Comment Rabat et Madrid ont évité la guerre
Les dessous de Leïla

L’affaire ne serait pas vaine si elle sert de déclic salutaire pour faire sortir Aznar de son anti-marocanisme primaire. Des deux bords de Gibraltar, on pourrait, alors, pousser un soupir de soulagement en disant: “à quelque chose, malheur est bon”.

Abdallah Ben Ali

 


• S.M le Roi Mohammed VI recevant Colin Powell.

 

La toute récente empoignade entre Marocains et Espagnols à propos de l’Ilot de Leïla, a confirmé un truisme: le mensonge est consubstantiel à la politique. De part et d’autre, les protagonistes de cette crise ne se sont, en effet, guère empêchés de prendre des libertés avec la vérité. Tel était le cas du porte-parole du gouvernement de Madrid. L’honorable Mariano Rajoy n’a pas hésité, au lendemain de la rencontre Benaïssa-Palacio, lundi 22 juillet à Rabat, à affirmer que le dur et long face-à-face des hauts responsables du ministère marocain des Affaires étrangères avec leurs homologues ibériques, qui a duré quatre heures, soit trois plus que prévu, fut presque exclusivement consacrée à la rédaction du communiqué conjoint ayant sanctionné ces retrouvailles.
Evidemment, cette tâche n’a demandé -et ne pouvait demander- plus qu’un quart d’heure. Les rédacteurs du document en question n’ayant fait que ramasser la lettre, déjà courte, envoyée, deux jours plus tôt, par le secrétaire d’État américain, Colin Powell, à ses homologues marocain et espagnol, qui retranscrit fidèlement l’accord “verbal” auquel Marocains et Espagnols étaient alors parvenus sous la houlette de Washington.

Préjudice

Les deux parties s’engagent formellement “à rétablir et à maintenir la situation relative à l’îlot Tourah-Perejil qui existait avant juillet 2002”. Elles prennent, toutefois, soin de préciser, dans le même communiqué, que “les actions des deux parties, dans ce domaine, se feront sans préjudice de leurs positions respectives sur le statut de l’îlot”. Positions qui seront, sans doute, confrontées lors du “dialogue franc et sincère” que Rabat et Madrid ont, d’ailleurs, convenu d’engager à partir de septembre prochain. La seconde rencontre de Mohamed Benaïssa avec son vis-à-vis ibérique, Ana de Palacio, prévue, ce mois-là, dans la capitale espagnole, devrait, en effet, creuser tous les volets - déjà ébauchés à Rabat- du contentieux entre les deux vieilles nations voisines.
Telle est la perspective “imposée” par une crise ayant failli dégénérer en affrontement militaire aux conséquences aussi néfastes qu’incalculables; tel est, aussi, probablement, le résultat escompté par ceux qui ont enclenché “l’affaire de Leïla”.
En réalité, le recoupement des témoignages d’acteurs majeurs de cette affaire permet de récuser l’aspect fortuit de la dernière crise maroco-espagole et d’en avancer le caractère prémédité et inéluctable.
N’en déplaise au Wali de Tétouan, Mohamed Guerrabi, qui avait, en maître ou adepte de Romano Rajoy, assimilé l’envoi des “gendarmes” marocains sur l’îlot à un mouvement de routine décidé par le commandant local de la gendarmerie royale, cet acte était d’une toute autre nature. Il s’agissait, en fait, du déploiement de quelques éléments de la marine royale, faisant partie du dispositif composé de tous les corps constitués, chargé la surveillance des frontières septentrionales du Royaume, il a été ordonné par les hautes autorités du pays.
À la veille de l’opération, le 11 juillet, les décideurs politiques à Rabat n’avaient plus le moindre doute sur la volonté du cabinet droitier, qui préside aux destinées de l’Espagne, d’envahir le rocher. Moins d’une semaine auparavant, l’armada de Madrid avait investi d’autres îlots en face d’Al Houceima.

Brouillard

Les bâtiments de guerre et l’aviation militaire espagnols avaient, à répétition, violé l’espace aérien et les eaux territoriales du Royaume. Ils l’avaient fait, entre autres, en rôdant autour de Leïla. À Rabat, on était conscient du brouillard entourant la libération de l’îlot, mais on était prêt à tout sauf à laisser celui-ci en pâture aux soldats de José Maria Aznar.
D’où la décision de prendre les devants, quitte à enclencher une crise majeure avec le voisin ibérique. Tous les rebondissements éventuels de l’affaire ont été, affirme-t-on à Rabat, pesés et soupesés par les stratèges marocains. L’Espagne pouvait fermer les yeux, mais que ferait-on si elle choisit la manière forte? Les Marocains semblent avoir, dès le début, exclu, du moins de leur part, tout recours à la force pour déterminer le sort de Leila. Ce qui explique, entre autres, l’insignifiance de leur déploiement sur cet îlot dépourvu de toute valeur intrinsèque.
Mais on n’avait pas, loin de là, perdu de vue un point essentiel: Le simple fait de faire prévaloir sa souveraineté sur ce bout de terre, contesté comme on l’a appris, risque d’exposer Rabat aux foudres du maître, ombrageux et belliqueux, de Madrid. Cette part de risque était assumée de ce côté de la Méditerranée. Aznar avait déjà tout tenté pour faire sortir les Marocains de leurs gonds. En avril 2001, quand l’Union européenne avait unilatéralement mis fin aux négociations avec le Maroc sur la pêche après avoir échoué à obtenir des concessions majeures de Rabat, le tonitruant chef de l’exécutif espagnol avait jugé “inacceptable” la position marocaine et menacé, publiquement, le Royaume de représailles. Depuis lors, il n’a cessé de joindre les actes aux paroles.
Aussi bien dans son pays que dans les concerts internationaux, il intente un procès, calomnieux et diffamatoire, au Maroc, à propos de l’immigration clandestine. Il s’est, ostensiblement, érigé en défenseur des séparatistes du Polisario et noué une “sainte alliance” avec les généraux d’Alger. Il est aujourd’hui l’unique dirigeant européen à soutenir, ouvertement, les dirigeants algériens dans leur opposition à l’accord-cadre sur le Sahara.
En agissant ainsi, Aznar n’est pas motivé par le souci de ménager les réels intérêts espagnols mais uniquement par le désir de faire mal aux Marocains auxquels Madrid est pourtant lié, depuis onze ans, par un traité d’amitié et de bon voisinage. Irrité par tant d’initiatives hostiles, Rabat avait déjà, en octobre dernier, rappelé son ambassadeur en Espagne pour exprimer son ras-le-bol. Aznar est “déçu” du Maroc, lui, qui, au lendemain de la dernière succession au Trône Alaouite avait, en vain, voulu faire du Maroc une sorte de pré carré de Madrid.

Menaces

La toile de fond de la “Crise de Leila” serait gravement incomplète si l’on mentionne pas le maintien de l’occupation, séculaire, par l’Espagne des présides de Ceuta et Mélillia et des îles adjacentes au nord marocain.
D’autant que c’est au moment où l’on s’achemine vers une souveraineté anglo-espagnole partagée sur Gibraltar que les Marocains ont voulu taper du poing sur la table pour rappeler, qu’eux aussi, ont un contentieux similaire avec Madrid.
Si Mme Palacio avance, à juste raison, que ces présides sont occupés par l’Espagne depuis cinq siècles, il faut qu’elle se rappelle une autre vérité historique: jamais, durant la même période, les Marocains n’ont cessé de combattre et de contester cette occupation.
Il fallait donc, coûte que coûte, saisir cette opportunité historique. Quitte à faire “parasiter” les festivités du mariage royal dont le commencement était prévu au lendemain de l’envoi des marins sur l’îlot. “Face à un intérêt national, aussi suprême, toutes les autres considérations sont reléguées au second plan”, laisse-t-on entendre dans les sphères dirigeantes marocaines.
C’est, sans doute, la question de Ceuta et Mélillia, clairement perceptible derrière l’acte de Rabat, qui explique, en grande partie, l’affolement des Espagnols. L’invasion espagnole de l’îlot, le 17 juillet, était révélatrice de la volonté de Madrid, de mener jusqu’au bout, son “combat” d’arrière-garde dans les présides marocains occupés.

Revendications

Contrairement, aux Socialistes espagnols, qui par le passé, avaient prêté une oreille à l’idée marocaine de la création d’une cellule conjointe de réflexion sur le sort des deux villes, les dirigeants du Parti populaire au pouvoir à Madrid semblent irrémédiablement sourds aux revendications de Rabat. L’anachronisme de leur position et sa fallacité sont, sans nul doute, à l’origine de la fragilité de Madrid dans son récent conflit avec Rabat.
Malgré que le rapport de forces lui était favorable, l’Espagne avait littéralement quémandé la solidarité de l’Union européenne et celle de l’Otan. C’est elle qui avait, aussi, sollicité la médiation américaine. Même si Washington ne manque pas de motivations propres pour intervenir. Les Américains ne pourraient, en tout cas, tolérer une confrontation militaire ouverte entre Espagnols et Marocains pour une double raison: les deux pays, qui se trouvent à l’entrée du bassin méditerranéen, sont deux alliés sûrs et indispensables de l’Amérique; ensuite une guerre espagnole contre le Maroc, pays musulman modéré serait perçue, en terre d’Islam, comme une illustration irréfutable de la persistance de l’esprit de croisades en Occident. Ce qui, dans le contexte actuel, ne sert point les desseins de Washington.

Motivations

D’où l’engagement extraordinaire de la diplomatie américaine dans pour endiguer et résoudre la crise. L’accord signé par Rabat et Madrid, fut le fruit des quinze coups de fil passés, en 24 heures, entre Colin Powell et les différents protagonistes à commencer par SM le Roi Mohammed VI. Le Souverain, entouré d’un cercle restreint composé du ministre des Affaires étrangères, Mohammed Benaissa, du secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, Taïeb Fassi-Fahri, du minstre de l’Intérieur, Driss Jettou, et du secrétaire d’Etat à l’Intérieur, Fouad Ali Al Himma, a géré cette crise de bout en bout. Le Premier ministre, Aberrahmane Youssoufi, n’était pas associé à cette gestion mais il était tenu au courant des tenants et aboutissants de l’affaire. L’ensemble de l’exécutif sera instruit sur la crise lors du Conseil des ministres, présidé mercredi 17 juillet à Rabat par S.M le Roi. Même si les médiateurs américains ont conseillé à tous de ne pas faire montre de triomphalisme à l’issue de cette crise, les dividendes que les Marocains peuvent en retirer sont évidents. Rabat renoue, d’ores et déjà, le dialogue avec Madrid sans avoir perdu la face.
Tous les volets de son contentieux avec son voisin du nord ont été portés à la connaissance du monde entier. Les Marocains sont également en droit d’espérer que le gouvernement de Madrid aura réalisé, que tant de hostilité gratuite à l’égard du Maroc peut engendrer de mauvaises surprises.
L’affaire ne serait pas, enfin, vaine si elle sert de déclic salutaire susceptible de faire sortir Aznar de son anti-marocanisme primaire. Des deux bords de Gibraltar, on pourrait, alors, pousser un soupir de soulagement en disant: “à quelque chose, malheur est bon”.


Une citoyenne de l’île Leïla porte plainte contre l’Espagne
Crime contre la chèvrité


 

La soldatesque espagnole, dans sa glorieuse équipée contre une horde de 6 gendarmes a provoqué la stupeur chez les hommes et la panique chez les chèvres.
Les valeureux argousins de Madrid ont connu une terrible épreuve, mais aux âmes braves rien d’impossible. Comme ils n’étaient même pas autorisés à faire du feu, ils ont dû manger froid. Je ne sais pas ce qu’en pense le commandement, mais les méthodes barbares n’ont plus cours dans aucune armée civilisée du monde. Ainsi les soldats espagnols, ceints d’une écharpe à glands, fagotés comme des scaphandriers n’ont pas pu réchauffer la paëlla, ce qui est d’une imprudence extrême car ce mets extrêmement délicat mangé froid se révèle plus meurtrier que les balles. En effet, les grains de riz s’amalgament en bloc compact, le ventre du légionnaire enfle, enfle et risque d’exploser comme la grenouille qui se prenait pour un bœuf.

Panique

Pire encore, durant toute l’expédition à une lieue au moins de leurs bases, les preux chevaliers n’ont même pas pu quitter leur casque! “Même pour aller faire leurs besoins“, confiera l’un d’eux. Au riz aggloméré dans les tripes s’est ajouté un carcan qui empêche tout développement du cerveau et le transit intestinal militaire.
Mais l’offensive des trois armes ibériques ont tout de même occasionné des dégâts énormes, semé la désolation et la mort. Oui, la mort, car les chèvres de Rahma, paysanne de Bel Younech, le village en face de Leïla, épouvantées par le vrombissement des hélicoptères et le mugissement des croiseurs lourds ont eu un mouvement de panique et se sont jetées dans les flots pour échapper aux envahisseurs qui comptaient certainement leur faire un mauvais sort.
Déjà avant de savoir la vérité, Rahma était inquiète: “Elles seront mortes de soif ou les légionnaires les auront mangées”. Une centaine de chèvres sont mortes emportés par les lames. Mais ça aurait pu être pire. Rahma qui ne décolère pas a déjà porté plainte contre l’état-major général des armées espagnoles.
A.S.


M. Benaïssa s’insurge contre un écart de langage de son homologue espagnole

Ana-la-gaffe

 


• Mohamed Benaïssa face à Ana de Palacio.

 

Voilà un désarmant paradoxe: une femme douce, de surcroît ministre des Affaires étrangères de son pays, qui se comporte comme un éléphant furieux dans un magasin de porcelaine. Alors que les relations maroco-espagnoles traversaient une période si délicate, Ana Palacio n’a pas fait dans la dentelle. Le chef de la diplomatie espagnole vient, dans des déclarations reprises par plusieurs médias, de s’en prendre véhémentement au Maroc.
A ses yeux, les Marocains seraient des adeptes du criminel de guerre, qui préside aux destinées d’Israël, Ariel Sharon. Selon elle, le dernier raid aérien meurtrier commis par les Israéliens contre la population civile à Gaza occupée n’a de comparable que l’envoi par le Maroc de quelques éléments de sécurité sur son îlot vierge de Leila.
Les propos, faux et scandaleux, de la diplomate espagnole ont déjà eu le mérite de ramener les rapports entre Rabat et Madrid, à l’avant lundi 22 juillet date de la conclusion dans la capitale marocaine de l’accord sur l’îlot. Piquées au vif, les autorités marocaines ont déjà exprimé, par la voix du ministre des Affaires étrangères, leur plus forte indignation des écarts de langage de Mme Palacio.
En effet, Mohammed Benaissa a déclaré, jeudi 25 juillet, que la comparaison, faite par le chef de la diplomatie marocaine, était, pour Rabat, “choquante, surprenante et inadmissible”. D’autant que, ajoute le ministre, “lors de notre rencontre à Rabat, le 22 juillet, j’ai convenu avec ma collègue espagnole d’entretenir un dialogue franc, sincère et constructif pour améliorer les relations entre les deux pays et aplanir leurs différends”.
Le chef de la diplomatie marocaine a terminé sa déclaration en indiquant que Rabat laisse à “la communauté internationale et en particulier aux opinions publiques arabes et musulmanes le soin d’apprécier à sa juste valeur une telle comparaison et surtout ses soubassements”.
Il est certain que les destinataires de l’invite de M. Benaîssa n’auront pas de difficultés à constater que l’action légitime et pacifique du Maroc n’a rien à voir avec les crimes odieux de Sharon. S’il y a un parrallèle à jeter, ce serait entre les maîtres de Tel Aviv et les dirigeants de Madrid. Les deux occupent la terre d’autrui et tentent de pérenniser l’arbitraire en exhibant -et en employant, le cas échéant- la force brute.

A.B.A