Littérature sur “les années de plomb” au Maroc
Pages blanches pour années noires

Les livres sur les années de plomb font fureur. Qu’ils soient écrits par des
rescapés ou des journalistes, ces livres réécrivent l’histoire d’une époque que
personne ne voudrait revivre. Des pages à lire, avant de les tourner. Définitivement.

Amale Samie

 

• Malika Oufkir avec son frère Raouf.

 

Le 23 juillet 1999, le roi Hassan II disparaissait après une crise soudaine. Mais il avait déjà posé les premiers jalons du changement en instituant une alternance “octroyée”, en réglant de graves problèmes d’atteintes aux droits de l’homme entre 1991 et 1994, et en rasant le bagne de Tazmamart. En arrivant sur le trône, SM Mohammed VI imprima sa marque au changement en prononçant l’amnistie de 47 000 détenus le jour même de la prestation d’allégeance. Puis vinrent la levée de l’assignation à résidence de Abdesslam Yassine, chef des islamistes de l’association Al Adl wal Ihsane, puis le retour d’Abraham Serfaty après plus de 7 ans d’exil.

Tabous

L’institution d’une commission d’indemnisation des victimes de la répression durant les années sombres acheva de lever des tabous paralysants. Une littérature est née : les livres témoignages. Ils ont provoqué une véritable fièvre nationale, en arabe ou en français. Ces livres racontaient par le menu la déviation qui avait atteint le système, on sut dans le détail le quotidien des prisonniers politiques et des emmurés vivants de Tazmamart. On pourra même parler d’une Glasnost marocaine.
“Tazmamart” a d’ailleurs été le titre du premier livre sur les années de plomb. Ecrit par Christine Daure-Serfaty en 1992, il avait ouvert le bal.
Un autre livre avait suivi, en 1993. Écrit avec l’assistance d’un journaliste, François Thibaux, par Ali Bourequat, l’un des trois frères, hommes bien en cour, issus du système, “Dix-huit ans de solitude” commence par un kidnapping policier pour finir dans le bagne de Tazmamart.
Dix-huit ans de solitude, dans le noir absolu d'une cellule de deux mètres sur trois, “au milieu des scorpions et dans une puanteur infâme, parmi les cris et les râles des autres détenus devenus fous ou en train de périr, ils vont tenter de survivre”. De nombreux éprouvés observeront une réserve durable à l’égard des frères Ali, Bayazid et Midhat Bourequat parce qu’ils étaient de l’entourage du roi défunt.

Arbitraire

Mais indubitablement, c’est Malika Oufkir, fille du général putschiste Mohamed Oufkir, qui a fait exploser le chiffre des ventes avec “La prisonnière”, paru le 21 juin 2000 et écrit en collaboration avec la journaliste Michèle Fitoussi. Le Maroc révèle au monde l’une des pages les plus noires de son existence: on ne punit pas seulement Oufkir, on enferme aussi sa femme et ses enfants: Raouf, Inane, Abdellatif, Soukaïna et Malika. La même année, Fatéma, la veuve d’Oufkir, publie “Les jardins du roi”. Le complot d’Oufkir a fermé à Fatéma les portes du Maroc des fastes pour ouvrir celles de la descente aux enfers dans des geôles effroyables vingt ans durant.
C’est un supplicié de Derb Moulay Cherif, centre de tortures casablancais, qui saura trouver la manière la plus expressive de communiquer la souffrance. En effet “On affame bien les rats” de Abdelaziz Mouride est une bande dessinée de résistance, la trame en a été élaborée en prison même. C‘est certainement l’œuvre qui saura le mieux exprimer l’arbitraire, la barbarie et le non droit. Elle a été éditée par une jeune maison: Tarik Éditions. C’est d’ailleurs la même maison qui publiera “Héros sans gloire” de Mehdi Bennouna, un ouvrage d’investigation paru la semaine dernière qui relate l’échec d’une révolution, celle de la gauche alliée, selon M. Bennouna, à Oufkir pour tenter de 1963 à 1973 de renverser le régime.
Un des plus gros succès d’édition que le Maroc ait jamais connus est “Tazmamart, Cellule 10”, de Ahmed Marzouki.
Publié en janvier 2001, l’auteur, rescapé du bagne, décrit ses 18 ans d’enfermement dans des conditions terribles. Avec ce témoignage, sans exhibitionnisme ni rancœur, décrit avec les mots les plus simples mais aussi les plus crus le sort des 58 personnes enfermées dans le bagne.

Bagne

Avec une précision implacable, Marzouki restitue les mille souffrances de 58 bagnards et les rares joies qui leur redonnent espoir. Une cellule de béton, trois mètres de long sur deux et demi de large, l'invasion des insectes qui transformaient le corps en une immense plaie et les hommes devenus “fantômes errants dans des grottes préhistoriques”. Avec plus de 25 000 exemplaires vendus en quelques semaines au Maroc, “Tazmamart, cellule 10” a enfoncé des portes hermétiques et a révélé l’aspect le moins reluisant du pouvoir de l’époque.
Malheureusement, les lecteurs marocains auront d’ailleurs l’occasion de lire “De Skhirat à Tazmamart, Retour du bout de l’enfer”, écrit par un autre miraculé du bagne : Mohamed Raïss. D’abord écrit en arabe, le livre a été traduit puis publié par Afrique-Orient.
C’est sans conteste le livre le plus cru, le plus dur, le moins policé de tous. Un livre qui mène à l’écœurement mais surtout à l’angoisse, à la question qui taraude les citoyens: est-ce que cela pourrait se répéter? Grave question. Tazmamart est née d’un système tordu, dévoyé, tout un système, avec ses lois propres et les garanties d’impunité qu’il a pu donner. Des auteurs français ont naturellement abordé le Maroc des années noires, témoignages ou bilans, ils ont contribué à la Glasnost même s’il y en a que l’on ne peut se procurer au Maroc.
Autres ouvrages à relever: “La chambre noire” de Jawad M’didech, “Le marié” de Salah El Ouadie, “Hadit El Aatama” de Fatna Bouih et “À l’ombre de Lalla Chafia” de Driss Abou Youssef Reggab.

Démons

“Oufkir, un destin marocain” a été écrit par le journaliste Stephen Smith. Il a été publié en février 1999. “J'ai recueilli leur témoignage et enquêté sur la vie du général, parce que le destin des Oufkir permet de traverser le miroir d'un si long règne et de pressentir le Maroc de demain”, a dit Stephen Smith.
Reste à savoir si le destin des Oufkir comporte vraiment autant d’enseignements qu’on le prétend. La thèse est récurrente: les putschistes marocains avaient la fibre populaire et ils étaient outrés du niveau de corruption atteint par le Maroc, en vertu de quoi, le Maroc allait écoper de ses jeunes turcs à lui. Et on voit mal Oufkir en officier libre.
“L’espérance brisée” d’Ignace Dale, ancien responsable du bureau de l’AFP à Rabat ne se passe pas entre quatre murs. C’est le bilan sans concession de toutes nos fautes et de la situation dans laquelle le Maroc s’enliserait si une rupture radicale avec le passé n’était pas opérée. “Le dernier roi” de Jean-Pierre Tuquoi, journaliste à Le Monde s’intéressera plutôt à la possibilité pour l’institution monarchique de se perpétuer.
Ces ouvrages tiennent de la thérapie de groupe, à l’échelle d’une nation. Ils permettront de conjurer les démons du passé et de préparer l’avenir des générations suivantes. Leur utilité principale est de dire ce que nous ne voulons plus jamais. Quant à ce que nous voulons, il nous appartient de le dire et de le réaliser.

 

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