Les sectes de plus en plus présentes au Maroc
La descente aux enfers

Même si les sectes restent peu influentes chez nous, il n’en demeure
pas moins que leur présence se renforce. Des gourous, il y en a aussi.
Reste à savoir comment gérer cet état de fait.

Abellatif El Azizi

 

 

Une affaire de gourou traîné en justice par une haute personnalité qui tient le gotha rbati en haleine. Le vice-président de la Nostra Vita qui se fait éjecter de la direction du laboratoire de la gendarmerie royale à Rabat. Histoire de sexe par ci, histoire de fric par là, ou de manipulation encore, les histoires de sectes ne défrayent pas encore la chronique locale, mais leur présence est déjà là, imperceptible certes mais néanmoins palpable. L’histoire de Karim est assez symptomatique des milieux où opèrent généralement les sectes au Maroc. Il est “fils de bonne famille”. A quarante ans, il n’a pas de boulot mais son papa en a assez pour deux. Résultat, il n’a pas besoin de bosser. Et même s’il le voulait, son passage par les séances de méditation ont profondément atteint son équilibre psychique. Personnage déroutant, il passe son temps entre son appartement et le café en bas. De son passage dans La Méditation transcendentale, il a gardé des blessures inguérissables.

Convivialité

Cette difficulté à retrouver une vie normale, ce désespoir constant, cette tendance naturelle au suicide, ce passage obligé chez le psychothérapeute sont autant de séquelles de ce passage par l’une des sectes qui ont produit le plus de victimes en Europe et aux Etats-Unis.


• Maharishi le gourou de la Méditation transcendentale.


Ceux qui le connaissent savent qu’il en a tellement bavé qu’il ne s’en sortira pas. La fréquentation de la secte l’a amené à s’isoler de ses amis, de ses voisins, de sa famille. Suivant le schéma classique, coupé de ses repères, il était devenu psychologiquement fragile. Il maudit cet après-midi d’automne de 1985 où il a assisté à cette conférence à l’hôtel Casablanca. De ces jeunes Belges venus vanter les prouesses de la Méditation Transcendentale en Europe et aux Etats-Unis : “le but de la vie est l’expansion du bonheur, de la vie. Tous les méditateurs heureux seront un jour les leaders du monde et Maharashi a dit que nous venons d’entrer dans un âge nouveau, l’âge de l’aube de l’illumination". Pas modeste pour un sou, le gourou ne propose pas moins à ses adeptes que l’accès au “paradis sur terre".

Solitude

Sur le site de la secte, il précise son idéologie avec un simplisme d’une débilité déconcertante: “nous avons dû mettre en place un programme pour améliorer la société tout entière, le monde entier. Le “Paradis", tout le monde sait que c'est quelque chose de bon. J'ai donc créé cette expression “Paradis sur Terre", pour apporter dans le monde entier tout ce qui peut être bon. Si un grand nombre de personnes commencent à pratiquer la technique, cela entraîne une amélioration pour toute la société et contribue à amener le “Paradis sur Terre". Même si la ficelle est trop grosse, on prévient les futurs gogos que les deux premières conférences sont libres et gratuites. Comme la personne qui désire apprendre la Méditation Transcendentale doit obligatoirement suivre les étapes de 3 à 7, les modalités pratiques et le coût sont mentionnés dès la conférence d'introduction. La descente aux enfers commence toujours après une longue période de convivialité. Des instants de bonheur où votre argent n’est pas sollicité, où vos biens vous appartiennent toujours. Pour mettre les pieds dans le purgatoire, il faut montrer patte blanche. L’inscription au stage de la Méditation transcendantale se paye cash, rubis sur l’ongle. Le paradis artificiel vaut bien quelques sacrifices pécuniaires. L'aveuglement, l'endoctrinement et l'obéissance viennent après. Le processus de séduction et d'emprise sectaire (de la communication persuasive à l'engagement, de l'isolation à la mise en dépendance) est toujours le même. Karim est d’autant plus fragile qu’il fait partie de ces personnes en difficultés non matérielles qui sont en quête de nouvelles formes de religiosité ou qui cherchent le chemin pour échapper à la solitude.
Les sectes prétendent être la synthèse et le parachèvement de toutes les religions, l'accomplissement de toutes les prophéties, le summum de toutes les philosophies. Les gourous aiment l’argent liquide, ce qui leur permet d'échapper au fisc et de passer aisément les frontières.
Le principe de base des sectes est que tout homme peut accéder à la bouddhéité (illumination, paix intérieure) sans être obligatoirement religieux. Pour la Soka Gakkaï par exemple, Il suffit d'avoir une dévotion exclusive pour le Sûtra du Lotus (texte apocalyptique institué après la mort de Bouddha), exprimée par la pratique de récitation de formules puisées dans le répertoire bouddhiste au mieux et dans l’imagination délirante des gourous au pire. Et toujours les sempiternelles pratiques religieuses à réciter matin et soir, pendant une heure minimum, récitations collectives, travaux imposés pour empêcher de penser sans oublier les fameux témoignages publics de guérison.

Discrétion

Autre philosophie particulièrement séduisante, le droit au bonheur est immédiat pour tous. Une religion qui ne l’assure pas est fausse et doit être, impérativement, détruite.
Au Maroc plus qu’ailleurs, pour le recrutement, pas de publicité tapageuse, ni tract ni affiche, pas de conférence, le “bouche à oreille" reste le meilleur garant du secret; discrètes et efficaces, les sectes tissent leur toile dans certains milieux privilégiés ciblant plus particulièrement des femmes bourgeoises désœuvrées ou jeunes des quartiers huppés lassés d’une vie trop dorée et qui cherchent à combattre l’ennui à n’importe quel prix. L’engouement pour les salles de yoga, zen et autres pratiques extrême-orientales a aidé ces sectes à recruter dans la discrétion la plus totale.
Dans un pays où il n’est pas de bon ton de se proclamer zen ou bouddhiste, il est également encore plus difficile de faire état de ses déboires avec ces sectes.
On a souvent du mal à croire que des êtres humains brillants, au niveau intellectuel supérieur puissent tomber dans les griffes d’une secte. Ce ne sont pourtant pas toutes les promesses quant à un avenir meilleur qui sont les meilleurs atouts de la manipulation. Il y a d’abord la notion d’élection qui séduit le plus les adeptes selon la formule consacrée d’ “il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus".

Satisfaction

Par ailleurs l’utilisation de certaines méthodes affaiblit sans aucun doute l'aptitude analytique, le pouvoir décisionnel et la clarté de compréhension de tout un chacun. Pour cela, il suffit de l'empêcher de dormir, de satisfaire complètement certains besoins naturels primaires, bref ne pas lui laisser le temps de réfléchir en lui imposant des horaires de travail élevés, des exercices prenants, des récitations de mantras qui n’en finissent pas. L’ interdiction de sortir pendant les prières même en cas de besoin urgent est une exigence commune chez des sectes comme Moon, la Scientologie, Khrishna, la Nouvelle Acropole ou la Méditation Transcendentale pour ne citer que celles-là.
Il est pourtant difficile de se faire une idée précise autant sur le nombre de sectes qui opèrent au Maroc que sur le nombre d’adeptes qui suivent plus ou moins régulièrement leurs pratiques.
D’autant plus qu’il est difficile de cerner des associations qui changent souvent d’adresse et de domiciliation. L’exemple de l’association culturelle Al Wahda qui est en réalité une loge maçonnique particulièrement active durant les années 80 est assez significatif.


Soutien

Dans son temple situé au 6 rue Lamoricière à Casablanca, la loge maçonnique tenait des réunions secrètes tous les mercredis à partir de 21 heures dans un décor et des tenues précises avec les gants blancs de rigueur. Fréquentée par des personnalités politiques et économiques, la loge avait dû plier bagage sans laisser d’adresse après le suicide dans des conditions louches de son secrétaire général. On sait qu’en Europe, pour leurrer leur public, les sectes ont créé des associations par région. Chez nous, on n’en est pas encore là, mais il se trouvera toujours un maître en herbe pour se porter candidat à la direction quitte à offrir sa villa ou sa salle de sport pour cela. Les organisations plus ou moins présentes sont la Scientologie, les Témoins de Jéhovah, la Soka Gakkaï sans oublier les loges maçonniques.
Les temples de fortune sont discrets et les heures de réunion sont bien choisies et ce qui est sûr, c’est qu’il est pratiquement impossible de faire parler ceux qui s’en sortent parce qu’ils restent marqués au fer rouge par cette descente aux enfers.
L’octroi de soutiens privés ou officiels et le silence des médias font le reste.

 

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