Abdelbari Zemzmi, un alem indépendant au centre de la polémique
Un Taliban parmi nous

Haranguant les foules, le cheikh Zemzemi sait caresser dans le sens du poil
les mots pour tirer à boulets rouges sur la « permissivité d’une société de plus en plus occidentalisée». Le prédicateur de la Mosquée Al Hamra n’hésite pas à qualifier les islamistes de Cheikh Yassine de kharidjites et le leader socialiste Mehdi Ben Barka de renégat.

Par Abdellatif El Azizi

 

• Abdelbari Zemzmi .

 

Les fidèles se bousculent au portillon. La chaussée est bloquée de fait par une foule nombreuse assise à même le goudron sur des tapis de fortune. Comme chaque vendredi, la mosquée Al Hamra fait le plein. Les prêches particulièrement sulfureux de Abdelbari Zemzmi attirent un public cosmopolite, les petites gens de la vieille médina à qui s’ajoutent une armée de déshérités venus de tous les coins de la capitale économique.
Appréciant sans aucun doute ce discours populiste teinté d’Islam. Haranguant les foules, le cheikh Zemzmi sait trouver les mots qu’il faut pour tirer à boulets rouges sur la «permissivité d’une société de plus en plus occidentalisée».
En privé, le cheikh est plus amène, quand il nous reçoit au 5 avenue Mohamed Diouri, à Casablanca. Il nous présente, d’emblée, le lait et les gâteaux. Une barbe poivre et sel, les yeux constamment cachés derrière des lunettes de soleil, le personnage prend son temps avant de répondre, ses positions extrêmes tranchent avec deux qualités, une grande capacité d’analyse et un flair politique certain.

Justice

Cheikh Abdelbari Zemzmi est né en 1943 à Tanger dans une famille de alems, de père en fils. Après avoir appris le Coran à l’âge de 12 ans, le taleb se consacra à des études théologiques axées notamment sur le fiqh et l’exégèse. Son maître n’est autre que son père, feu Mohamed Zemzmi Ben Seddik, un des fils de la Zaouia Seddikia, une confrérie soufie particulièrement active dans le nord du pays.
Bête noire des autorités de tout poil, le cheikh Zemzmi père va écumer les mosquées de Tanger donnant des sueurs froides aux services de sécurité tant ses prêches étaient sulfureux. Se proclamant héraut des causes justes, il ne tardera pas à subir une répression particulièrement rude. C’est dans ce climat particulièrement iconoclaste, dans la contestation politique et religieuse que le jeune étudiant en théologie va faire son apprentissage des métiers de la religion. A vingt ans, il fait ses premières armes dans une mosquée à Tanger. 1965 est l’année du premier prêche du vendredi du Cheikh Abdelbari Zemzmi.
Depuis 1976 jusqu’à présent, il est prédicateur à la mosquée Al Hamra à Casablanca. Il est également président de l’Association marocaine des études et recherches en matière de fiqh. Il est aussi le président honoraire de l’association Arrahma pour le développement social. Il est le directeur du journal Assouna qui a cessé de paraître pour des raisons financières. Il a à son actif plusieurs contributions dans diverses publications paraissant au Maroc et dans certains pays islamiques. Quand on lui demande de se définir, il n’hésite pas à se qualifier de «réformiste». De ce courant de pensée né à la fin du XIXe siècle qui se propose non de « réformer» l'islam au sens occidental mais de lui restituer sa « forme originelle ». Dans un mouvement de retour aux sources, la salafiya se propose d'enrayer le courant moderniste, miné par l'Occident, par un effort de régénération interne de l'islam. En plus, il s'agit de se débarrasser de certaines pratiques déviantes, comme le culte des saints ou la vénération des tombes, absents du Coran et de la Sounna. Là aussi, il balaie sa descendance soufie d’un revers de la main pour expliquer que «le soufisme est une déviation de l’islam»!

Sources

A l’esprit de soumission, il préfère le recours à l'ijtihad, la possibilité d'adapter le droit aux conditions de la vie moderne. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont notamment Le Style de vie en Islam, paru en 9 volumes, Perspectives de l’éveil islamique au Maroc, mais c’est son fameux Le Grand Jihad contre le plan de permissivité et d’occidentalisation, (qui n’est autre qu’une réponse au Plan d’intégration de la femme dans le développement) qui lui a valu le plus de succès auprès des milieux islamistes.
Pourtant, cette identité de vue et ces affinités ne l’empêchent pas de tirer à boulets rouges sur la mouvance islamiste. Celui qui n’hésite pas à qualifier les islamistes de Cheikh Yassine de kharidjites, considère que «le Cheikh est complètement déconnecté avec la réalité marocaine et que tant qu’il conduit son association comme une Zaouia, on ne peut rien en attendre de bon». Il nous invite également à une relecture de notre propre histoire, car «Il nous faut nous pencher sur ce qui est une des grandes faiblesses dans le monde musulman: c’est l’absence de dialogue intracommunautaire. Il y a de nombreux courants, mais on ne se parle pas alors qu’il y a une appartenance commune, définie par rapport au Coran et à la Sounna».

Implication

Cheikh Abdelbari Zemzmi a pris part à plusieurs congrès islamiques organisés par les communautés des Musulmans résidant à l’étranger.
Chaque semaine, il est l’auteur de deux chroniques dans le journal Attjdid, en l’occurrence, Sabil Arrochd (La voie du salut) et Rokn Al Fataoui (La tribune des fetwas). Ses positions iconoclastes dérangent même ses propres amis qui sont souvent obligés de colmater les brêches. En témoignent les remous provoqués par ses déclarations sur le concept de martyre et Ben Barka. Il n’hésite pas ainsi à s’impliquer dans des questions brûlantes d’actualité car il reproche aux oulémas de s’être, définitivement, murés dans le passé. Plutôt toléré par les autorités avec lesquelles il entretient des relations “incestueuses”, le Cheikh Zemzmi est aussi l’auteur d’une importante production de cassettes audio-visuelles qui reprennent dans un style encore plus virulent ses prêches et ses conférences.

 

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