Saïd Chbaâtou, la pêche et les élections
“Il n’y a pas de pêcheurs à Midelt”

Le Maroc veut préserver ses ressources et instaurer une zone de prospérité commune au Maroc et à la Mauritanie dans la zone frontalière sud. Un plan d’aménagement a été établi par le ministère des Pêches en concertation avec les professionnels.

Amale Samie

 

• Saïd Chbâatou, ministre des Pêches.

 

Ou nos ressources halieutiques sont gérées de manière à ne jamais toucher au capital ou l’on décide de tout racler en misant tout l’investissement sur le court terme en procédant à l’exploitation sauvage du poisson jusqu’à extinction, et dans dix ans il n’y aura plus la moindre sardine dans les eaux marocaines. C’était le choix devant lequel se trouvait le Maroc. Après avoir refusé l’exploitation de notre poisson par l’Union européenne, à commencer par l’Espagne, à ses conditions, nous nous devions de reconsidérer notre richesse en poisson, de changer de conception: tout faire pour que, sauf catastrophe biologique, les enfants des pêcheurs d’aujourd’hui puissent pêcher à leur tour.
Un plan d’aménagement a donc été établi par le ministère des Pêches en concertation avec tous professionnels, il est appliqué depuis un an. Au terme de cet accord dont le ministre des Pêches, Saïd Chbaâtou, se félicite, une période de repos biologique de 4 mois et des quotas pour les prises avaient été institués.


Catastrophe

À l’issue d’une année d’application de ce plan d’aménagement poulpier, les prises sont passées de 110.000 tonnes pêchées en 2000 à 88.000 tonnes en 2001. Soit une diminution de 20 %. Pour Saïd Chbaâtou, c’est une réussite presque complète. “J’ai toujours milité pour une politique de diminution des prises compensée par une augmentation des prix. Les prix ont été multipliés par 2, soit près de 5000 dollars la tonne avec une baisse d’un quart des prises”.
Des résultats identiques ont été enregistrés pour les marins pêcheurs artisanaux et côtiers, soit 70.000 personnes, donc autant de familles. Leurs prises ont connu des prix de vente au kilogramme qui sont passés de la fourchette “12 à 15 Dh le kg” en 2000, à “58 à 60 Dh le kg” en 2002.
Par ailleurs, l’État a aussi trouvé son compte dans le plan d’aménagement poulpier. Les exportations ont été optimisées, ainsi, selon l’Office des Changes, les prix moyens sont passés de 29.000 Dh la tonne en 2000, à 43.000 Dh la tonne en 2001. Soit une augmentation de 48 % générant ainsi une entrée en devises de 2,74 milliards de Dh en 2000 et de 3 milliards de Dh en 2001. Soit une augmentation en valeur de 8 %, pour une quantité pêchée réduite de 26 %.

Rigueur

Une gestion rigoureuse de la ressource sans diminution des revenus, c’est incontestablement un succès. Une réserve, tout le monde n’en bénéficie pas. Les officiers de marine, à peu près 8000 personnes, allaient être laissés en dehors de ce progrès général de l’activité de pêche. Leur salaire est fixe, un mode de rémunération qui les lèse. « Le succès du plan d’aménagement allait faire des laissés pour compte ».
En tant que ministre de tutelle, Saïd Chbaâtou devait intervenir. Sans se départir de son rôle d’arbitre qui rapprocherait les positions des armateurs et celles des officiers marins contraints à une longue et vaine action revendicative pour des conditions de travail plus dignes mais aussi à une rétribution, un pourcentage, sur le tonnage des prises. Et surtout au respect du SMIG.
Les armateurs en ont offert la garantie au ministre, mais pour ce qui concerne le projet contrat d’embarquement soumis à l’examen des deux parties, syndicat et armateurs, il a provoqué une levée de boucliers chez des armateurs rétifs à l’idée de mettre noir sur blanc leur accord de principe sur un contrat. Un contrat proposé par le ministère des Pêches qui porterait ensuite la mention du pourcentage exact sur les prises à l’issue de négociations futures entre les partenaires. “On m’a accusé de vouloir outrepasser mes prérogatives en imposant un contrat entre deux partenaires sociaux. C’est faux: je me dois d’abord de faire respecter la loi, et le SMIG, c’est la loi”, déclare en substance M. Chbaâtou.
Certains armateurs ont fait des propositions concrètes sans mouvement de grève tendue, ils ont vite pris la mer. D’autres ont joué l’épreuve de force en demandant “les formulaires de contrat” alors que les nouveaux n’étaient pas encore élaborés puisque ces armateurs n’avaient pas encore pris la peine de me soumettre leur offre et leurs souhaits.

Sanction

L’affaire est désormais classée. Plus de 96 % des bateaux ont repris la mer. Certains n’ont pu embarquer qu’après avoir signé un engagement “spécifique”. En fait d’engagement spécifique, ils ont signé un document qui attente gravement à leur dignité, leur droit à un travail honnête et celui de nourrir leurs familles. Une sanction destinée à leur faire passer le goût de la grève.
Au final, Saïd Chbaâtou s’est retrouvé entre deux feux : le syndicat des officiers et marins, le SNOMPH (syndicat national de la pêche hauturière) aussi reproche au ministre ce que lui reprochent quelques armateurs : sa partialité. Cela devrait rassurer un ministre qui a dérangé de gros intérêts mais qui aura tout de même réussi à faire appliquer
la loi.


Trois questions à Saïd Chbaâtou, ministre des Pêches
Vers une prospérité commune

Propos recueillis par
Amale Samie

 

• Maroc Hebdo International: On vous a accusé de vouloir imposer un contrat de travail au mépris du droit des sociétés à établir ces contrats.
- Saïd Chbaâtou: Non, j’ai voulu proposer un contrat satisfaisant pour les deux parties au moins comme base de négociations. Ce contrat comporte 10 points strictement relatifs à la loi et deux points relatifs au travail et à la rémunération des marins. D’ailleurs nous y sommes parvenus avec les crevettiers.
• Maroc Hebdo International: On dit que votre politique est strictement électorale et que vous comptez être élu sur une liste FFD.
- Saïd Chbaâtou: Je ne suis pas dans ce parti, et je vois mal comment je pourrais intéresser des électeurs vivant sur la côte alors que je suis enraciné dans ma région d’origine. Il n’y a pas de marins pêcheurs près de Midelt.
• Maroc Hebdo International: L’État ne délivre plus de licences, pourtant vous venez d’en accorder à des armateurs mauritaniens.
- Saïd Chbaâtou: La décision politique et la stratégie économique du Maroc sont du ressort de l’État. Ces licences, il est utile de le préciser, ont été accordées à des sociétés mixtes marocaines à 51 %. D’autre part, l’activité de ces sociétés ne représentera que 7 % des prises alors que l’Union européenne prélevait 85 % des prises. Avec le groupe AON, Abdellah Ould Nouigged, le Maroc veut instaurer maintenant une zone de prospérité commune au Maroc et à nos frères mauritaniens dont bénéficieront d’abord les populations du Sahara.

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