhistoriques,
il découvrit un paysage englouti inattendu. Lanalyse des
cartes des fonds marins marocains lui révéla la présence
de plusieurs îles actuellement submergées au nord-ouest du
Cap Spartel mais qui étaient émergées entre 19.000
et 11.000 ans avant lépoque actuelle.
Il y a 19.000 ans, le monde se trouvait en effet dans la période
la plus froide de la dernière glaciation, laquelle sest accompagnée
dune baisse importante du niveau marin entraînant lémersion
des îles du Cap Spartel. Le niveau des eaux atteint le seuil record
de -135 mètres par rapport à celui daujourdhui.
Suite à cette période de glaciation intense, on assiste
toutefois, à un réchauffement général du climat
et par conséquent à une remontée du niveau des eaux
qui va au cours des derniers 10.000 ans, ensevelir larchipel du
Cap Spartel, (la vitesse de remontée atteignant parfois 2 à
4 mètres par siècle). La dernière des îles
disparaît vers 9.000 avant notre ère.
Cest justement cette île engloutie devant le Détroit
de Gibraltar près de 9 000 ans J-C et avant Platon qui a conduit
Jacques Collina-Girard à reconsidérer le mythe de lAtlantide
dautant plus que selon ce chercheur, le paysage décrit par
Platon et celui reconstitué par la géologie se ressemblent
beaucoup. Dans une étude publiée à lautomne
2001 (lAtlantide devant le Detroit de Gibraltar? Mythe et Géologie,
Comptes Rendus de lAcadémie des Sciences de Paris, il note
entre autre lexistence dune mer intérieure entre les
côtes espagnoles et marocaines -beaucoup plus étendues quaujourdhui
à cause de la baisse du niveau marin- fermée à louest,
juste avant locéan atlantique, par un chapelet dîles
et à lest par dautres îles. Pour le scientifique,
il pourrait bien sagir de la mer atlantique" dont parle
Platon. Il ajoute quil était assez facile avec des moyens
de navigations rudimentaires de passer dîle en île et
de joindre lun ou lautre des continents comme laffirmait
Platon. En effet, lîle du cap Spartel nétait
située quà 8-10 Km des continents Africains et Européens
et près du continent ibérique, trois petits îlots
étaient des relais possibles vers le continent".
Selon cette interprétation, les Atlantes seraient donc à
assimiler à des hommes préhistoriques de la fin du paléolithique
(des hommes de Cro-Magnon) qui peuplaient ces îles. La disparition
rapide de leurs territoires littoraux - deux mètres de submersion
dans une vie de 50 ans!" note Collina-Girard - aurait été
un événement si traumatisant que de génération
en génération, ces populations en auraient ravivé
le souvenir.
Mais comment être sûr que ces îles étaient habitées?
Cette présence serait attestée, non loin de là, par
de nombreux sites préhistoriques sur les actuelles côtes
marocaines et espagnoles du Détroit.
Entre 19.000 et 11.000 ans avant nous, les Ibéromaurusiens",
une population de chasseurs-cueilleurs arrivent brutalement sur les côtes
marocaines et algériennes. On pense généralement
que ces hommes modernes, qui étaient techniquement et socialement
plus avancés que les autres populations préhistoriques de
la même période, étaient originaires de Libye ou dItalie.
Mais, daprès un préhistorien américain, Strauss,
on retrouve à cette époque, les mêmes harpons en Espagne
du sud et au Maroc.
Découverte
Dautres
indices attestent par ailleurs que ces cultures présentes de chaque
côté du détroit de Gibraltar pratiquaient toutes deux
la pêche au large. Jusquici, cependant, il semblait impossible
de traverser le Détroit. Même munis de petits bateaux à
moteur, les immigrants illégaux qui tentent aujourdhui de
rejoindre lEurope y laissent bien souvent leur vie! Avec la découverte
des îles du cap Spartel non seulement le passage dun continent
à lautre devient possible pour des embarcations rudimentaires
mais on est aussi amené à se demander si plus que des contacts
sporadiques, il ny a pas eu un véritable brassage social
et culturel entre ces populations vivant de chaque côté du
détroit. Une question qui fait de ces premiers hommes modernes
des êtres plus énigmatiques et certainement plus intéressants
que les fameux Atlantes de lespace.
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Maroc Hebdo International: Des fouilles archéologiques sous marines
pourraient-elles apporter la preuve que les îles du Cap Spartel
étaient bel et bien occupées, il y a plus de 10 000 ans?
- Jacques Collina-Girard: C'est possible mais difficile sous cent mètres
d'eau ! On ne sait pas faire des fouilles à de telles profondeurs
mais on pourrait peut-être repérer des grottes immergées
susceptibles de contenir encore des dépôts continentaux.
Nous devrions dailleurs mener une expédition sous marine
dans ce secteur, cet été, mais même si lon ne
trouvait rien de spectaculaire, cela ne changerait rien au fait que, situées
à 8 Km de côtes habitées, les îles étaient
certainement peuplées. Il n'y a même pas besoin d'y aller
voir pour avoir cette certitude. Il ne faut pas non plus éliminer
la possibilité de trouver ce que l'on ne cherche pas. Les vraies
découvertes viennent par la tangente...
MHI: Nêtes-vous pas en train dattribuer des
qualités surhumaines à des hommes préhistoriques
lorsque vous dites quils auraient conservé depuis 9 000 ans
avant notre ère lhistoire de lengloutissement des îles
du détroit de Gibraltar? Même si, comme vous le rappelez,
cette histoire a pu être écrite en Égypte vers
3 000 (apparition de lécriture), le temps écoulé
demeure extrêmement long.
- Jacques Collina-Girard: L'homme dil y a 30 000 ans était
en tout point identique à nous sur le plan des capacités
intellectuelles. On connaît en outre de nombreux exemples dhistoires
qui ont traversé des millénaires par la parole uniquement.
En Afrique, locéanographe André Capart rapporte que
lors d'une de ses campagnes sur le lac Tanganyika un pêcheur lui
avait confié une légende locale qui racontait quil
ny avait pas un mais trois lacs. André Capart eut par la
suite la surprise de vérifier cette tradition. Ces études
ont prouvé que le lac Tanganyika comportait trois cuvettes bien
distinctes reliées entre elles par des détroits aujourd'hui
noyés. Le souvenir des 3 lacs avait traversé sans faiblir
plus de trois millénaires !
La dernière histoire dont j'ai eu connaissance ramène à
des événements qui ont eu lieu au nord du Canada relatés
dans les mythes des indiens Gitksans. Ceux-ci faisaient état de
glissements de terrain, déruptions volcaniques, dassèchements
de lacs, qui ont pu être vérifiés et datés
par des études géologiques entre - 4 000 et -8 000 avant
notre ère.
Propos recuillis par F. Lorel
* Jacques Collina-Girard est Maîtres de Conférences à
lUniversité dAix Marseille 1, il travaille au Laboratoire
de la Maison Méditerranéenne des sciences de lHomme
associé au Centre National de la Recherche scientifique (CNRS)
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