Après une riposte dévastatrice et totale, Sharon exige de Arafat de sévir contre les siens
La solution finale

Parqués, étouffés, humiliés, désespérés, ciblés, les Palestiniens sont poussés
à l’ultime résistance: le suicide. Sharon tue et crie au loup. Son cri de ralliement est évidemment entendu des deux côtés de l'Atlantique. Les lobbies sionistes s'activent.

Abdellatif Mansour

 


Ariel Sharon et son chef d’État major, Shaoul Mofaz.

 

Faut-il tuer Yasser Arafat? Arafat sera-t-il la cible extrême des liquidations programmées des dirigeants palestiniens? La question est calmement discutée sur les chaînes de télévision et dans les conférences de presse des responsables israéliens. À entendre Ariel Sharon vociférant du fond de son quintal et quelque de graisse, les jours, sinon les heures, de Arafat sont comptés.
Celui-ci devrait commencer à rédiger son testament s'il ne l'a déjà fait. Pour Sharon, la question ne mérite même pas d'être posée. Arafat embrigade, endoctrine, conditionne et envoie des bombes humaines contre Israël. C'est lui le responsable, et personne d'autre. Shimon Pérès, lui, est plus nuancé: “Je ne pense pas qu'une action sera entreprise contre monsieur Arafat", a-t-il rassuré en marge de la réunion de l'OSCE à Bucarest. D'abord que fait-il dans une réunion entre Européens? À y penser, c'est vrai qu'Israël n'est pas seulement au Proche-Orient, elle est aussi en Europe et, surtout, aux Etats-Unis. Admirez tout de même le “monsieur" que Pérès sert à Arafat.

Indecrottable

Finalement, Israël, dans sa magnanimité infinie, épargnera Arafat. L'ambassadeur de l'État hébreu en France, est catégorique: “Israël ne projette pas d'éliminer Arafat". On aura compris, “pas encore". Le débat sur le sort de Arafat paraît ainsi comme une simple éventualité, voire une fatalité à verser dans les dégâts collatéraux planifiés. Mais pas du tout, mais alors pas du tout comme un meurtre annoncé. Depuis le lundi 3 décembre, les territoires occupés croulent sous un déluge de feu. Sharon a voulu que la riposte aux attentats suicide du week-end précédant, 1er et 2 décembre, soit terrible. Il a tenu parole. Sans effort. Pour des opérations d'extermination rapide, le vétéran de Sabra et Chatila, le va-t-en-guerre indécrottable se retrouve dans son élément naturel. Hélicoptères de combat, chasseurs F16, chars, piétaille armée et tireurs d'élite, Israël mobilise toute sa force de frappe, pour un échantillon démonstratif.


Yasser Arafat et le cheikh Yassine, fondateur et chef spirituel du Hamas.


Les bâtiments administratifs de l'autorité palestinienne sont réduits en poussière; la piste de l'aéroport de Gaza est mise hors d'usage à coups de bulldozer ainsi que les hélicoptères qui permettent à Arafat de se déplacer entre Gaza et la Cisjordanie; des centaines d'habitations sont détruites; des écoliers sont tirés comme des pigeons à la sortie des classes.
Des missiles tombent à quelques mètres des bureaux d'Arafat à Ramallah où celui-ci est en réunion de travail avec son exécutif et ses proches collaborateurs. Il ne pourra pas en sortir. Il est l'otage de Sharon qui a bouclé toutes les issues de communication entre les différentes portions des territoires occupés.
Sharon tue et crie au loup. À ce propos, il n'a rien inventé. Tous ses prédécesseurs l'on fait. C'est même la stratégie de survie et “le secret"de la puissance d'Israël. Durant la semaine qui a précédé les attentats suicide du 1er et 2 décembre, l'armée israélienne avait assassiné trente-trois Palestiniens dont treize en moins de vingt-quatre heures.
Le Mossad, lui, avait ciblé Mahmoud Abou Hannoud, chef de la branche armée du Hamas. Lorsque les Palestiniens ont riposté, en parfait état de légitime défense, Sharon et sa cohorte de faucons-chacals ont fait mine d'être surpris. Ils ont lancé leur cri habituel de fausse détresse: Israël est en danger d'éradication. Les Palestiniens veulent notre destruction avant de nous rejeter à la mer! Ce cri de ralliement est évidemment entendu des deux côtés de l'Atlantique. Les lobbies sionistes s'activent.

Chienne de vie

George Bush réagit en premier, par obligation d'alignement systématique sur la politique israélienne. “Les Etats-Unis, dit-il, reconnaissent à Israël le droit de se défendre". En filigrane du message, il fallait lire: même s'il faut massacrer le maximum de Palestiniens. Puis, à sa descente de l'hélicoptère présidentiel sur la pelouse de la Maison-Blanche, entre un câlin à sa femme et deux caresses à son chien, il somme Arafat “d'arrêter la violence". Sans sourciller, Philipe Recker, le porte parole du département d'État, passe derrière pour atténuer le ridicule provocateur de son président: “On ne nous a pas demandé de feu vert et nous n'en avons pas donné", jure-t-il.
Tony Blair, Premier ministre britannique, emboîte le pas à George Bush, comme d'habitude et encore plus souvent depuis la guerre de l'Afghanistan. Il “exprime sa sympathie au gouvernement israélien".
L'Union européenne fait mieux dans le même registre du parti-pris flagrant et total.
L'UE appelle Israël à “une riposte mesurée et proportionnée". Autrement dit, on vous a tué trente, tuez en quatre fois plus, mais pas plus. C'est effectivement le rapport de un à quatre, qu'avait calculé Alexandre Adler du Courier international, un militant sioniste qui écume les chaînes de télévision d'Europe et d'Amérique. Ce rapport, estime-t-il, n'est pas trop grave. Une vie israélienne vaut bien quatre chiennes de vies palestiniennes. L'UE se transforme en bureau-conseil militaire d'Israël.
La France a tout de même fait exception, même si sa position a reflété sa cohabitation politique bipolaire. Le Président Chirac a estimé que la riposte israélienne “détruit ce qui subsiste de l'Autorité palestinienne et des accords d'Oslo". Un constat clair et net, dans la droite ligne de la politique proche-orientale de Chirac.
Hubert Vedrine, parlant au nom du gouvernement Jospin, a, lui, réagi en deux temps et deux mesures. Il commence par demander, le lundi 3 décembre à Yasser Arafat “de prendre d'extrême urgence des mesures concrètes, visibles, pour juguler toutes formes de violence". Puis il se ressaisit, le lendemain et le surlendemain, pour reconnaître “qu'on demande tout le temps (à l'Autorité palestinienne) de faire 100% d'efforts, mais elle a de moins en moins de moyens parce que ses troupes sont désorganisées et ses chefs tués". Quant à Lionel Jospin, il a préféré s'abstenir, certainement pas pour ménager un certain électorat très spécifique.
À ce rythme, on n'est pas loin de penser que la planète entière s'est aplatie devant la furie meurtrière d'Israël. Heureusement, l'ONU qui se trouve en assemblée générale annuelle, a rééquilibré la balance. Un équilibre formel, par la loi du nombre de ses États membres, pas par la représentativité de leur degré de puissance militaire et économique. Quatre résolutions jugées favorables par les Palestiniens sont votées à des majorités écrasantes. L'une d'elle, estimant “l'administration israélienne de Jérusalem illégale et par conséquent nulle et vide" a été adoptée par 130 voix contre deux, celle d'Israël et de l'île de Nauru dans le Pacifique. Alors que vingt pays, dont les USA, se sont abstenus.

Et les Arabes?

On peut penser que des résolutions encore plus explicites contre Israël, il y en a des centaines sans un soupçon d'effet. Mais, c'est déjà ça. La reconnaissance du droit du peuple palestinien par la communauté internationale est bonne à prendre.
Au fait, que font les Arabes lorsque Sharon lance sa machine de guerre contre les Palestiniens? Ils se font le plus discret possible. On ne les a pas beaucoup entendus, ni individuellement, par la voix de leurs rois et présidents, ni collectivement, par des manifestations de soutien et de protestation. Quant à la Ligue arabe, elle nous a habitués à ne donner aucun signe de vie dans ce genre de circonstances.
Le roi de Jordanie, Abdellah II, et le Président égyptien, Hosni Moubarak, ont parlé. Ils auraient mieux fait de se taire plutôt que de mettre dans le même sac “tous les actes de violence et de représailles mutuelles", sans distinction entre occupants et occupés.
Dans cette nouvelle passe, pas plus terrible, finalement, que ce que les Palestiniens ont connu durant leur longue nuit d'errance et de combat, le peuple d'Arafat devra, encore une fois, ne compter que sur lui-même.

 


Appel américain à couper les subsides au Hamas et au Jihad
Bush se trompe de terrorisme

 

Lundi 3 décembre, sur le parvis de la Maison-Blanche, George W. Bush annonce à la presse: “aujourd'hui, nous avons fait un grand pas dans la lutte contre le terrorisme". Les journalistes retiennent leur souffle. De quoi s'agit-il? Ça ne peut être qu'une grande nouvelle, certainement en rapport avec l'Afghanistan, du genre: les marines ont localisé, pourchassé et arrêté Ben Laden dans une des grottes de Kandahar.
Le Président américain poursuit sa brève allocution: “Nous avons gelé les fonds qui alimentaient deux organisations terroristes, le Hamas et le Jihad, toutes les deux palestiniennes".
Au même moment, sans décalage horaire, Ariel Sharon balançait ses missiles sur Gaza et la Cisjordanie. La coordination entre Tel-Aviv et Washington est parfaite. Sur le front des capitaux suspectés de financer les mouvements terroristes, les Etats-Unis mettent les bouchées doubles. À l'échelle mondiale. Dès après les attaques du 11 septembre, George Bush a été clair. Tous les États constitués que compte la planète sont concernés. Ils seront jugés à l'aune de leur implication dans cette action rondement menée par les USA. Un paramètre qui doit permettre à l'Amérique de compter ses amis.
La guerre déclarée contre le terrorisme s'est transformée en traque de l'argent du terrorisme, à travers les labyrinthes financiers des grandes banques et autres sociétés écran ou ayant carrément pignon sur rue. L'argent n'a pas de frontière, le terrorisme non plus. Un autre amalgame est en train de naître. Il concerne tous les fonds à connotation islamique, islamisant ou islamiste. Y compris les sociétés caritatives musulmanes les plus engagées dans l'action humanitaire. L'humanitaire, c'est du ressort de l'Europe et de l'Amérique. Il vaut mieux l'interdire aux musulmans, car ils le confondent très vite avec la guerre sainte.

Croisade

Cette nouvelle croisade de type financier arrange la quasi-totalité des États arabo-musulmans. Elle leur permettra de se débarrasser, sans coup férir, de leurs nébuleuses islamistes.
Mais dès lors qu'il s'agit d'apporter une aide financière à des mouvements de résistance à l'occupation, tels le Hamas et le Jihad palestiniens, c'est encore plus grave aux yeux de la puissance protectrice d'Israël.
De toute façon, après les attentats palestiniens à Al Qods et à Haïfa, le 1er et 2 décembre 2001, l'occasion était trop belle pour la laisser échapper. Ariel Sharon, le champion toutes catégories du terrorisme d'État, tient pour terroristes ceux dont il a spolié la terre. Il fallait que l'Amérique avalise cette version, dans la foulée du contexte international actuel. C'est fait. Reste à savoir jusqu'où les USA et Israël iront-ils dans cette fuite en avant, dans ce manichéisme qui défie toute les catégories de logique et de morale, où il n'y a que de bons Israéliens et de mauvais Palestiniens?

A.M.

 

 

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