Al Jazira, la chaîne internationale de Qatar,
et la guerre d’Afghanistan
Chronique d’une percée

“L’idylle" entre Ben Laden et Al Jazira a commencé en 1998 au lendemain
des attentats meurtriers contre les ambassades américaines à Naïrobi et Dar Es Salam. Un marché implicite a été conclu entre la chaîne et le milliardaire saoudien.

Par Abdellah Ben Ali

 

 

Lorsqu’il y a une dizaine de jours, la chaîne satellitaire Al Jazira a disparu de la plupart des écrans de télévision au Maghreb, l’homme de la rue n’a trouvé qu’une explication: son canal d’information préféré aurait été, avant Talibans et leur hôte fameux, la première victime de la nouvelle “croisade" américaine contre le terrorisme. Les dignitaires de la petite principauté de Qatar, qui finance et abrite Al Jazira, auraient, finalement, plié l’échine sous la pression du géant américain en fureur après avoir longuement tenu bon face aux Etats arabes souvent ulcérés par cette station sulfureuse.
L’homme de la rue a certes du flair. Des hauts responsables de l’Administration Bush ont incité, vainement, la semaine dernière, l’émir Cheikh Hamed Ben Khalifa Al-Thani, à faire en sorte que les informations de cette CNN arabe, soient, dans cette période de guerre, contrôlées. Mais la censure de Al Jazira n’était qu’une rumeur. La chaîne est, en fait, passée au numérique sans crier gare. Jusque-là, il suffisait de disposer d’un décodeur analogique et d’une parabole orientée vers Arabsat pour la capter. Alors qu’il faut, maintenant, avoir un démodulateur numérique pour la voir.

Exclusivité

Si le manque de ce dernier engin a rendu la chaîne, momentanément, absente dans des milliers des foyers au Maghreb et ailleurs, il n’en demeure pas moins que le rayonnement de celle-là n’a jamais été aussi immense et universel. Toutes les grandes télévisons du monde, y compris les plus célèbres networks américains, sont, désormais, forcées et contraintes de faire recours aux images de la chaîne arabe et à relayer ses nombreuses exclusivités. Al Jazira est, en effet, le seul média international présent dans les zones contrôlées par les Talibans en Afghanistan. C’est, aussi, sur elle que Oussama ben Laden a jeté son dévolu pour lui servir d’unique “fenêtre d’expression" avec le monde. Ainsi, c’était la chaîne au logo doré qui a diffusé au monde entier, dimanche 07 octobre, la réaction verbale vigoureuse du chef d’Al Qaida, aux frappes américaines lancées , la veille, contre l’Afghanistan.

Audience

“L’idylle" entre Ben Laden et Al Jazira a commencé en 1998 au lendemain des attentats meurtriers contre les ambassades américaines à Naïrobi et Dar Es Salam. Le milliardaire islamiste avait, alors, accordé une interview-fleuve au canal basé à Doha. L’absence de toute coupe dans les passages “sensibles", lors du montage, a conforté l’ennemi public numéro un des USA dans son choix. Aussi, la dernière apparition télévisée du chef de Al Qaîda, avant celle de dimanche, fut-elle sur l’écran de Al Jazira le 10 juin 1999. Depuis lors un “marché implicite" a été conclu entre la chaîne et le milliardaire saudien qui semble également engager les alliés de ce dernier, les Talibans. Chacun y trouve son compte.
Al Jezira , qui ne s’embarrasse pas outre mesure du degré de fréquentabilité de ses sources et qui est à l’abri de la censure gouvernementale de rigueur dans les autres télévisions arabes, offre un canal de communication disposant d’une grande audience auprès des arabophones et d’un matériel technologique dernier cri. Pour faire l’OPA sur l’information sur l’Afghanistan et sur les gros bataillons des islamistes violents en active ayant pignon sur rue dans ce pays, la CNN arabe n’a pas lésiné sur les gages. Elle a ainsi nommé, Tayssir Allouni, un journaliste syrien formé à Kaboul, chef de son bureau permanent dans la capitale afghane. Le correspondant n’a jamais hésité à faire montre de sa sympathie vis-à-vis des actuels maîtres de l’Afghanistan et à servir de relais à leur vision des choses.

Appréciation

Ainsi, lorsque les Américains ont envoyé des dizaines des camions chargés de sacs de blé frappés du sigle USA à Kaboul à la veille du lancement de l’opération militaire en cours, le commentaire du journaliste de Al Jazira était celui-ci: “Washington veut jeter de la poudre aux yeux et engraisser la brebis avant de l’égorger!"
Mais, ces concessions ont été grassement payées. Depuis, le 11 septembre, Al Jazira, comme CNN, il y a dix ans lors de la guerre du Golfe, exerce un monopole quasi-total de l’information venue de l’Afghanistan. Ses photos sont chèrement vendues à toutes les télévisions du monde et son nom est sur toutes les lèvres dans les quatre coins du globe. Ce n’est, en réalité, que le point culminant du succès de la chaîne la plus vue par les arabophones à travers le monde. Depuis son lancement, en 1996, à l’issue d’un arrangement inédit entre le tout nouveau prince de Qatar et une pléiade des journalistes arabes, majoritairement, formés à la grande école de la BBC, - le prince s’est engagé à financer ce projet pendant 5 ans à raison de 30 millions de dollars par an et à donner aux journalistes de grandes latitudes dans leur travail- cette chaîne d’informations en continu est vite devenue le canal préféré des téléspectateurs arabes. Ceux-ci ont aussitôt apprécié les informations chaudes de la chaîne qui couvre par ses propres correspondants le monde entier. Ils raffolent également des talk-shows en direct et forte dose polémique comme “la direction opposée" et “plus qu’une opinion" dont les présentateurs vedettes ont fait, au grand dam des régimes autoritaires de la région, des incursions dans le débat interne de presque chaque Etat arabe. C’était suffisant pour “briller" dans un paysage arabe, jusque-là, morne et sans éclaircie.


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