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Faut-il
tuer Yasser Arafat? Arafat sera-t-il la cible extrême des liquidations
programmées des dirigeants palestiniens? La question est calmement
discutée sur les chaînes de télévision et dans
les conférences de presse des responsables israéliens. À
entendre Ariel Sharon vociférant du fond de son quintal et quelque
de graisse, les jours, sinon les heures, de Arafat sont comptés.
Celui-ci devrait commencer à rédiger son testament s'il
ne l'a déjà fait. Pour Sharon, la question ne mérite
même pas d'être posée. Arafat embrigade, endoctrine,
conditionne et envoie des bombes humaines contre Israël. C'est lui
le responsable, et personne d'autre. Shimon Pérès, lui,
est plus nuancé: Je ne pense pas qu'une action sera entreprise
contre monsieur Arafat", a-t-il rassuré en marge de la réunion
de l'OSCE à Bucarest. D'abord que fait-il dans une réunion
entre Européens? À y penser, c'est vrai qu'Israël n'est
pas seulement au Proche-Orient, elle est aussi en Europe et, surtout,
aux Etats-Unis. Admirez tout de même le monsieur" que
Pérès sert à Arafat.
Indecrottable
Finalement,
Israël, dans sa magnanimité infinie, épargnera Arafat.
L'ambassadeur de l'État hébreu en France, est catégorique:
Israël ne projette pas d'éliminer Arafat". On aura
compris, pas encore". Le débat sur le sort de Arafat
paraît ainsi comme une simple éventualité, voire une
fatalité à verser dans les dégâts collatéraux
planifiés. Mais pas du tout, mais alors pas du tout comme un meurtre
annoncé. Depuis le lundi 3 décembre, les territoires occupés
croulent sous un déluge de feu. Sharon a voulu que la riposte aux
attentats suicide du week-end précédant, 1er et 2 décembre,
soit terrible. Il a tenu parole. Sans effort. Pour des opérations
d'extermination rapide, le vétéran de Sabra et Chatila,
le va-t-en-guerre indécrottable se retrouve dans son élément
naturel. Hélicoptères de combat, chasseurs F16, chars, piétaille
armée et tireurs d'élite, Israël mobilise toute sa
force de frappe, pour un échantillon démonstratif.

Yasser Arafat et le cheikh Yassine, fondateur et chef spirituel
du Hamas.
Les bâtiments administratifs de l'autorité palestinienne
sont réduits en poussière; la piste de l'aéroport
de Gaza est mise hors d'usage à coups de bulldozer ainsi que les
hélicoptères qui permettent à Arafat de se déplacer
entre Gaza et la Cisjordanie; des centaines d'habitations sont détruites;
des écoliers sont tirés comme des pigeons à la sortie
des classes.
Des missiles tombent à quelques mètres des bureaux d'Arafat
à Ramallah où celui-ci est en réunion de travail
avec son exécutif et ses proches collaborateurs. Il ne pourra pas
en sortir. Il est l'otage de Sharon qui a bouclé toutes les issues
de communication entre les différentes portions des territoires
occupés.
Sharon tue et crie au loup. À ce propos, il n'a rien inventé.
Tous ses prédécesseurs l'on fait. C'est même la stratégie
de survie et le secret"de la puissance d'Israël. Durant
la semaine qui a précédé les attentats suicide du
1er et 2 décembre, l'armée israélienne avait assassiné
trente-trois Palestiniens dont treize en moins de vingt-quatre heures.
Le Mossad, lui, avait ciblé Mahmoud Abou Hannoud, chef de la branche
armée du Hamas. Lorsque les Palestiniens ont riposté, en
parfait état de légitime défense, Sharon et sa cohorte
de faucons-chacals ont fait mine d'être surpris. Ils ont lancé
leur cri habituel de fausse détresse: Israël est en danger
d'éradication. Les Palestiniens veulent notre destruction avant
de nous rejeter à la mer! Ce cri de ralliement est évidemment
entendu des deux côtés de l'Atlantique. Les lobbies sionistes
s'activent.
Chienne
de vie
George Bush
réagit en premier, par obligation d'alignement systématique
sur la politique israélienne. Les Etats-Unis, dit-il, reconnaissent
à Israël le droit de se défendre". En filigrane
du message, il fallait lire: même s'il faut massacrer le maximum
de Palestiniens. Puis, à sa descente de l'hélicoptère
présidentiel sur la pelouse de la Maison-Blanche, entre un câlin
à sa femme et deux caresses à son chien, il somme Arafat
d'arrêter la violence". Sans sourciller, Philipe Recker,
le porte parole du département d'État, passe derrière
pour atténuer le ridicule provocateur de son président:
On ne nous a pas demandé de feu vert et nous n'en avons pas
donné", jure-t-il.
Tony Blair, Premier ministre britannique, emboîte le pas à
George Bush, comme d'habitude et encore plus souvent depuis la guerre
de l'Afghanistan. Il exprime sa sympathie au gouvernement israélien".
L'Union européenne fait mieux dans le même registre du parti-pris
flagrant et total.
L'UE appelle Israël à une riposte mesurée et
proportionnée". Autrement dit, on vous a tué trente,
tuez en quatre fois plus, mais pas plus. C'est effectivement le rapport
de un à quatre, qu'avait calculé Alexandre Adler du Courier
international, un militant sioniste qui écume les chaînes
de télévision d'Europe et d'Amérique. Ce rapport,
estime-t-il, n'est pas trop grave. Une vie israélienne vaut bien
quatre chiennes de vies palestiniennes. L'UE se transforme en bureau-conseil
militaire d'Israël.
La France a tout de même fait exception, même si sa position
a reflété sa cohabitation politique bipolaire. Le Président
Chirac a estimé que la riposte israélienne détruit
ce qui subsiste de l'Autorité palestinienne et des accords d'Oslo".
Un constat clair et net, dans la droite ligne de la politique proche-orientale
de Chirac.
Hubert Vedrine, parlant au nom du gouvernement Jospin, a, lui, réagi
en deux temps et deux mesures. Il commence par demander, le lundi 3 décembre
à Yasser Arafat de prendre d'extrême urgence des mesures
concrètes, visibles, pour juguler toutes formes de violence".
Puis il se ressaisit, le lendemain et le surlendemain, pour reconnaître
qu'on demande tout le temps (à l'Autorité palestinienne)
de faire 100% d'efforts, mais elle a de moins en moins de moyens parce
que ses troupes sont désorganisées et ses chefs tués".
Quant à Lionel Jospin, il a préféré s'abstenir,
certainement pas pour ménager un certain électorat très
spécifique.
À ce rythme, on n'est pas loin de penser que la planète
entière s'est aplatie devant la furie meurtrière d'Israël.
Heureusement, l'ONU qui se trouve en assemblée générale
annuelle, a rééquilibré la balance. Un équilibre
formel, par la loi du nombre de ses États membres, pas par la représentativité
de leur degré de puissance militaire et économique. Quatre
résolutions jugées favorables par les Palestiniens sont
votées à des majorités écrasantes. L'une d'elle,
estimant l'administration israélienne de Jérusalem
illégale et par conséquent nulle et vide" a été
adoptée par 130 voix contre deux, celle d'Israël et de l'île
de Nauru dans le Pacifique. Alors que vingt pays, dont les USA, se sont
abstenus.
Et les
Arabes?
On peut
penser que des résolutions encore plus explicites contre Israël,
il y en a des centaines sans un soupçon d'effet. Mais, c'est déjà
ça. La reconnaissance du droit du peuple palestinien par la communauté
internationale est bonne à prendre.
Au fait, que font les Arabes lorsque Sharon lance sa machine de guerre
contre les Palestiniens? Ils se font le plus discret possible. On ne les
a pas beaucoup entendus, ni individuellement, par la voix de leurs rois
et présidents, ni collectivement, par des manifestations de soutien
et de protestation. Quant à la Ligue arabe, elle nous a habitués
à ne donner aucun signe de vie dans ce genre de circonstances.
Le roi de Jordanie, Abdellah II, et le Président égyptien,
Hosni Moubarak, ont parlé. Ils auraient mieux fait de se taire
plutôt que de mettre dans le même sac tous les actes
de violence et de représailles mutuelles", sans distinction
entre occupants et occupés.
Dans cette nouvelle passe, pas plus terrible, finalement, que ce que les
Palestiniens ont connu durant leur longue nuit d'errance et de combat,
le peuple d'Arafat devra, encore une fois, ne compter que sur lui-même.
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Lundi 3
décembre, sur le parvis de la Maison-Blanche, George W. Bush annonce
à la presse: aujourd'hui, nous avons fait un grand pas dans
la lutte contre le terrorisme". Les journalistes retiennent leur
souffle. De quoi s'agit-il? Ça ne peut être qu'une grande
nouvelle, certainement en rapport avec l'Afghanistan, du genre: les marines
ont localisé, pourchassé et arrêté Ben Laden
dans une des grottes de Kandahar.
Le Président américain poursuit sa brève allocution:
Nous avons gelé les fonds qui alimentaient deux organisations
terroristes, le Hamas et le Jihad, toutes les deux palestiniennes".
Au même moment, sans décalage horaire, Ariel Sharon balançait
ses missiles sur Gaza et la Cisjordanie. La coordination entre Tel-Aviv
et Washington est parfaite. Sur le front des capitaux suspectés
de financer les mouvements terroristes, les Etats-Unis mettent les bouchées
doubles. À l'échelle mondiale. Dès après les
attaques du 11 septembre, George Bush a été clair. Tous
les États constitués que compte la planète sont concernés.
Ils seront jugés à l'aune de leur implication dans cette
action rondement menée par les USA. Un paramètre qui doit
permettre à l'Amérique de compter ses amis.
La guerre déclarée contre le terrorisme s'est transformée
en traque de l'argent du terrorisme, à travers les labyrinthes
financiers des grandes banques et autres sociétés écran
ou ayant carrément pignon sur rue. L'argent n'a pas de frontière,
le terrorisme non plus. Un autre amalgame est en train de naître.
Il concerne tous les fonds à connotation islamique, islamisant
ou islamiste. Y compris les sociétés caritatives musulmanes
les plus engagées dans l'action humanitaire. L'humanitaire, c'est
du ressort de l'Europe et de l'Amérique. Il vaut mieux l'interdire
aux musulmans, car ils le confondent très vite avec la guerre sainte.
Croisade
Cette nouvelle
croisade de type financier arrange la quasi-totalité des États
arabo-musulmans. Elle leur permettra de se débarrasser, sans coup
férir, de leurs nébuleuses islamistes.
Mais dès lors qu'il s'agit d'apporter une aide financière
à des mouvements de résistance à l'occupation, tels
le Hamas et le Jihad palestiniens, c'est encore plus grave aux yeux de
la puissance protectrice d'Israël.
De toute façon, après les attentats palestiniens à
Al Qods et à Haïfa, le 1er et 2 décembre 2001, l'occasion
était trop belle pour la laisser échapper. Ariel Sharon,
le champion toutes catégories du terrorisme d'État, tient
pour terroristes ceux dont il a spolié la terre. Il fallait que
l'Amérique avalise cette version, dans la foulée du contexte
international actuel. C'est fait. Reste à savoir jusqu'où
les USA et Israël iront-ils dans cette fuite en avant, dans ce manichéisme
qui défie toute les catégories de logique et de morale,
où il n'y a que de bons Israéliens et de mauvais Palestiniens?
A.M.
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