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Si
Hassan II était encore vivant, il aurait fait tomber Sharon.
Lauteur de cette boutade a dû assister aux cérémonies
de recueillement qui ont marqué en juillet dernier lanniversaire
de la mort du Roi du Maroc en Israël. Une particularité tout
à fait marocaine. Comme Mohammed V, Hassan II se retrouve avec
au moins une avenue ou une place qui porte son nom dans la plupart des
localités de lEtat hébreu.
Des statistiques officielles parlent de 700.000 Israéliens dorigine
marocaine résidant en Israël, dautres avancent le chiffre
de 800.000. Jean Daniel, le directeur du Nouvel Observateur, dans sa fameuse
«réponse à Elie Weisel», sadressait, quant
à lui, aux 900.000 Marocains d'Israël.
Ils seraient donc près dun million de juifs originaires du
Maroc à ancrer doucement mais sûrement leurs spécificités
socioculturelles au sein dune société israélienne
élitiste. À asseoir leur présence aussi bien en politique
quau niveau des affaires ou encore dans les milieux scientifiques.
Élitisme
L'automne
de lannée 1952, date à laquelle la première
liaison entre le Maroc et Israël avait été inaugurée.
Mme Schramm, qui dirigeait une agence de voyage à Casablanca dans
le Passage Tazi, invita le quotidien Maroc-Presse" à
déléguer un reporter à l'occasion de ce premier vol.
Le journaliste, Bertrand C. Bellaigue, devait revenir avec un reportage
à lintitulé révélateur: Que sont
devenus les juifs du Maroc?. Dire que déjà à
lépoque la question faisait lactualité. Depuis
les juifs marocains ont fait du chemin. Les petits artisans de Boujaâd,
les maçons de Demnate, les tanneurs de Fès ou les menuisiers
de Marrakech, analphabètes, peu fortunés, assimilés
à des voyous à tel point quon les avait surnommés
les Marokko sakkin (Marocains à couteaux) ont laissé
la place à une nouvelle race de juifs beaucoup plus à laise
dans une société israélienne qui se complait dans
la modernité.

Les travaillistes Shimon Pérès, Yitzhak Rabin
et Raphaël Edri.
La politique a réussi à quelques-uns: Raphaël Edri
est vice-président de la Knesset, Amor Shaoul, qui est également
député du Likoud à la Knesset, fait partie des 36
maires dorigine marocaine dont la majorité est de la région
de Boujâad. LEtat hébreu a même élu un
président dorigine marocaine, Yitzhak Navon qui a présidé
aux destinées dIsraël de 1978 à 1982. Et la santé
spirituelle des juifs marocains est confiée, depuis 1979, au grand
rabbin dIsraël Shalom Messas. Quant à Asher Ohana, il
est ministre des Affaires religieuses au cabinet de Sharon. Né
au Maroc en 1945, il reste aujourdhui lune des plus grosses
pointures du parti Shass à côté de Aryeh Deri, Marocain
de Meknès, qui demeure le patron effectif de ce parti orthodoxe,
malgré son incarcération depuis 2 ans pour une histoire
de détournement de fonds alors quil était ministre
de lIntérieur.
Couteaux
Mais cest
le ministère des Affaires Etrangères qui reste la chasse
gardée des Marocains. Le Rbati David Lévy, et le Tétouanais
Shlomo Ben Ami ont piloté à tour de rôle ce ministère.
Mieux encore, lappareil de ce département reste contrôlé
par la communauté puisque son secrétaire général
nest autre quElie Dayan, un Marrakchi de souche, député-maire
d'Ashdod.

Meir Sheetrit en discussion avec lex-premier ministre,
Benyamin Netanyahou.
Alors que David Magen, était aux commandes du ministère
des Finances. Quant à Rahamim Melloul et Yair Peretz, ils sont
tous deux députés du Shass. Lankry Yehuda le Boujaâdi,
lui, est actuellement ambassadeur dIsraël aux Nations-Unis,
après avoir été ambassadeur à Paris.
Le cabinet de Sharon comprend également dautres Marocains.
À limage de Meir Shetrit, ministre de la Justice et député
du Likoud, dEliyahu Yishaï, éminence grise d'Ovadia
Yosef, grand rabbin sépharade d'Israël, de Nissim Dahan, ministre
de la Santé, de David Azoulay, ministre sans portefeuille, dEliyahu
Suissa, ministre des Affaires de Jérusalem.
Réputés voter à droite, les Marocains dIsraël
ont toujours constitué le gros des troupes du Shass.
Mythologie
Sur cette
spécificité marocaine, il ny a pas de secret: la présence
de juifs doriginaires du Maroc dans le camp ultra-orthodoxe du parti
Shass sexplique autant par la volonté daccéder
à des postes politiques que par laversion quéprouve
cette communauté pour les partis de gauche considérés
comme anti-religieux et surtout élitistes. Les slogans caressant
dans le sens du poil, le sentiment ethnique et laide socio-éducative
efficace mise à disposition par les institutions de Shass ont fait
le reste.
De plus lultra-orthodoxie sépharade du Shass sest faite
contre le courant ultra-orthodoxe ashkenaze. Contraint de choisir entre
lidentité «diasporique» et la nouvelle identité
israélienne, les Marocains avaient opté pour une identité
à part.
Les mouvements de jeunesse correspondant aux divers courants sionistes
qui sont nés au Maroc avaient réussi en peu de temps à
lépoque à mobiliser une partie de la jeunesse et à
la «sioniser» selon la mythologie du sionisme européen.

1- Yitzhak Navon 2- Amir Peretz 3- David Magen 4- David Lévy
5- Maxime Lévy 6- Elyahu Yishaï 7- Samuel Avital 8- David
Azoulay
9- Joseph Azran 10- Yitzhak Lévy 11- Rafi Elul 12- Asher Ohanna
13- Meir Sheetrit 14- Nissim Dahan 15- David Revivo 16- David Messas
17- Eli Dayan 18- Yehuda Lankry 19- Shlomo Bohbot 20- Raphael Edri
21- Shaül Amor 22- David Dadoune 23- Aryeh Deri 24- Shlomo Ben Ami.
Bertrand Bellaigue, qui a été pendant 40 ans correspondant
et directeur régional de l'AFP, raconte dans son livre Du
Mellah aux rives du Jourdain": le débarquement des bateaux
de l'Agence juive et leur arrivée sur leurs petites fermes des
moshavim et leur installation dans les kiboutzim de Galilée ou
du Néguev.
Paysans, artisans, petits commerçants, les juifs marocains, ont
été dès le départ préposés aux
tâches ingrates. Cest pourquoi, ils ont gardé un ressentiment
profond contre l'«establishment» travailliste, en majorité
ashkénaze, qui a toujours gouverné le pays. Dailleurs,
la fameuse crise qui avait éclaté au cours du mandat dEhud
Barak est significative à cet égard. Quand Ehud Barak sétait
présenté aux élections, les Israéliens originaires
du Maroc avaient même créé leur propre parti, le Gesher,
(le pont).
Lalla
Soulika
Chef de
file de ce mouvement, Abraham Assouline avait même proposé
lidée de lancer un appel au Roi Hassan II pour défendre
la communauté juive marocaine. «Je me suis adressé
à des diplomates marocains et je vais écrire une lettre
au Roi du Maroc pour qu'il m'aide à financer mon parti avec une
contribution de 25.000 $». Cétait en 1996.
Abraham Serfaty a sa petite idée à ce sujet. Il pense que
«la caractéristique des juifs marocains d'Israël, au
grand dam des milieux politiques dominants dans cet État, est de
manifester un attachement irréductible à leur pays d'origine,
notamment par l'affirmation de leurs traditions spécifiques, par
le maintien de leur allégeance au Roi du Maroc, mais aussi, on
l'a vu nettement ces dernières années, par leurs voyages
et pèlerinages au Maroc».
Et cest vrai que les Ben Attar, Toledano, les Coriat, les Abensour,
les Ouziel, les Danan, les Kalfon et les Ben Simon nont jamais coupé
les ponts avec leur pays dorigine. Et malgré la distance,
ils ont toujours refusé de larguer les amarres. Le pèlerinage
des saints connaît toujours la même ferveur auprès
dune communauté qui nhésite pas à effectuer
des milliers de kilomètres pour rendre visite à Lalla Soulika,
la «sainte» juive de Tétouan, au Rabbi Amram Ben Diouane
dOuezzane, à Rabbi Hanania Cohen, «le lion de Marrakech»
ou encore à Rabbi Haïm Pinto à Essaouira.
Tapis
volant
Dans la
communauté des Marocains, les ministrables deviennent nombreux,
mais le gros de lélite a plutôt un faible pour la culture.
Lexemple de lensemble musical rassemblant des musiciens dorigine
marocaine qui a été créé sous la direction
du compositeur-musicologue Abraham Amzallag est très significatif
à cet égard. Cest le chef de file dune nouvelle
vague de chanteurs qui apporte du neuf avec un art ancien.
Dans le registre des variétés, le compositeur-chanteur-musicien
Shlomo Bar et sa troupe Habreira ha Tivit a ouvert la porte à
une nouvelle forme dexpression musicale entraînant par la
même occasion la floraison surprenante de troupes musicales «orientales».
Elles sont nées dans les milieux populaires, les banlieues de Jérusalem,
et ont modifié le paysage musical israélien, réhabilitant
ainsi le «Chgouri» dans une tentative avouée de revalorisation
de limage culturelle des communautés dorigine.
La seconde génération et même la troisième
génération des fils de juifs marocains, nés en Israël
sont de plus en plus attirés par les airs andalous et berbères
adaptés à la sauce moderne. Avec des adaptations qui mêlent
sans complexe lhébreu et larabe . Des chanteuses comme
la Marocaine Zehava Ben ont un succès quenvient bien des
stars israéliennes.
Du côté de la littérature, les Marocains dIsraël
qui ont pris du temps avant de se positionner excellent essentiellement
dans le roman et la poésie.
Les Ezer Bitton, Shelly Elkayam, Miri Bensimhon, Moshé Ben Harroch
et autres Albert Suissa, ou Samuel Ouaknine ont désormais une notoriété
qui dépasse les frontières de lEtat hébreu.
Dans lart dramatique, la pièce musicale de Gabriel Ben Simhon
«Un roi marocain» raconte lhistoire du Roi-Messie, incarné
par un jeune poète de la bourgade de Sefrou qui, tout en faisant
lapologie de la foi mystique entraîne sa communauté
sur un «tapis volant» vers la terre promise.
Au cinéma, outre les célébrités consacrées
Zeev Revah, metteur en scène, connu pour son film «Brin de
chance», de jeunes réalisateurs se font une place au soleil.
David Benchétrit auteur du film «Les voiles de lexil»
-qui raconte la vie de trois femmes palestiniennes, avait brillé
en remportant le premier prix du festival de Tanger ainsi qu'Ohanna Azoulay-Hasfari,
actrice et réalisatrice du film Shhour (sorcellerie) représentent
aujourdhui la nouvelle vague des cinéastes israéliens.
Dans la recherche scientifique, les Marocains ont pris leur revanche.
À la présidence de lAcadémie de la langue hébraïque
on trouve le professeur Moshé Bar-Asher, natif de la ville dErrachidia.
Dans d'autres domaines, les chercheurs dorigine marocaine sont légion,
comme Mordechai Sabbagh, généticien de l'Institut Rehovot.
Ils sont activement présents dans toutes les disciplines scientifiques.
Pour revenir à la politique, cest sans aucun doute Shlomo
Ben Ami, professeur d'histoire contemporaine de l'Université de
Bar-Ilan et lun membres les plus frondeurs de l'aile gauche du Parti
travailliste, qui semble fédérer sur son nom de plus en
plus d'Israéliens originaires du Maroc. De passage à Paris,
en novembre 2001 pour présenter son livre «Quel avenir pour
Israël», Shlomo Ben Ami, ancien ministre des Affaires étrangères
dans le gouvernement d'Ehud Barak, et fin négociateur avec les
Palestiniens, considère comme bon nombre de juifs dorigine
marocaine que: «Sharon n'acceptera pas de faire la paix sur la base
de ce que nous avions négocié. Mon espoir aujourd'hui, c'est
que comme après la guerre du Golfe, en 1991, la coalition convoque
une conférence internationale avec les propositions auxquelles
nous étions arrivés en décembre 2000 avec Clinton,
pour arriver enfin à un accord de paix».
Désarroi
Ils sont
ainsi les Marocains dIsraël. Ils voudraient bien être
associés à un projet à la fois politique et daffirmation
identitaire. Ils partagent avec leurs «concitoyens» musulmans
ce qu'il y a de plus important au monde: les mêmes mythes. Le respect
de la religion et le culte des saints. Ils se considèrent, encore
5 mille ans après lexode de Moïse, comme un peuple désigné
pour incarner une mission.
Les Marocains dIsraël vivent leur péché palestinien
dans le désarroi. Si les Palestiniens pouvaient à nouveau
croire à un destin de cohabitation et de coopération avec
Israël, ce serait logiquement grâce à ces mêmes
Marocains dIsraël.
Mais malheureusement ces derniers se sont fourvoyés avec une droite
qui ne leur laisse plus le choix. Minoritaires beaucoup plus par leur
effacement que par leur nombre, ces juifs dorigine marocaine vivent
pourtant très mal cette contradiction.
Mais le paradoxe est toujours entier, les Marocains disent avoir moins
confiance en Sharon, mais en même temps ils continuent dexprimer
des intentions de vote favorables à la droite. Dans une sorte de
confiance séparée du vote. «Le front de résistance
juive» reste à cet égard plus un vu pieux quune
réalité.
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