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Cest
larrestation le 17 mars 2002 de Aziz Ben Abdelkader, un ancien ouvrier
marocain à Paris qui va lever le lièvre. Écroué
à Boulogne-Billancourt par les enquêteurs du service départemental
de la police judiciaire des Hauts-de-Seine (SDPJ 92), il est rapidement
mis en examen par un juge du palais de justice de Nanterre pour avoir
participé à une vaste opération de blanchiment de
capitaux provenant du trafic de drogue . Le sexagénaire reconverti
tard dans la finance illicite nétait en fait que le porteur
de valises attitré de différents caïds. Invité
par les enquêteurs à sexpliquer, Ben Abdelkader na
pas eu beaucoup de mal à balancer des noms, des adresses, des chiffres,
des grosses pointures qui, à partir du Maroc, tiraient les ficelles.
Découverte
Pour linstant,
les enquêteurs français ne sont pas très bavards,
besoins de lenquête obligent, mais dores et déjà,
on peut dire que la police de lHexagone est tombée sur un
gros filon et laffaire fait trembler beaucoup de monde des deux
rives de la Méditerranée. Le blanchiment de largent
sale version marocaine. La technique est inédite, le procédé
nouveau.
Il sagit dun trafic plus de 86,7 millions de dirhams. Les
responsables de ce large trafic de haschisch se faisaient rembourser au
Maroc en lingots d'or (un lingot dor pèse un kilogramme)
et en petites coupures en devises. Une fois définitivement blanchi,
largent repartait vers dautres destinations.
La filière de blanchiment d'argent de la drogue avait été
montée par de gros bonnets de la drogue qui ont pignon sur rue
à Tanger, à Nador et à Casablanca, en passant par
Sebta.
Rachid Temsamani.
Le réseau qui a été mis sur place, il y a à
peine deux ans, a déjà à son actif le blanchiment
de plusieurs milliards de dirhams.
En retour, la partie marocaine sest fait livrer au Maroc 117 lingots
d'or auxquels il faut ajouter les sacs-poubelle remplis de petites coupures.
Le coup de largent sale dans des sacs-poubelle serait intéressant.
Le haschich, cest de lor en barre. L'argent liquide du trafic
est transformé en or justement grâce à une petite
société de change dirigée par Patrick Chargueron,
gérant de la Compagnie générale de l'or (CGO), sise
à la 10 rue Vivienne à Paris.
La CGO était depuis longtemps dans le collimateur des limiers de
la Brigade de recherche et d'investigation financières (Brif) de
la PJ parisienne. La famille Chargueron a été épinglée
par le TRACFIN (traitement du renseignement et action contre les circuits
financiers clandestins), depuis que plusieurs transactions douteuses avaient
été signalées à cet organisme par plusieurs
agences bancaires.
Hmidou Dib.
La filature des Chargueron met les enquêteurs face à une
nébuleuse de contacts qui remonte jusquaux gros bonnets de
la drogue au Maroc.
Les transactions se font par téléphone ou par courrier électronique.
Avec largent de la drogue écoulée en Europe, le réseau
des Chargueron se chargeait de convertir le hachisch en lingots dor.
Des lingots dor, près dune centaine par semaine, qui
traversent la frontière hispano-marocaine dans des véhicules
spécialement aménagés pour ce trafic.
Une opération qui ne peut faire léconomie dune
complicité des autorités des deux côtés de
la frontière. Comme par hasard, on retrouve la trace du fameux
Haj Amal, lex-chef de la DST à Tétouan, actuellement
en cavale en Espagne.
Lex-barbouze reconverti, depuis longtemps, dans toutes sortes daffaires
douteuses et juteuses, a installé son PC dans la ville occupée
de Sebta, sous le regard bien veillant des services espagnols.
On nest dailleurs pas loin de laffaire de la banque
française, la Société Générale, qui
a défrayé la chronique judiciaire et financière en
janvier 2002, à Paris, à Casablanca et Tel-Aviv. La presse
de lhexagone en avait parlé abondemment à lépoque,
nhesitant pas à faire du Maroc la capitale mondiale du hashish.
Cest lhistoire dun vaste réseau de blanchiment
dargent sale, avec Israël comme plaque tournante et avec des
accointances toutes marocaines.
Filature
Lenquête
avait révélé que les mésaventures dont était
victime le président d'American Express France après l'affaire
du Sentier ont leur source au Maroc. Il sagit dun invraisemblable
écheveau de 2700 fausses traites qui correspondent à autant
de livraisons de marchandises bidons, censées provenir du Maroc.
En clair, les chèques émis par le Crédit Lyonnais
ou par les clients du Crédit Lyonnais étaient encaissés
par un bureau de change en Israël, qui les versait dans une banque
israélienne.
Steve Ohana
Le quartier du Sentier est la version parisienne du Derb Omar casablancais.
Beaucoup de juifs dorigine maghrebine se disputent le partage dun
business où le textile nest que la façade apparente.
Lessentiel du magot est transféré en Israël où
prospèrent les mafias du lavage dargent. Sur léquivalent
de 173,4 milliards de dirhams des réserves en devises étrangères
de ce pays, on estime à 51 milliards de dirhams les dépôts
de ces mafias.
Dailleurs, la version 2002 de cette super production fait suite
à la fameuse affaire du juif marocain Steve Ohanna qui avait eu
maille avec la police française en décembre 2000. Le magnat
marocain, qui venait datterrir à Paris en provenance de Casablanca
à bord dun avion privé, avait été appréhendé
avec des valises bourrées de devises.
À lépoque à Paris, la brigade de répression
du banditisme (BRB) avait été approchée
pour taire lidentité et l'implication de plusieurs grosses
pointures Marocaines, dans cette affaire de blanchiment d'argent.
Le Maroc plaque tournante du blanchiment ?
Le sénat Français ne sest pas privé de poser
la question. Les résultats de la dernière mission parlementaire
« sur la délinquance financière et le blanchiment
des capitaux », publiée en totalité. La discrétion
des deux députés socialistes, Vincent Peillon et Arnaud
Montebourg, sur la question a des motivations politiques bien compréhensibles.
Ainsi, ce rapport du Sénat français, publié le 11
avril 2002, évite de mentionner directement le Maroc.
Mais des sources proches des auteurs de ce rapport révèlent
que le Maroc est classé dans la rubrique des pays à «
surveiller».
Au cur des récriminations des enquêteurs français,
il y a le fameux secret bancaire qui limite la coopération judiciaire
et empêche toute forme de coopération administrative.
implication
Une situation
qui facilite la réalisation dopérations financières
( fiducie, Anstalt) que lon peut multiplier à souhait et
qui permettent de conserver l'anonymat des ayant droit économiques
des fonds placés ou circulant dans de telles combinaisons bancaires.
Selon les mêmes sources, la répression du blanchiment reste
au Maroc le talon dAchille de la lutte contre ce phénomène
puisque les condamnations pour blanchiment font toujours figure d'exception.
Cest ce qui explique le déplacement des experts français
en matière de délinquance financière et de lanti-blanchiment
à Kénitra, il y a quelques mois. Les limiers de lHexagone
avaient pour mission de former et dinformer les éléments
de la police judiciaire marocaine sur les dernières techniques
du blanchiment des capitaux.
Pour la partie française, le cas décole marocaine
sexplique essentiellement par « la situation qui s'est développée
dans le Nord où Tanger et Nador ne se contentent plus, depuis quelques
décennies, d'être la plaque tournante du trafic de la drogue
et du commerce darmes, mais attirent des investisseurs étrangers
qui ont choisi de placer leur argent dans des sociétés écran
».
Nador, Tanger, Tétouan, Casablanca et tout récemment Agadir
sont devenues une terre d'élection d'investissements notamment
immobiliers dont les véritables patrons dissimulent leur véritable
business et leur identité derrière des sociétés
anonymes.
Complicité
Des fermes,
des propriétés, villas et appartements -du haut de gamme
acquis par les nababs du trafic en tout genre. Des cafés au luxe
arrogant qui pullulent à Casablanca mais également dans
des localités bien peu riches.
La stratégie des barons du blanchiment dont certains hommes daffaires
en vue démarre avec des Investissements immobiliers comme points
d'ancrage. Ils sont suivis par la mainmise sur divers secteurs d'activité,
grâce à des complicités dans ladministration.
Il y a également les transactions soumises à La «discrétion»
des sociétés de bourse.
Une stratégie qui permet par exemple de blanchir un milliard de
dirhams par jour, au vu et au su de tout le monde. Ainsi, il suffit de
prendre position sur différents instruments financiers qui peuvent
évoluer en sens contraire, de manière à ce que, quelle
que soit la configuration, on ne gagne rien et lon ne perd rien.
En effet, lorsque des organisations criminelles s'intéressent à
un marché, elles se soucient bien peu de faire du gain, bien au
contraire. Cela explique un peu le phénomène bien courant
chez nous de ces fortunes qui se créent du jour au lendemain.
Au Maroc, la roulette russe et le bridge servent également de paravent
à de vastes opérations de blanchiment. Ce nest pas
pour rien que les casinos de Marrakech, de Casablanca, dAgadir et
tout récemment Tanger ont autant de succès. Lopération
est simple. Un joueur qui met sur le tapis 5 millions de DHS peut décider
burlesquement, «à la suite dun coup de fil urgent»,
dinterrompre le jeu après avoir claqué 500 milles
DHS. Il repart donc avec un chèque libellé au nom du casino
du montant restant.
Ainsi, avec la complicité de la direction du casino, le flambeur
peut faire semblant de jouer et de gagner, mais en fait tout ce micmac
a servi à blanchir de largent sale. Le cas de ce diamantaire
libanais souvent de passage au Maroc et qui claque des sommes colossales
au casino est significatif à cet égard.
Le même diamantaire libanais est en affaire avec un grand bijoutier
juif marocain dont la griffe est bien installée à Casablanca
et à Rabat.
En matière de déontologie financière, le Maroc est
cité comme un mauvais élève. La déclaration
de «soupçon»,qui est passée dans l'usage courant,
et qui désigne l'obligation des établissements financiers
de déclarer les opérations portant sur des sommes qui pourraient
provenir du trafic de stupéfiants ou d'activités criminelles
organisées nest pas chose courante.
Soupçon
Reconnaissons
quand même à Bank El magrhib le mérite de sêtre
entourée de quelques précautions avant de lancer lopération
visant à convertir les monnaies de l'Euroland en février
dernier. Pour la vente des devises de la zone euro, les autorités
monétaires n'avaient pas fixé de plafond pour la conversion
mais on rappelle qu « il n'est pas impossible que des justificatifs
soient demandés pour les sommes importantes afin d'endiguer les
tentatives de blanchiment».
Autre organisme international à sintéresser au cas
du Maroc, le Groupe dAction Financière sur le Blanchiment
de Capitaux ( GAFI) qui dépend de lOrganisation pour la coopération
et le développement économiques (OCDE) vient de rendre public
le 26 avril 2002 son rapport sur les typologies du blanchiment des
capitaux.
Le GAFI qui considère que le Maroc a fait des efforts notables
en matière de lutte contre le blanchiment rappelle néanmoins
que les professionnels du droit et du chiffre,véritables ouvreurs
de porte pour le compte de la criminalité organisée
ne sont pas inquiétés parce que seules les professions
financières (banques, assurances, marchés financiers,changeurs
manuels) sont assujetties à l'ensemble des obligations, alors que
les autres professions ne sont soumises qu'à la seule déclaration
de soupçon.
Alors quau niveau international, la liste des professions soumises
aux obligations de vigilance contre le blanchiment s'est progressivement
allongée. On y trouve aujourdhui, les établissements
de crédit, Sociétés de bourse, changeurs manuels,
sociétés d'assurance entreprises d'investissement, agents
de compensation, professionnels de l'immobilier, notaires, directeurs
de casinos, Commissaires priseurs, acteurs des marchés de pierres
précieuses, des antiquités et duvres d'art.
Ce nest pas le cas pour le Maroc.
Au pays noir de la finance, l'argent ne circule pas n'importe comment.
Comme pour le convoyage de n'importe quelle marchandise, il a ses hommes.
Faussaires
Les experts
du GAFI rappellent aussi le rôle croissant joué par les prestataires
de services professionnels. Les comptables, avocats et autres agents fiduciaires
apparaissent de plus en plus souvent dans les enquêtes anti-blanchiment.
En créant et administrant des entités étrangères
ayant la personnalité morale qui recèlent des mécanismes
de blanchiment, ce sont ces prestataires qui apportent de plus en plus
le perfectionnement apparent et la dose de respectabilité à
la plupart des opérations de blanchiment.
Finalement, pour les experts du GAFI, le Maroc a toutes les caractéristiques
d'un pays attrayant pour de l'argent pré et post-blanchi le
blanchisseur est, en effet attiré par la sécurité
de son placement puis par sa valorisation, sachant que l'anonymat doit
avoir été assuré par la première opération
de placement.
La solidité du système financier et la force de sa monnaie
depuis une décennie ont offert l'environnement souhaité.
Le Maroc est donc essentiellement exposé à des opérations
d'intégration d'argent criminel dans son économie formelle
et informelle.
Dune manière générale, comme de nombreux pays
du tiers-monde, le Maroc possède la structure politique et économique
idéale des paradis fiscaux.
Dans un pays où il est encore possible de régler en liquide
lachat de magnifiques propriétés, où largent
de la contrebande se chiffre en milliards de dirhams, où la drogue
transite sans grand souci majeur, il reste difficile daccabler la
passivité marocaine en matière de combat contre la délinquance
en col blanc. La campagne dassainissement avait démoli en
1995 les Abdelaziz El Yakhloufi, Hmidou Dib et autres Rachid Temsamani
sans pour autant mettre fin au trafic.
Si le blanchiment dargent sale nest pas le sujet de préoccupation
essentiel des policiers, des gendarmes et des magistrats, il lest
encore moins pour le gotha politique qui a souvent des raisons sonnantes
et trébuchantes pour fermer les yeux.
En tous cas, la pseudo répression menée contre un trafic
qu'on encourage par ailleurs aboutit, dans les meilleurs des cas, à
condamner au hasard quelques boucs émissaires, coupables certes,
mais qui servent surtout d'alibi à tous les autres qui ne seront
jamais inquiétés.
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