Le trafic de hasch marocain génère, chaque année, plus de
30 milliards de dirhams. Où vont-ils?
Les filières de l'argent sale

Les responsables de ce large trafic de haschisch se faisaient rembourser au Maroc en lingots d'or et en petites coupures en devises. Le réseau marocain a déjà à son actif le blanchiment de plusieurs milliards de dirhams.

Enquête de
T. Chadi et A. El Azizi

 


• La campagne d’assainissement de 1995 n’a pas mis fin au trafic de drogue et à la délinquance financière.

 

C’est l’arrestation le 17 mars 2002 de Aziz Ben Abdelkader, un ancien ouvrier marocain à Paris qui va lever le lièvre. Écroué à Boulogne-Billancourt par les enquêteurs du service départemental de la police judiciaire des Hauts-de-Seine (SDPJ 92), il est rapidement mis en examen par un juge du palais de justice de Nanterre pour avoir participé à une vaste opération de blanchiment de capitaux provenant du trafic de drogue . Le sexagénaire reconverti tard dans la finance illicite n’était en fait que le porteur de valises attitré de différents caïds. Invité par les enquêteurs à s’expliquer, Ben Abdelkader n’a pas eu beaucoup de mal à balancer des noms, des adresses, des chiffres, des grosses pointures qui, à partir du Maroc, tiraient les ficelles.

Découverte

Pour l’instant, les enquêteurs français ne sont pas très bavards, besoins de l’enquête obligent, mais d’ores et déjà, on peut dire que la police de l’Hexagone est tombée sur un gros filon et l’affaire fait trembler beaucoup de monde des deux rives de la Méditerranée. Le blanchiment de l’argent sale version marocaine. La technique est inédite, le procédé nouveau.
Il s’agit d’un trafic plus de 86,7 millions de dirhams. Les responsables de ce large trafic de haschisch se faisaient rembourser au Maroc en lingots d'or (un lingot d’or pèse un kilogramme) et en petites coupures en devises. Une fois définitivement blanchi, l’argent repartait vers d’autres destinations.
La filière de blanchiment d'argent de la drogue avait été montée par de gros bonnets de la drogue qui ont pignon sur rue à Tanger, à Nador et à Casablanca, en passant par Sebta.

Rachid Temsamani.


Le réseau qui a été mis sur place, il y a à peine deux ans, a déjà à son actif le blanchiment de plusieurs milliards de dirhams.
En retour, la partie marocaine s’est fait livrer au Maroc 117 lingots d'or auxquels il faut ajouter les sacs-poubelle remplis de petites coupures. Le coup de l’argent sale dans des sacs-poubelle serait intéressant.
Le haschich, c’est de l’or en barre. L'argent liquide du trafic est transformé en or justement grâce à une petite société de change dirigée par Patrick Chargueron, gérant de la Compagnie générale de l'or (CGO), sise à la 10 rue Vivienne à Paris.
La CGO était depuis longtemps dans le collimateur des limiers de la Brigade de recherche et d'investigation financières (Brif) de la PJ parisienne. La famille Chargueron a été épinglée par le TRACFIN (traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins), depuis que plusieurs transactions douteuses avaient été signalées à cet organisme par plusieurs agences bancaires.

• Hmidou Dib.


La filature des Chargueron met les enquêteurs face à une nébuleuse de contacts qui remonte jusqu’aux gros bonnets de la drogue au Maroc.
Les transactions se font par téléphone ou par courrier électronique. Avec l’argent de la drogue écoulée en Europe, le réseau des Chargueron se chargeait de convertir le hachisch en lingots d’or. Des lingots d’or, près d’une centaine par semaine, qui traversent la frontière hispano-marocaine dans des véhicules spécialement aménagés pour ce trafic.
Une opération qui ne peut faire l’économie d’une complicité des autorités des deux côtés de la frontière. Comme par hasard, on retrouve la trace du fameux Haj Amal, l’ex-chef de la DST à Tétouan, actuellement en cavale en Espagne.
L’ex-barbouze reconverti, depuis longtemps, dans toutes sortes d’affaires douteuses et juteuses, a installé son PC dans la ville occupée de Sebta, sous le regard bien veillant des services espagnols.
On n’est d’ailleurs pas loin de l’affaire de la banque française, la Société Générale, qui a défrayé la chronique judiciaire et financière en janvier 2002, à Paris, à Casablanca et Tel-Aviv. La presse de l’hexagone en avait parlé abondemment à l’époque, n’hesitant pas à faire du Maroc la capitale mondiale du hashish. C’est l’histoire d’un vaste réseau de blanchiment d’argent sale, avec Israël comme plaque tournante et avec des accointances toutes marocaines.

Filature

L’enquête avait révélé que les mésaventures dont était victime le président d'American Express France après l'affaire du Sentier ont leur source au Maroc. Il s’agit d’un invraisemblable écheveau de 2700 fausses traites qui correspondent à autant de livraisons de marchandises bidons, censées provenir du Maroc.
En clair, les chèques émis par le Crédit Lyonnais ou par les clients du Crédit Lyonnais étaient encaissés par un bureau de change en Israël, qui les versait dans une banque israélienne.

• Steve Ohana


Le quartier du Sentier est la version parisienne du Derb Omar casablancais. Beaucoup de juifs d’origine maghrebine se disputent le partage d’un business où le textile n’est que la façade apparente. L’essentiel du magot est transféré en Israël où prospèrent les mafias du lavage d’argent. Sur l’équivalent de 173,4 milliards de dirhams des réserves en devises étrangères de ce pays, on estime à 51 milliards de dirhams les dépôts de ces mafias.
D’ailleurs, la version 2002 de cette super production fait suite à la fameuse affaire du juif marocain Steve Ohanna qui avait eu maille avec la police française en décembre 2000. Le magnat marocain, qui venait d’atterrir à Paris en provenance de Casablanca à bord d’un avion privé, avait été appréhendé avec des valises bourrées de devises.
À l’époque à Paris, la brigade de répression du banditisme (BRB) avait été “approchée” pour taire l’identité et l'implication de plusieurs grosses pointures Marocaines, dans cette affaire de blanchiment d'argent.
Le Maroc plaque tournante du blanchiment ?
Le sénat Français ne s’est pas privé de poser la question. Les résultats de la dernière mission parlementaire « sur la délinquance financière et le blanchiment des capitaux », publiée en totalité. La discrétion des deux députés socialistes, Vincent Peillon et Arnaud Montebourg, sur la question a des motivations politiques bien compréhensibles.
Ainsi, ce rapport du Sénat français, publié le 11 avril 2002, évite de mentionner directement le Maroc.
Mais des sources proches des auteurs de ce rapport révèlent que le Maroc est classé dans la rubrique des pays à « surveiller».
Au cœur des récriminations des enquêteurs français, il y a le fameux secret bancaire qui limite la coopération judiciaire et empêche toute forme de coopération administrative.

implication

Une situation qui facilite la réalisation d’opérations financières ( fiducie, Anstalt) que l’on peut multiplier à souhait et qui permettent de conserver l'anonymat des ayant droit économiques des fonds placés ou circulant dans de telles combinaisons bancaires.
Selon les mêmes sources, la répression du blanchiment reste au Maroc le talon d’Achille de la lutte contre ce phénomène puisque les condamnations pour blanchiment font toujours figure d'exception. C’est ce qui explique le déplacement des experts français en matière de délinquance financière et de l’anti-blanchiment à Kénitra, il y a quelques mois. Les limiers de l’Hexagone avaient pour mission de former et d’informer les éléments de la police judiciaire marocaine sur les dernières techniques du blanchiment des capitaux.
Pour la partie française, le cas d’école marocaine s’explique essentiellement par « la situation qui s'est développée dans le Nord où Tanger et Nador ne se contentent plus, depuis quelques décennies, d'être la plaque tournante du trafic de la drogue et du commerce d’armes, mais attirent des investisseurs étrangers qui ont choisi de placer leur argent dans des sociétés écran ».
Nador, Tanger, Tétouan, Casablanca et tout récemment Agadir sont devenues une terre d'élection d'investissements notamment immobiliers dont les véritables patrons dissimulent leur véritable business et leur identité derrière des sociétés anonymes.

Complicité

Des fermes, des propriétés, villas et appartements -du haut de gamme– acquis par les nababs du trafic en tout genre. Des cafés au luxe arrogant qui pullulent à Casablanca mais également dans des localités bien peu riches.
La stratégie des barons du blanchiment dont certains hommes d’affaires en vue démarre avec des Investissements immobiliers comme points d'ancrage. Ils sont suivis par la mainmise sur divers secteurs d'activité, grâce à des complicités dans l’administration. Il y a également les transactions soumises à La «discrétion» des sociétés de bourse.
Une stratégie qui permet par exemple de blanchir un milliard de dirhams par jour, au vu et au su de tout le monde. Ainsi, il suffit de prendre position sur différents instruments financiers qui peuvent évoluer en sens contraire, de manière à ce que, quelle que soit la configuration, on ne gagne rien et l’on ne perd rien.
En effet, lorsque des organisations criminelles s'intéressent à un marché, elles se soucient bien peu de faire du gain, bien au contraire. Cela explique un peu le phénomène bien courant chez nous de ces fortunes qui se créent du jour au lendemain.
Au Maroc, la roulette russe et le bridge servent également de paravent à de vastes opérations de blanchiment. Ce n’est pas pour rien que les casinos de Marrakech, de Casablanca, d’Agadir et tout récemment Tanger ont autant de succès. L’opération est simple. Un joueur qui met sur le tapis 5 millions de DHS peut décider burlesquement, «à la suite d’un coup de fil urgent», d’interrompre le jeu après avoir claqué 500 milles DHS. Il repart donc avec un chèque libellé au nom du casino du montant restant.
Ainsi, avec la complicité de la direction du casino, le flambeur peut faire semblant de jouer et de gagner, mais en fait tout ce micmac a servi à blanchir de l’argent sale. Le cas de ce diamantaire libanais souvent de passage au Maroc et qui claque des sommes colossales au casino est significatif à cet égard.
Le même diamantaire libanais est en affaire avec un grand bijoutier juif marocain dont la griffe est bien installée à Casablanca et à Rabat.
En matière de déontologie financière, le Maroc est cité comme un mauvais élève. La déclaration de «soupçon»,qui est passée dans l'usage courant, et qui désigne l'obligation des établissements financiers de déclarer les opérations portant sur des sommes qui pourraient provenir du trafic de stupéfiants ou d'activités criminelles organisées n’est pas chose courante.

Soupçon

Reconnaissons quand même à Bank El magrhib le mérite de s’être entourée de quelques précautions avant de lancer l’opération visant à convertir les monnaies de l'Euroland en février dernier. Pour la vente des devises de la zone euro, les autorités monétaires n'avaient pas fixé de plafond pour la conversion mais on rappelle qu’ « il n'est pas impossible que des justificatifs soient demandés pour les sommes importantes afin d'endiguer les tentatives de blanchiment».
Autre organisme international à s’intéresser au cas du Maroc, le Groupe d’Action Financière sur le Blanchiment de Capitaux ( GAFI) qui dépend de l’Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE) vient de rendre public le 26 avril 2002 son rapport sur les “typologies du blanchiment des capitaux”.
Le GAFI qui considère que le Maroc a fait des efforts notables en matière de lutte contre le blanchiment rappelle néanmoins que les professionnels du droit et du chiffre,véritables “ouvreurs de porte” pour le compte de la criminalité organisée ne sont pas inquiétés parce que “seules les professions financières (banques, assurances, marchés financiers,changeurs manuels) sont assujetties à l'ensemble des obligations, alors que les autres professions ne sont soumises qu'à la seule déclaration de soupçon”.
Alors qu’au niveau international, la liste des professions soumises aux obligations de vigilance contre le blanchiment s'est progressivement allongée. On y trouve aujourd’hui, les établissements de crédit, Sociétés de bourse, changeurs manuels, sociétés d'assurance entreprises d'investissement, agents de compensation, professionnels de l'immobilier, notaires, directeurs de casinos, Commissaires priseurs, acteurs des marchés de pierres précieuses, des antiquités et d’œuvres d'art. Ce n’est pas le cas pour le Maroc.
Au pays noir de la finance, l'argent ne circule pas n'importe comment. Comme pour le convoyage de n'importe quelle marchandise, il a ses hommes.

Faussaires

Les experts du GAFI rappellent aussi le rôle croissant joué par les prestataires de services professionnels. Les comptables, avocats et autres agents fiduciaires apparaissent de plus en plus souvent dans les enquêtes anti-blanchiment.
En créant et administrant des entités étrangères ayant la personnalité morale qui recèlent des mécanismes de blanchiment, ce sont ces prestataires qui apportent de plus en plus le perfectionnement apparent et la dose de respectabilité à la plupart des opérations de blanchiment.
Finalement, pour les experts du GAFI, le Maroc a toutes les caractéristiques d'un pays attrayant pour de l'argent pré et post-blanchi “le blanchisseur est, en effet attiré par la sécurité de son placement puis par sa valorisation, sachant que l'anonymat doit avoir été assuré par la première opération de placement.
La solidité du système financier et la force de sa monnaie depuis une décennie ont offert l'environnement souhaité. Le Maroc est donc essentiellement exposé à des opérations d'intégration d'argent criminel dans son économie formelle et informelle”.
D’une manière générale, comme de nombreux pays du tiers-monde, le Maroc possède la structure politique et économique idéale des paradis fiscaux.
Dans un pays où il est encore possible de régler en liquide l’achat de magnifiques propriétés, où l’argent de la contrebande se chiffre en milliards de dirhams, où la drogue transite sans grand souci majeur, il reste difficile d’accabler la passivité marocaine en matière de combat contre la délinquance en col blanc. La campagne d’assainissement avait démoli en 1995 les Abdelaziz El Yakhloufi, Hmidou Dib et autres Rachid Temsamani sans pour autant mettre fin au trafic.
Si le blanchiment d’argent sale n’est pas le sujet de préoccupation essentiel des policiers, des gendarmes et des magistrats, il l’est encore moins pour le gotha politique qui a souvent des raisons sonnantes et trébuchantes pour fermer les yeux.
En tous cas, la pseudo répression menée contre un trafic qu'on encourage par ailleurs aboutit, dans les meilleurs des cas, à condamner au hasard quelques boucs émissaires, coupables certes, mais qui servent surtout d'alibi à tous les autres qui ne seront jamais inquiétés.

 


L’affaire du Sentier et ses ramifications au Maroc
Chèques sans frontières

Des traites fictives, déposées dans ces bureaux de change contre du liquide, investi dans des contrats souscrits auprès d'assureurs complices: le célèbre quartier du Sentier, haut lieu parisien de la fringue en gros avait aussi ses aspects high tech, révélés à l'occasion de la découverte de la vaste escroquerie en "bande organisée" qui y a prospéré jusqu'en 1997.
Janvier 2002, c'est un énorme procès qui s’est mis, difficilement, en place : avec ses 42 000 pages, le dossier concerne 540 millions de francs frauduleusement soutirés et 124 prévenus, mêlant commerçants et complices de blanchiment .
Le temple du Sentier servait de transit de toutes les affaires douteuses entre Casablanca et Tel-Aviv. Le procès de la Société Générale remet en question les failles du système de traitement des chèques en vigueur. Cela a valu au PDG, Daniel Bouton, ainsi qu’à six cadres dirigeants de la septième banque française une sérieuse mise en examen pour «blanchiment aggravé». Cette fois-ci, il est question d’un vaste circuit de chèques frauduleux entre la France et Israël.

Carambouille

La juge d’instruction Isabelle Prévost-Desprez reproche à la banque d’avoir manqué à ses obligations de vérifier la régularité de milliers de chèques présentés devant elle avant de les régler. Or, parmi ces milliers de chèques –souvent de petits montants–, une partie servait de support à une vaste escroquerie mise en place dans le quartier du Sentier à Paris; le reliquat était carrément constitué de chèques volés.
A titre d’exemple un chèque volé de l’Urssaf devenait propriété d’un certain Mr Urssafi . Ces chèques étaient encaissés par un réseau d’aigrefins dans des banques israéliennes, lesquelles se faisaient rembourser par leurs banques correspondantes en France.
Selon les enquêteurs, plusieurs millions d’euros ont été détournés de cette façon. Sans que les banquiers français ne fassent mine de détecter la moindre anomalie…
Les dirigeants de la Bred, de la Société marseillaise de Crédit mais également des succursales hexagonales d’American Express et de la Barclays ont été impliqués dans cette vaste carambouille mise au jour il y a deux ans. Les chèques volés ou provenant d’un trafic quelconque transportés en Israël par avion pour être versés dans un dépôt de chèques à Tel-Aviv.
Un nouveau chèque délivré par une banque israêlienne refait le circuit en sens inverse . Via la Fisrt International bank qui se fait une joie d’envoyer le mêm chèque à La Société Générale qui débloque le virement correspondant au dit chèque sur Israël. Voilà le tour est joué. L’argent est parfaitement blanchi, mais pas du tout propre.

 

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