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Peut-on
être un prince citoyen ? Le Prince Moulay Hicham Ben Abdellah
El Alaoui entend bien relever cette gageure qui nest pas,
à ses yeux, une équation impossible. Petit-fils
de Mohammed V, cousin direct de S.M le Roi Mohammed VI. Deuxième
dans lordre de succession dynastique - après S.A.R
le Prince Moulay Rachid il est devenu lui-même un
cas de figure pas simple à appréhender dans un
champ politique national déjà passablement compliqué
et subtil.
Une telle posture ne date pas de la succession dynastique opérée
voici deux ans. Elle remonte plus loin, depuis une vingtaine
dannées même. Au lendemain de la mort de son
père, S.A.R le Prince Moulay Abdellah, en décembre
1985, son oncle, Hassan II le prit sous sa coupe et son autorité,
au même titre que ses propres enfants, le Prince héritier
Sidi Mohammed et son frère cadet. Ce tutorat ne fut pas
sans heurts ni nuages comme cela pouvait se passer dans toutes
les familles. Dès lors sétablit entre le
Roi et son neveu une relation à nulle autre pareille,
faite de fâcheries pour reprendre la
formule de S.M le Roi Mohammed VI puis de retrouvailles
bref une forme de communication bien singulière sur un
fond dadmiration dun côté et de grande
affection de lautre.
Référence
Il
faut écouter Moulay Hicham parler des heures durant de
son oncle pour comprendre létat desprit de
ce prince aujourdhui. Alors que je lui demandais dernièrement
qui lavait influencé dans sa formation politique,
il sexclama: Mon maître cest Hassan II.
Cest avec lui que jai tout appris
Orphelin
dun père qui était au centre
de ses questionnements, le voilà obligé de rebâtir
par lui-même un autre système de référence
non plus dans un cadre bétonné comme par
le passé mais dans celui dune transition
échevelée où chacun des acteurs cherche
ses marques comme par suite dune décompression.

Le Prince My Hicham au Kosovo.
Après tout, nous en sommes tous là, déstabilisés
par linconfort dune situation où il nous faut,
les uns et les autres, nous prendre en charge alors que nous
somnolions dans lindolence dun maître et dun
pater familias qui nous prenait en charge depuis des décennies.
Au premier rang, le Roi lui-même désormais captif
de sa charge se trouve sur un front nouveau où il lui
faut apprendre son métier de Roi, sur la base du legs
du passé, de ses propres convictions et des fortes attentes
du peuple marocain. Dans ce contexte de mutations profondes dune
société en transition, le remue-ménage pouvaitil
être contourné ?
Citoyenneté
Moulay
Hicham avait déjà en tête, depuis le début
des années quatre vingt dix une problématique générale:
la citoyenneté dans les pays arabes. Une telle approche
lui permettait de mettre en cause des systèmes politiques
dans cette aire culturelle sans aborder frontalement le Maroc.
Son article dans le Le Monde diplomatique de septembre
1996 a été lexpression publique de ses interrogations
à cet égard.

Le Prince My Hicham avec Collin Powell au Nigéria.
Depuis, son parcours intellectuel et sa carte de visite personnelle
lont conduit à simpliquer dans des dossiers
internationaux où, sous la casquette de lONU ou
de la commission Carter, il a pu, sur le terrain, évaluer
les difficultés du processus de maintien de la paix ou
de transition politique négociée. Sa dernière
expérience de conseiller dans léquipe Kouchner
au Kosovo la sans doute, le plus, mûri le mettant
en présence quotidienne dun entrelacs inextricable
marqué par laltérité des identités,
des communautés et des hommes.
De tout cela, il a tiré un certain nombre denseignements:
quil faut prendre en charge les dynamiques de réforme
pour éviter à terme le mur; quil faut élaborer
des pactes nationaux pour garantir et conforter le vouloir-vivre
commun: et que la gestion du statu quo nest point une solution
durable en ce sens quelle fabrique inévitablement
de la déstabilisation.
Et tel une vigie, Moulay Hicham multiplie ces derniers mois les
prises de position interférant frontalement dans les questions
de fond du Maroc daujourdhui.
Contributions
Prince-citoyen
ou citoyen-prince? Sa communication au colloque de lIFRI
(Paris) sur Le Pacte monarchique le 21 mai 2001 ainsi
que son article dans Le Monde du 27 juin dernier
ont été diversement accueillis au Maroc. Ces deux
contributions ont suscité des réactions dans la
presse puis sa réplique, la semaine dernière, dans
lhebdomadaire Le Journal. Que faut-il en retenir?
Passons sur la curieuse opération dite des tournesols
-selon la formule dune certaine presse- à Paris
avec un texte qui par-delà la réponse à
un article du quotidien Le Monde en date du 12 juillet
2001 sen prenait longuement au Prince Moulay Hicham. Passons
aussi sur deux articles tout aussi étonnants - lun
dans LÉconomiste, lautre dans
La Nouvelle Tribune. Et puis, il y a eu ces propos
de Ahmed Lahlimi, rapportés par Jeune Afrique-LIntelligent
dans son numéro double du mois daoût 2001,
même sils ont donné lieu à un laborieux
démenti de lintéressé
Cela dit, quelles sont les questions de principe désormais
à lordre du jour ? La thèse dun plan
minutieusement concocté de létranger
et dont Moulay Hicham serait lInstrument avancée
par ou imputée à Ahmed Lahlimi, ministre, entre
autres, des Affaires générales du gouvernement
a conduit le cousin de S.M le Roi Mohammed VI à
sinsurger contre de telles assertions. Pour la première
fois, il aborde de face la question de la stratégie de
lentrisme et de la compromission de ceux qui
font obstacle à la régénération
de nos structures partisanes.
Loin de faire dans la dentelle, le Prince met à plat le
problème de fond de lhéritage du mouvement
national dont lUnion socialiste des forces populaires (USFP)
revendique lexpression la plus authentique. En dautres
termes, Moulay Hicham conteste à certains ce monopole
quils revendiquent encore; plus encore, il estime sans
doute quil y a eu, dans une large mesure, une sorte de
détournement, voire de dévoiement, des valeurs
et du référentiel de ce bloc historique au profit
de stratégies de carrière et dune stratégie
opportuniste gestionnaire. En somme, à ses yeux, nos partis
tels quils sont et cela vise au premier chef ceux
qui se réclament du mouvement national - ne sont plus
pratiquement que des comités électoraux et des
fonds de commerce braqués sur les aisances du pouvoir.
Voilà pourquoi il appelle de ses vux une conférence
nationale, proposition qui a suscité bien des grincements.
Comment la justifie-t-il? Il ny voit pas lexpression
dun nouvel ordre institutionnel et politique
destiné à re-fonder les bases du système
ainsi que son articulation. Se démarquant du modèle
des conférences nationales africaines du début
des années quatre vingt-dix où les crises
de régime étaient patentes il prône
plutôt un ressourcement du régime.
Modèle
Dans
son esprit, nous sommes à la fin dune séquence
historique marquée pratiquement par les quatre décennies
du règne de feu S.M Hassan II. Cette formule-là
est achevée avec lalternance mise sur pied en mars
1998 et qui a aujourdhui largement épuisé
ses effets.
Avec le nouveau règne depuis juillet 1999, il estime de
surcroît quune opportunité historique particulière
se présente: celle dun nouveau pacte national prenant
en charge un projet de société marqué du
sceau de la démocratie et de la modernité politique.
Fort de ses convictions, le voilà en croisade pour expliquer
les contours et les enjeux dune démarche réformatrice
devant être menée même à marche forcée.
Vaste programme, on le devine sans peine, qui implique de grandes
réformes.
Au commencement, la monarchie. Moulay Hicham défend lidée
dun réajustement de cette institution dans le sens
dun pouvoir royal régnant et non gouvernant, en
somme un rôle pastoral au sens où le verbe
raa et le substantif raiya en arabe dénotent
un recentrage sur des fonctions darbitrage et dorientation,
une fonction symbolique de lunité nationale et la
garantie de la pérennité de lexigence communautaire.
Sil récuse le modèle espagnol, il nen
défend pas moins le principe dune monarchie recadrée,
confinée à un rôle de magistrature religieuse
et morale, débarrassée de son substrat historique
makhzénien au profit dune représentation
nationale populaire fortement rehaussée et responsabilisée.
Mais le Maroc est-il prêt à un tel saut qualitatif
qui ne serait, par bien des côtés, quune aventure
dans linconnu? Navons nous pas besoin, au contraire,
dune monarchie forte, garante de lessentiel national,
et vecteur, par la légitimité intrinsèque
quelle incarne, de réformes structurelles? Dun
autre côté, comment imposer un tel cahier de charges
à la monarchie - réduite alors à un rôle
moins central alors que le système de partis actuel lui-même
est incapable de se réformer pour prétendre assumer
des responsabilités nouvelles et déterminantes?
Discours
Se
situant résolument au-dessus des clivages politiques actuels
qui lui paraissent historiquement datés et plutôt
craquelants et artificiels, Moulay Hicham se veut linterprète
des aspirations de réformes de lensemble de la société.
Il construit un discours transcourants, enjambant
les calculs électoralistes et opportunistes des uns et
des autres pour tenter dy rallier les forces montantes
quil croit déceler dans le champ national: démocrates,
société civile militante - pas celle de quelques
agitateurs médiatisés autoproclamés-, progressistes,
etc. Il veut continuer à exercer une fonction de déminage
du champ politique qui lui paraît squatté depuis
des lustres par toute une génération qui, historiquement,
aurait démérité. Même en direction
des islamistes, il multiplie les clins dil sur la
base dun discours dintégration et du respect
de lÉtat de droit et des libertés. Il ratisse
donc large, très large escomptant quà terme,
ses propositions contribueront à une nouvelle structuration
des forces politiques nationales.
On comprend mieux ainsi comment ces mêmes formations assurent
le traitement de la nouvelle équation Moulay Hicham. Les
partis de la Koutla, surtout lUSFP et le parti de lIstiqlal,
paraissent réagir de manière différenciée
à cet égard. Pour la formation de Me. Abderrahmane
Youssoufi, il est globalement estimé que le solde de laction
du Prince leur est profitable: ne sagit-il pas, en dernière
instance, de réformer la monarchie dans le sens quelle
souhaite depuis longtemps: Ce quil dit est donc toujours
bon à prendre
". Du côté de lIstiqlal,
si lon adhère peu ou prou à la plupart des
thèses avancées par Moulay Hicham, cest aussi
parce que lon estime quun nouveau pacte national
ne pourra faire quune place significative à une
formation comme la leur pouvant exciper dun capital historique
et dune belle machine organique.
Quant aux autres partis, notamment ceux de lactuelle opposition,
ils évitent frileusement de prendre langue avec lui
ce quil ne souhaite dailleurs pas lui-même.
Intégration
Que
veut finalement Moulay Hicham? Si le diagnostic quil fait
na pas de caractère tellement original, cest
le fait quil procède dun membre de la famille
royale, prince de son état, qui retient évidemment
lintérêt. Qui serait contre une solution conséquente
et durable face aux problèmes actuels: lexclusion
économique et sociale, la marginalisation du monde rural,
lanalphabétisme, lintégration des femmes,
lemploi et linvestissement, la réforme de
ladministration et de la justice, etc?
Mais cest la faisabilité de ces vastes chantiers
qui reste à élaborer et à réaliser.
Et là, il faut un mode demploi. Moulay Hicham plaide
pour une profonde réforme par anticipation de la crise
prévisible un positionnement de prévention,
en somme. Mais cest la traduction de ses propositions qui
pose problème dans la mesure où elle na pas
conduit à une insertion dans le jeu politique tel quil
est.
Voilà pourquoi nombreux sont ceux qui sinterrogent
sur la réelle portée de son action présente.
Quils y trouvent des points de convergence avec leurs propres
revendications sur tel ou tel point ne doit pas pour autant faire
illusion: la démarche du Prince va bien au delà
visant une monarchie démocratique et moderne réactivée
sur une nouvelle mobilisation des potentialités nationales
tournant le dos à un système sui generis du précédent
règne. Rôle daiguillon de la vie politique
nationale? Moulay Hicham sen accommode. Il ne peut que
relever que depuis ces derniers mois, il est devenu non sans
marketing, un paramètre dans le champ national qui a su
se donner une visibilité et une présence particulières.
Il a pour lui un potentiel, une fibre politique jusquaux
ongles, une capacité découte et de réflexion.
Et après, dira-t-on? Lexercice dune fonction
tribunicienne le guette qui le réduirait à un rôle
dinterpellateur princier, fonction qui serait mise sur
le compte, pourrait-on dire, des frais généraux
du régime.
De même, la banalisation nest pas à écarter
à terme puisque lon saccommoderait dune
voix comme la sienne parmi tant dautres.
Enfin, le plus important sans doute: jusquoù peut-il
déployer le lieu géométrique de ses prises
de position alors que par statut il se trouve positionné
dans un champ symbolique de légitimité au centre
duquel se trouve SM le Roi Mohammed VI?
Par culture, par tradition, le peuple marocain est légitimiste
avec un profond attachement pour la monarchie et, aujourdhui,
une affection particulière pour le nouveau Roi; il nappréhende
pas que ce principe historique et génétique puisse
faire lobjet de questionnements venant a fortiori dun
membre de la famille royale, petit-fils de Mohammed V. Plus que
tout autre, SM Mohammed VI est pétri de ces certitudes.
Quil ait fait référence, dans son interview
au Figaro" du 4 septembre 2001 à sa préférence
pour quel les problèmes de la famille, sils
existent, se règlent dans la famille" nous donne
une lecture significative que le Souverain fait de la situation
actuelle de son cousin. Le faux départ" de
leurs relations au début de ce nouveau règne ne
saurait donc hypothéquer lavenir.
Ce ne sont pas -encore-? des retrouvailles familiales, mais lexpression
on ne peut plus autorisée dun état desprit
rendu public par SM le Roi Mohammed VI qui, ne peut que porter
ses fruits
.
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