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L'histoire
commence avec la mort de Wittiza, roi wisigoth de la péninsule
ibérique qui s'était allié aux juifs pour combattre
le catholicisme encore balbutiant dans ces contrées.
En 709, Wittiza est tué par un autre Wisigoth, Rodrigue, qui est
proclamé Roi. Rodrigue est, pour sa part, un chrétien catholique
de fraîche date qui s'attaque d'emblée aux juifs et aux ariens
(des chrétiens qui rejettent la Trinité). Excédés
par les exactions, les juifs durent rechercher des alliances pour mettre
fin au règne de Rodrigue.
Aidés par les fils de Wittiza qui sétaient repliés
à Tanger après la mort de leur père, les juifs parviennent
à convaincre Tarik de traverser le Détroit pour leur apporter
un soutien. L'objectif immédiat est de se débarrasser de
Rodrigue.
Tarik débarque en 711 à Gibraltar à la tête
de 5.000 hommes, berbères et arabes selon certains, moins de mille,
musulmans ou ariens, pour d'autres. La conquête fut facile, les
ariens proches de Wittiza et les juifs avaient balisé le terrain
de la conquête, permettant une avancée foudroyante des troupes
venues de la rive sud de la Méditerranée. Rodrigue est tué.
Un pouvoir musulman prend place.

Juan Pareja, majordome morisque du peintre Velasquez .
La péninsule ibérique avait, en cette période, trois
principales composantes religieuses: les juifs, les chrétiens et
les ariens. S'y s'ajoute l'Islam, porté par des Arabes mais aussi,
et surtout, par des Berbères, anciens juifs ou ariens. Des musulmans,
peu nombreux en sommes, sont donc à la base de l'islamisation de
cette partie de l'Europe.
À cette islamisation adhèrent les premiers Européens,
des ariens wisigoths, qui seront suivis par des chrétiens, le brassage
aidant. Ce sont les descendants de ce brassage, sujets d'un Roi, qui seront
expulsés de la péninsule en 1609. Ce fut un génocide.
Les croisades
Le monde
catholique a imposé la croisade. En fait il y eut deux sortes de
croisades. L'une, qui eut plusieurs vagues, dont l'objectif était
Jérusalem; c'est celle d'Orient qui débuta vers le XI ème
siècle et cessa au XIII° siècle.
L'autre, moins connue, imperceptible, mais efficace, c'est celle de lOccident.
Elle débuta au XI ème siècle avec pour objectif la
reconquista. Elle s'est complue dans l'inquisition née
au XIII° siècle, ce tribunal ecclésiastique qui perdura
dans la péninsule jusqu'en 1808.
Cette croisade devait dé-judaïser et dés-islamiser
la péninsule ibérique. Pour la dé-judaïsation,
ce sera fait en 1492 avec Isabelle la Catholique avec un édit qui
accorda quatre mois aux juifs pour se convertir ou quitter la péninsule
sous peine de mort. Des milliers d'entre eux quittèrent la péninsule.
Ils sont les aïeux des juifs d'Europe.
Certains aussi, 30.000 au moins, s'installèrent au Maghreb, dont
70 à 80% au Maroc. Leurs noms témoignent de leur origine.
Ils s'appellent: Koria, Ovadia, Toledano, Moreno, Berdugo...
Pour la désislamisation", dès 1492, avec la chute
du dernier royaume musulman de Abou Abdillah, les Rois-catholiques optent
pour l'évangélisation des musulmans.
À partir de ce moment, sur la péninsule, il y eut deux catégories
de catholiques: Les vieux-chrétiens qui se prévalent d'un
sang pur, les nouveaux-chrétiens, les juifs ou musulmans convertis.
Ils seront appelés marranes pour les premiers et morisques pour
les seconds; termes péjoratifs, suspects qu'étaient les
marranes et les morisques de continuer à pratiquer leur religion
d'origine mais en cachette. S'il y eut des conversions loyales et nombreuses
au catholicisme, les faits retiennent qu'effectivement, nombre de morisques
continuaient à pratiquer l'Islam, tout en participant, plus ou
moins sincèrement, au culte catholique: Ils jeûnaient pendant
le Ramadan, et pratiquaient le sacrifice de l'Aïd Al Adha... mais
se rendaient aussi à
l'église.
Pouvait-il en être autrement? On ne change pas de religion du jour
au lendemain aussi facilement.
Les Morisques
Passibles
des tribunaux de l'Inquisition, soumis à une inégalité
fiscale, brimés et dépouillés, les morisques se révoltent
et se soulèvent contre l'injustice. Une première révolte
à Grenade en 1499, durement réprimée, impose déjà
aux mudéjars grenadins : :musulmans vivant sous un pouvoir chrétien
-, de se convertir ou de s'expatrier à Valence.
En 1525, par décret, Charles Quint prescrit à tous les musulmans
de se convertir. Ils avaient donc obligation de faire baptiser leurs enfants,
d'observer la foi et de convertir leurs mosquées en églises.
Les révoltes sont réduites par la violence. Sous le règne
de Philippe II, une série de révisions foncières
qui les lèsent, en plus de l'interdiction de l'utilisation de l'arabe,
la destruction des textes arabes et le changement vestimentaires requis,
débouchent, en 1568, sur la guerre d'Alpujaras, montagnes où
se réfugient des morisques révoltés.
Cette insurrection réprimée durement dans le sang prit fin
en 1571. Les morisques seront, une nouvelle fois, déplacés.
Le soulèvement de 1568 consomme en quelque sorte le divorce entre
les monarques catholiques et les morisques.
A partir de ce moment, réellement chrétiens ou non, accusés
d'hérésie et de concussions avec l'empire ottoman ou, plus
tard, de collaboration avec la France d'Henri IV, le sort des morisques
est scellé : Ils seront déportés.
En attendant, il fallait préparer le terrain.
LInquisition
Dès
1582, Francisco de Sandoval Y Rosa, marquis Denia, futur Duc de Lerma,
se charge de cette préparation.
Les morisques du royaume de Valence, préoccupés par leurs
problèmes traditionnels : l'Inquisition, le prédicateur
et les seigneurs censiers, ne pouvaient deviner que leur sort était
désormais un jouet entre les mains du Duc de Lerma.
La mort de Philippe II en 1595, qui fut d'une extrême prudence dans
ses décisions, permet à ce duc de mettre en place tous ses
pions, à commencer par le nouveau monarque.
En 1605, la décision définitive de déporter tous
les morisques est prise par le Conseil d'État.
Les derniers préparatifs se font en secret car il fallait réunir
d'importantes forces terrestres et navales, le but de l'opération
ne devant être divulgué qu'au dernier moment par le chef
du dispositif militaire. La date est fixée à l'automne 1609.
L'on commence par le recensement discret des foyers morisques pour identifier
les morisques avec exactitude pour ne pas les confondre avec les foyers
de vieux-chrétiens.
Les troupes commencent à rejoindre leurs cantonnements près
des lieux où résident les morisques.
Le Vatican est contre la déportation mais le pouvoir religieux
dans la péninsule est puissant. Ce pouvoir opte pour la déportation,
persuadé qu'il était par le duc de Lerma.
Les garnisons sont mises en état d'alerte au début de 1609.
Une flotte de soixante-deux galères et quatorze galions avec 7.000
marins est consignée. Des vétérans de l'armée
de Flandre sont mis directement à la disposition du Vice-Roi de
Valence.
Le 4 août 1609, Philippe III signe les ordres de déportation,
confiés au chef de la milice Augustin Mexia, et destinés
au chef des opérations militaires, Miranda.
Le 20 août, Mexia constate que le doute s'installe chez les morisques
de Valence qui soupçonnent une anormale mobilisation de troupes
venues des quatre coins de la péninsule. Il faut faire vite.
Le 17 septembre 1609, les galères du marquis de Santa Cruz se portent
à Denia.
Le 22 septembre 1609, l'édit d'expulsion est promulgué et
crié dans les rues de Valence et sa région. C'est l'explosion
de joie chez les vieux-chrétiens. Le malheur s'abat sur les morisques.
La déportation
Cet édit
précise : Dans les 3 jours de la publication de cet édit,
tous les morisques de ce Royaume (Valence) hommes, femmes et enfants,
devront quitter leurs maisons et leurs villages et aller s'embarquer à
l'endroit qui leur sera indiqué par ordre du commissaire chargé
de cette affaire. Chacun pourra emporter la part de ses biens meubles
qu'il pourra porter sur sa personne et devra s'embarquer sur les galères
et les navires qui sont préparés pour les transporter en
Berbérie où ils seront débarqués. "
Pour calmer les esprits, l'édit garantit qu'il ne sera fait aucun
mal et proposait même un débarquement en France ou en Italie.
Les femmes morisques mariées aux vieux-chrétiens pouvaient
rester mais pas les hommes morisques ayant une épouse vieux-chrétiens.
Ils devraient partir seuls sans les enfants. Les enfants de moins de quatre
ans pourront rester si leurs parents morisques acceptent. L'immense machine
militaire se met en marche. Les galères de la marine militaire
ne suffisent pas, il est fait appel aux transporteurs privés et,
comble de malheurs, ce sont les morisques qui payeront la traversée.
Les transporteurs privés se multiplient et les allers-retours devinrent
rapides et plus fréquents car il était plus rentable de
débarquer les morisques en mer. Certains, débarqués
sur des parties de la rive africaine de la Méditerranée,
furent la proie des autochtones : tués, volés, réduits
à la mendicité. Ils étaient soupçonnés
de vouloir occuper le pays et le doute subsistait quant à leur
réelle religion.
Les conditions de déportations devenaient de plus en plus difficiles,
plus dures, totalement inhumaines, d'où des révoltes et
des tentatives de résistance vite réprimées par l'armada
militaire réunie.
Un autre édit d'expulsion sera promulgué le 9 décembre
1609. Il décide de la déportation des morisques de Murcia,
Grenade, Jaen, Cordoue et Séville, ainsi que d'une seule bourgade
de l'Extremadura et du Leon : la bourgade d'Hornachos, exclusivement peuplée
d'une importante communauté morisque constituée en une sorte
de République.
C'est elle qui peuplera Rabat et maintiendra intact son style de vie.
D'autres édits, jusqu'en 1613, seront pris lorsqu'on dénichera
quelques lots de morisques oubliés dans l'arrière pays.
La description de la déportation des morisques de Valence donne
une idée approximative de l'ensemble de l'opération. Il
est dit que le transfert des populations morisques de l'intérieur
se faisait évidemment à pied, dans des conditions tellement
effroyables et que la majorité des déportés mourut.
Fray Jaime Bleda, inquisiteur conseiller du duc de Lerma dans la préparation
et l'exécution de l'expulsion, était parfaitement informé.
Parce qu'il y prit une part essentielle, il fut le témoin oculaire
des déportations du Royaume de Valence. Voici ses conclusions :
Ainsi, il est certain que des milliers de morisques qui quittèrent
ce Royaume de Valence, même pas le quart survécut. Nombreux
périrent en mer noyés, jetés par-dessus bord par
les patrons des bateaux qui les volaient. D'autres naufragèrent
sans pouvoir atteindre les plages de la Berbérie. Les Arabes en
tuèrent un nombre infini. La plupart moururent de faim, de soif,
de froid et d'affliction après leur arrivée en Afrique,
où ils se voyaient exilés d'un paradis terrestre dans les
sables, la sécheresse et la chaleur ardente de ces contrées,
et aux mains de cette gent si féroce, inhumaine et barbare. C'eût
été encore mieux pour l'Espagne, si tous avaient péri.''
Berbérie
Il s'agit
de la première déportation humaine d'un système politique
et d'un pouvoir organisés en Etat.. La seule aussi où l'on
constate qu'une autorité étatique déporte en dehors
de son cercle de souveraineté et d'influence des personnes qui
relèvent directement de cette autorité. L'estimation des
déportés varie entre 500.000 et 1.000.000 de personnes,
voire plus. Plusieurs trouvèrent refuge en France, en Italie, au
Maghreb et en Turquie, principalement. Mais nombreux furent ceux qui n'arrivèrent
nulle part, voués dès le départ à une mort
certaine : L'Etat organisateur de cette déportation n'avait-il
pas estimé les pertes acceptables à 75% ?
Les morisques furent déportés mais aussi dépossédés
de leurs biens qui revinrent à la Couronne, à ceux qui ont
organisé la déportation tel que le Duc de Lerma dont la
fortune personnelle dépassa les moyens financiers du Trésor
Public. Ces biens revinrent aussi à l'inquisition pour une large
part.
La corruption et l'inefficacité dominaient trop l'administration
locale sous Philippe III pour que cette déportation soit réalisable
en totalité. De nombreux morisques, heureusement pour eux, passèrent
à travers le filet qui leur fut tendu, d'autres revinrent plus
tard d'Afrique ou de France, d'autres surent encore acheter leur immunité.
Les morisques de Hornachos, méthodiques et gérant leurs
malheurs, sont arrivés, par bateaux affrétés par
eux, dans un premier temps à Salé. Considérés
comme de curieux musulmans avec des murs particulières, ils
durent opter pour une installation dans la ville jumelle de Salé,
Rabat, dite Salé le neuf.
Ils ont perpétué leur mode de vie, de gestion et d'organisation,
basé sur la solidarité et l'espoir du retour avec le rejet
de tout ce qui n'est pas de leur essence. Repliés sur eux-mêmes,
il vécurent jusqu'à l'indépendance en 1956 avec ce
modèle social dont l'érosion avait débuté
avec l'institution de Rabat comme capitale du Royaume par le Maréchal
Lyautey en 1912.
Survivances
Ils portent
tous un nom andalou à consonance ibérique: Moréno,
Palimano, Trédano, Mouline, Ronda, Roudies (Rodriguez), Barco,
Bargach pour Vargas, Caracso pour Carasco, Cérone, Toledano, Dinia,
Koria, Frej, Farchado, Piro, Fennich, Balafrej
Ils sont toujours fiers de leurs noms.
D'autres morisques, les Molato, les Torres, Médina... ont élu
domicile à Tétouan, autre ville morisque du Maroc où,
là aussi, ils perpétuent toujours le souvenir de leurs ancêtres
par la culture, l'érudition et la musique dite andalouse.
A Fès, les nouveaux arrivants en ce début du 17°siècle
sont joints aux premiers migrants andalous qui quittèrent l'Andalousie
déjà dès les premières victoires de la reconquista
" au XIII° siècle n'acceptant pas de vivre comme mudéjars
dans leur ancienne patrie.
Ces descendants de morisques perpétuent, pour l'Histoire, le souvenir
de ceux pour lesquels le Cardinal Richelieu affirmait, dans ses mémoires,
que « les commissaires de la déportation faisaient payer
aux morisques lors de leurs déplacements forcés, l'eau des
ruisseaux et l'ombre des arbres», et dont Ulysse Robert disait,
dans son ouvrage les signes d'infamie au moyen-âge édité
à Paris en 1891, que « les morisques reçurent, lors
du règne de Jeanne la Folle, l'ordre de porter des croissants de
lune en tissu bleu sur leurs chapeaux, croissant de lune de la taille
d'une demi-orange.»
L'histoire de l'Islam dans cette partie de l'Europe commence avec Wittiza.
Et donc, en définitif, quels destins pour les descendants des nombreux
fils de Wittiza, des ariens, qui ont tout fait pour que Tarik prenne pied
sur la péninsule.
Leurs descendants furent-ils vieux-chrétiens ou nouveaux-chrétiens?
Où sont-ils? A Rabat? A Alméria ou Barcelone, ayant échappé
à une funeste fatalité ? Dans la région de Mâcon
en France grâce à Henri IV l'humaniste? Ou bien le transporteur
privé les a-t-il jetés en mer?
Chacun dans ses certitudes,
pourra-t-il donner sa réponse?
Déjà, dès la disparition de Paul V, pontife qui régnait
lors de la déportation, l'édit de 1609 commença à
peser comme une grande dalle sur la conscience de la population de la
péninsule et l'on a considéré comme injuste et inutile
la déportation de plusieurs centaines de milliers d'habitants.
Cette déportation scella le déclin de lEspagne, alors
forte, riche et conquérante : Les artisans de cette puissance avait
disparu.
Youssef Elidrissi
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