Le cinéma marocain s’intéresse aux années de plomb
L’écran et la mémoire

Le cinéma marocain sort du néo-réalisme pour entamer une nouvelle
expérience ouverte sur l’histoire. Quatre réalisateurs marocains se préparent à tourner des films sur la douloureuse période des années de plomb.

Mahjoub Haguig

 


• Nabyl Ayouch, adaptera-t-il “Cellule 10” de Marzouki sur grand écran?

 

L’air du temps au cinéma marocain est-il à la recherche des traces des années de plomb au Maroc? Au vu des projets cinématographiques qui ont été réalisés ou de ceux en cours de gestation, la réponse est affirmative.
Après une vingtaine d’ouvrages d’anciens bagnards, de témoignages de prisonniers ou de membres de leurs familles, les réalisateurs ont investi ce créneau pour apporter une nouvelle vision “qui baigne dans la fiction”.
Ils sont au nombre de six. Abdelhay Laraqi (Mona Saber), Jilali Ferhati (Les aveux d’un père), Hassan Benjelloun (scénario écrit par Jaouad Mdidech à partir de son livre “La Chambre noire”), Nabyl Ayouch (adaptation de “Cellule 10”), Saâd Chraïbi (avec une synthèse des ouvrages publiés) et Kamal Kamal (Taïf Nizar). À ceux-là, il faut ajouter le scénario de Mohamed Habibi écrit à partir de l’ouvrage de Rabia Bennouna, publié, l’été 2001, sous forme de feuilleton à l’Economiste.

Sensibilités

D’emblée il faut noter que tous ces projets suscitent un intérêt particulier. Le passage de la littérature à la fiction est attendu au tournant. Le syndrome Tahar Benjelloun, trop médiatisé à son époque, pèse de tout son poids sur la vague “d’amélioration des performances du cinéma marocain”. Révolution culturelle, engagement, sensibilité artistique ou simple opération commerciale? Des questions somme toute légitimes, partagées aussi par des réalisateurs qui s’attaquent à une thématique historiquement sensible. S’informer et informer est déjà un premier pas vers l’engagement, soulignent en sus quelques réalisateurs marocains. S’ils se sont intéressés au sujet c’est avant tout parce qu’ils se sont senti touchés par les histoires et les témoignages “bouleversants” qui abondent dans tous les ouvrages publiés sur cette période et qu’ils ont choisi de réaliser sous forme de films. “Cela dit, il y a risque de nous enliser encore une fois dans une thématique à laquelle tout le monde voudra toucher.
On sort à peine d’un néo-réalisme pour nous plonger de nouveau dans une thématique plus en vogue”, explique Nabyl Ayouch. Pour s’épargner cette étiquette, le réalisateur a décidé, alors qu’il a acquis depuis deux ans les droits d’adaptation de “Cellule 10”, de laisser passer la vague (il a sorti dans la foulée un troisième film) et d’approfondir davantage son approche.
“Le processus suit son cheminement normal. Il peut se concrétiser par la sortie du film ou tout simplement rester au stade du projet”. L’avis est partagé par Saâd Chraïbi qui vient de déposer un scénario sur les années de plomb à la commission d’été du fonds d’aide à la création cinématographique.

Adaptation

Pour le réalisateur, l’approche ne peut être qu’atemporelle. “Le cinéma n’a pas la prétention de restituer l’histoire. Il faut plusieurs films pour éclairer cette zone d’ombre de notre passé. La synthèse de cette période se fera sur cinq à dix ans. Une sorte de sonde qui mesurerait la profondeur de la plaie.” Parti de ce constat, le réalisateur de “Soif” et “Femme et femmes” a passé en revue, pendant une année tous les ouvrages écrits sur cette étape de notre histoire. Pour compléter, il a adressé un questionnaire à l’intention des prisonniers et de leurs familles pour collecter le maximum d’informations. Finie cette démarche, il fallait choisir la meilleure approche.
C’est fait. L’histoire sera racontée par une jeune fille de six ans, née du viol d’une mère “engagée” en prison. “Jamais on ne pourra restituer les faits… Il ne faut pas tomber dans le piège du discours politique moralisateur. La part de la fiction sera bien présente. Notre objectif est de décrire des attitudes, montrer des personnages qui racontent leur vie par rapport à des faits historiques”.
Des faits que Jilali Ferhati a longtemps médités pour en faire l’ossature de son prochain film: “Les Aveux d’un père”. Son film ne se veut nullement une adaptation ou une synthèse des écrits des années de plomb.

Interrogations

Son scénario se veut surtout un questionnement profond de la mémoire de tous les gens emprisonnés. “Je suis en plein dans la réalité tout en respectant le monde de la fiction, sa part de fantaisie, sa magie… J’essaye d’interroger la mémoire de ces gens: qui les a accompagnés, leur a fait défaut, ou tout simplement qui a été banni par ses propres personnes?” En d’autres termes, le réalisateur veut “imaginer l’inimaginable”. Avec moins d’a priori négatifs sur leur cinéma, les Marocains peuvent s’attendre à vivre une nouvelle ère de leur production cinématographique.
Une autre manière d’appliquer du baume sur les cicatrices d’hier. Différence factuelle qui rendrait compte d’une manière autre que littéraire d’une thématique nouvellement ancrée dans le paysage artistique marocain. Et même si on ne connaît pas encore le résultat de tous ces projets, on sait au moins que certaines signatures partent déjà favorites pour gagner le pari de la réécriture du passé sur grand écran.

 


Promesses d’émotion

Après “La Chambre noire” qu’il a sorti, il y a deux ans, Jaouad M’didech a écrit la première version du scénario de son ouvrage qui sera adapté au cinéma par Hassan Benjelloun. Un premier essai émouvant qui a déjà décroché une subvention étrangère de l’ordre de 125 000 euros.
“L’écriture du scénario est plus émotionnelle que celle de l’ouvrage. En écrivant le scénario du film je me voyais déjà sur écran”, souligne l‘auteur.
L’écrivain et journaliste est resté fidèle à son livre. Les événements sont presque les mêmes, il a fallu juste “romancer” les événements et les rendre plus accessibles aux cinéphiles.
“La chambre noire” gardera certainement sa spécificité, un genre à part, mais son adaptation en cinéma élargira certainement son public.
“Un film touche plus et marque plus fort qu’un ouvrage, surtout dans l’état actuel de la lecture au Maroc.”
M.H.

 

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