Les comptes des organisations islamistes au Maroc sous haute surveillance
D’où vient l’argent des Islamistes ?

Les filières de financement au Maroc et à l’étranger. L’importance des fonds. Qui les gère? Qui en bénéficie ?

Par Abdellah Chankou

 

 

Tempête dans l’univers des islamistes. Depuis les attentats tragiques du 11 septembre qui ont visé New York et Washington, l’Occident mène, sur tous les fronts, une guerre sans merci au terrorisme. L’action n’est pas seulement militaire avec les bombardements intensifs contre l’Afghanistan. Les efforts des États européens et étrangers sont également concentrés sur le gel des avoirs des organisations intégristes figurant sur la liste publiée par Washington. Tout compte bancaire dégageant un parfum islamiste est pris pour cible dans une stratégie mondiale visant à étouffer financièrement les groupes extrémistes. Maintenant, tout le monde se rend compte de la puissance des activistes islamistes.
Où en est le Maroc par rapport à cette offensive de grande ampleur et sans précédent? Comment ont réagi les responsables marocains pour être en phase avec les préoccupations du “monde civilisé”?
À l’instar des autres pays arabes où l’islamisme politique est très fort, le Maroc a été invité à redoubler de vigilance et à coopérer dans la lutte contre le terrorisme. La tâche s’annonce difficile étant donné la difficulté de recenser tous les mouvements et tous les groupuscules concernés. Nous sommes en face d’une véritable nébuleuse qui sait brouiller les pistes et agir dans la discrétion totale. En tout cas, les banques marocaines ont reçu des consignes strictes pour signaler tout transfert d’argent inhabituel et suspect émanant de l’étranger et destiné à une personnalité islamiste.

• Ahmed Raïssouni.


En effet, ce n’est un secret pour personne que les mouvements islamistes marocains reçoivent des subsides de l’étranger. Autrement, comment arriveraient-ils à survivre, à financer leurs activités et à motiver leurs troupes ?

Donations

La principale association, à savoir Al Adl Wal Ihssane de Cheikh Yassine, qui est interdite, ne dispose pas de compte en son nom. Par contre Cheikh Yassine possède un compte personnel apparemment maigre. Où est caché le trésor de guerre islamiste ? Comme les fonds transitent en général par des prête-noms ou des entreprises légales, Al Adl Wal Ihssane a certainement recours à des circuits de financement détournés pour tromper justement la vigilance des pouvoirs publics.
Une chose est sûre: Al Adl Wal Ihssane récolte beaucoup d’argent liquide. Et le propre du liquide, c’est de ne pas laisser de traces, avec en prime la difficulté de le quantifier. Et puis, la technique du cloisonnement n’aide pas à connaître les sommes engrangées, encore moins leur source. Un sujet tabou qui n’est jamais évoqué dans les réunions islamistes.

Cheikh Yassine.


Les sources de financement “internes", elles, sont variées. Ce sont les cotisations des membres et surtout les donations des sympathisants marocains de l’étranger. Chacun, selon ses moyens, donne sa quote-part: le commerçant, l’avocat, l’enseignant, le pharmacien, le médecin et même le chômeur… Sans oublier les campagnes de collecte régulièrement organisées en faveur de la lutte des Palestiniens, des Bosniaques, des Tchétchènes, des enfants irakiens et désormais des Afghans. Un appel à la générosité des Marocains riches ou moins riches, sensibles au sort injuste fait à ces populations musulmanes et arabes par les “ennemis de l’islam”.
Al Adl Wal Ihssane tirait également beaucoup d’argent liquide des campings balnéaires organisés dans les différentes plages du Maroc à l’intention de leurs adhérents. On comprend dès lors, outre l'illégalité de ces campings, pourquoi les autorités marocaines ont interdit ces colonies de vacances allant jusqu’à leur déclarer la guerre avec une détermination à toute épreuve. Cette source a désormais tari. Ce qui représente un manque à gagner important pour Al Adl Wal Ihssane. Afin de compenser cette perte, l’organisation a tenté dès l’été de cette année de se rabattre sur le scoutisme. Sans résultat.

Animation

Pour se constituer un trésor de guerre substantiel et durable, Al Adl Wal Ihssane a investi le champ social par le biais de plusieurs associations caritatives dont le nombre est estimé à quelque 200, implantées dans tout le territoire du pays. Des associations qui suscitent évidemment les dons des sympathisants. Quelques noms ? Al Majd à Casablanca, Sanabilo El Kheïr à Salé, Assalam à Tétouan, Arrachad à Settat, Attaouassoul à Nador, Annidae Attakafi à Meknès, Al Majd à Safi, Al Fath à El Jadida, Rahma à Tanger… La liste n’est pas exhaustive.

•Nadia Yassine.


Ces associations ont toutes des objectifs déclarés d’animation sociale, d’ordre culturel et artistique… Mais derrière ces préoccupations plutôt floues se cache en fait une véritable action multiforme sur le terrain visant à travailler la société de l’intérieur. Toutes les occasions sont bonnes pour se porter au secours des plus démunis: achat des fournitures scolaires à l’orphelin, prise en charge de la circoncision d’un enfant abandonné, achat du mouton d’Al Aïd Al Adha à la veuve, paiement des frais d’un enterrement…
Un travail de proximité, quotidien et permanent. Bien entendu, ces gestes, aussi louables soient-ils, sont loin d’être gratuits. Non dénuée d’arrières pensées, l'action caritative à la manière islamiste sert d’abord à faire des obligés parmi les laissés pour compte ou les pauvres qui tôt ou tard rejoindront la citadelle islamiste, leur bienfaitrice.

Recrutement

Un signe de reconnaissance venant de petites gens qui ont le sentiment d’avoir été abandonnées par les pouvoirs publics.
D’ailleurs, le mémorandum incendiaire, adressé à S.M le Roi dès son intronisation, par Abdesslam Yassine est une réaction hargneuse d’un homme qui n’a pas du tout apprécié que le Souverain fasse de la lutte contre la pauvreté et l’analphabétisme l’axe principal de son action. Cheikh Yassine, mécontent de se voir ainsi couper l’herbe sous les pieds, considérait peut-être que le social était la chasse gardée de son organisation.


• Abderrahmane Youssoufi et Abdelkrim El Khatib.


Mais quelle est la stratégie à long terme de Al Adl Wal Ihssane? Le mouvement, imprégné de l’approche soufiste, prône l’éducation des citoyens selon les préceptes de l’islam pour les amener à se débarrasser des maux qui pervertissent l’individu. Ancien adepte de la Zaouia Boutchichiya, fondée par Hamza Boutchichi à Oujda avant de créer son propre mouvement, Abdesslam Yassine poursuit en vérité un objectif politique.
Son association, qui a évolué au fil du temps, s’appuie sur le recrutement du plus grand nombre possible de militants auprès des masses populaires qu’il s’agit d’encadrer, d’embrigader et d’entraîner aux arts martiaux. Il s’agit aussi d’apprendre aux recrues, en plus de l’obéissance au chef et de n’avoir d'autre crainte que celle de Dieu, les techniques d’endurance et d’abstinence (nourriture minimale). Un mode de vie qui rappelle les pratiques bouddhistes.
Dans la logique de la Jemaâ de Yassine, ces troupes ainsi formées seront les futurs soldats de Dieu (Jounoud Allah) qui, le moment venu, réaliseraient ce que Al Adl Wal Ihssane appelle la Qaouma, c'est-à-dire le soulèvement populaire. Une révolte générale et violente, qui permettrait l’instauration d’une république islamique, voire le rétablissement du système du Califat (Khilafa).

Opportunisme

Contrairement à la jeune garde représentée par Fathallah Arsalane, Abdelouahed Moutawakal et autres Abdallah Chibani, leur chef spirituel, lui, est contre la participation de son organisation aux élections. Pour lui, intégrer le jeu politique actuel serait une manière de cautionner un système qu’il juge pourri et injuste.
C’est tout le contraire de la stratégie adoptée par le PJD (Parti de la Justice et du Développement) qui, en acceptant de prendre part au jeu démocratique, a fait sienne la politique des petits pas mâtinée d’un certain opportunisme. Après un soutien timide au gouvernement Youssoufi, le parti de Abdelkrim Al Khatib est passé à un soutien critique pour basculer carrément dans l’opposition.
Le PJD a changé son fusil d’épaule en deux temps dès qu’il a formé son propre groupe parlementaire et dès qu’il a senti un essoufflement de l’expérience d’alternance. Lors du conseil national du parti tenu, les 13 et 14 octobre 2001, le patron du PJD a même appelé à une motion de censure pour faire tomber le gouvernement. Pas moins.
Si Adl Wal Ihssane, qui prône un islamisme activiste, et le PJD, qui se réclame d’un islamisme convertionniste, ont chacun une démarche différente, l’objectif final de l’une et de l’autre organisations est le même, prendre un jour le pouvoir, tout le pouvoir.
Dans cette optique, le PJD s’appuie, lui aussi sur une trentaine d’associations caritatives pour rallier le plus grand nombre à sa cause. À la différence du cas de Al Adl Wal Ihssane, dont les associations lui sont inféodées, le PJD, lui, est phagocyté par son réseau associatif qui contrôle pratiquement la quasi-totalité des fédérations du parti.
Ces associations sont regroupées au sein du Mur (le Mouvement de la réunification et de la réforme) dont le président est Ahmed Raïssouni. Fruit d’une fusion en 1996 entre le MRR (Mouvement de la Réforme et du Renouveau) et Rabitat Al Moustakbal Al Islami, le Mur est présent dans plusieurs villes du Royaume: Rabat, Casablanca, Kénitra, Mohammedia, Marrakech, Safi, Sidi-Kacem, Tétouan, Tanger, Al Hoceïma, Larache, Fès, Meknès, Settat, Tata, El Hajeb, Khénifra, Missour. Les caisses du PJD sont alimentées par le reversement par ses députés de 7000 Dh par mois, quant aux salariés et aux fonctionnaires, ils versent 2,5 % de leur traitement mensuel au parti. En fait, Al Adl Wal Ihssane et le PJD représentent les deux faces d’une même médaille.

Salafisme

Par ailleurs, certaines associations caritatives, indépendantes par rapport à Al Adl Wal Ihssane et le PJD, reçoivent des aides financières de l’étranger, notamment de l’Arabie Saoudite à travers Arrabita Taklidia (traditionnelle) et les Mouhssinine (les bienfaiteurs) qui veulent propager sans violence un peu partout à travers le monde, la doctrine wahhabite fondée sur le retour aux sources islamiques. Parmi les partisans de cette philosophie au Maroc, Mohamed Maghraoui qui dirige l’association Adaâwa Ila Al Qoran Wa Sunna. Installé à Marrakech, ce natif de Tafilalet, 53 ans, a étudié la théologie aussi bien au Maroc qu’en Arabie Saoudite. Son association aurait reçu depuis sa création au début des années 90 des aides substantielles estimées à plus de 10 millions de Dh. M. Maghraoui fait souvent le voyage de Riad pour rencontrer ses bailleurs de fonds.
Une autre association non moins importante s’appelle Addaâwa Wa Tabligh.
Co-dirigée par un ex-infirmier, Ahmed Rafaki, alias Abou Houdeïfa et par son fils Mohamed Abdelwahab alias Abou Hafs, cette association est implantée dans la mosquée Annour à Casablanca considérée comme le sanctuaire des islamistes wahhabites.
Cependant, cette association se réclame de Arrabita Al Jihadia, qui prône l’action violente contre les mécréants et les régimes jugés impies. D’ailleurs, Ahmed Rafaki est un ancien combattant de l’Afghanistan où il a participé en 1989 à la guerre entre les factions rivales après le départ de l’occupant soviétique.

Dispositif

La famille Fazazi est également liée à l’Arabie Saoudite. Le père, Mohamed, vivant à Fès, est un fervent défenseur de la Salafia traditionnelle avec un retour aux sources puritaines de l’Islam, tandis que son fils installé à Tanger milite, par le biais de son association Ahl Sunna Wal Jamaâ pour la version violente de cette doctrine.
La Salafia Jihadia, dont le nouveau symbole n’est autre qu’Oussama Ben Laden, a ceci de particulier que ses adeptes peuvent mener, en leur âme et conscience, des actes violents et isolés sans s’en référer à leur hiérarchie. C’est le sens du message télévisé de M. Ben Laden diffusé par Al Jazeera lors des premiers bombardements de l’Afghanistan. Faisant allusion aux attaques contre les Etats-Unis, il a évoqué “un groupe de Musulmans d’avant-garde, fer de lance de l’Islam pour détruire l’Amérique”.
Cela dit, quelle est la position du Maroc dans l’internationale islamiste ? En fait, le pays n’a pas une place importante dans ce dispositif tentaculaire qui dispose du reste d’une branche nord-africaine inféodée à l’organisation d’Oussama Ben Laden.
Comptant des Marocains, des Tunisiens et des Libyens, cette branche est néanmoins encadrée et dirigée par des islamistes algériens des GIA. En fait, le Maroc, du moins pour l’instant, est considéré comme un pays-relais, notamment pour l’Europe qui constitue un vivier propice au recrutement des volontaires du Jihad. D’ailleurs, Djamel Beghal, un ressortissant franco-algérien, accusé d’avoir planifié des attentats contre l'ambassade américaine à Paris, était récemment de passage au Maroc où il a rencontré des islamistes marocains.
Il suffit de se présenter au Maroc avec un passeport marocain (d’ailleurs très prisé) comportant la photo d’un autre individu que celle de son vrai titulaire pour que l’intéressé passe les frontières sans problèmes.
Le Maroc, qui a opté pour une politique d’ouverture et de liberté, ne peut pas tout contrôler et surtout soumettre les voyageurs étrangers à des fouilles sévères et parfois longues aux postes-frontières. Avec ce qui s’est passé aux Etats-Unis, le Maroc est appelé en tout cas à se montrer plus vigilant. Sécurité oblige.

Retour