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Vivre à
létranger fait rêver. Fantasmer. Partir pour les Marocains
est devenu un leitmotiv, un mot dordre, une sorte despoir
collectif. Partir, cest la nouvelle clé de la réussite,
une forme de réalisation de soi. Pour réussir sa vie professionnelle
et donner la pleine mesure de ses compétences. Jusquici,
les candidats au départ se recrutaient parmi les laissés
pour compte, cette jeunesse désespérée, sans emploi,
sans avenir. Il n y a rien à faire au Maroc", entend-on
dire partout. Un désespoir qui a atteint sa charge dramatique avec
les boat people qui, pour gagner lEspagne clandestinement et trouver
un moyen de subsistance, traversent le Détroit au péril
de leur vie. Rien à perdre, passer ou crever. Mais la donne a changé.
Il n'y a pas que les émigrés clandestins qui veulent plier
bagage. Lenvie de sexpatrier empoigne également ceux
qui ont une situation professionnelle au pays, des cadres qui gagnent
bien leur vie. Cette catégorie sociale veut à son tour sinstaller
sous dautres cieux. Le rythme saccélère. À
croire que tout le monde veut émigrer, quitter le navire. Cela
renseigne sur le malaise profond qui ronge le pays. Les conversations
dans les salons privés glissent souvent sur cette nouvelle forme
démigration, la fuite des cerveaux et de lélite.
Des noms damis sont cités qui ont pris volontairement le
chemin de lexil. Le manque de confiance et labsence de perspectives
davenir sont avancés pour justifier cette hémorragie.
Fascination
Lémigration
au Canada a pris, au fil des ans, des proportions importantes. Cest
la ruée ou presque. Plus quun effet de mode, cest une
lame de fond qui traverse la société marocaine. La fascination
pour lEurope nétant plus ce quelle était,
les candidats au départ ont changé de direction et regardent
désormais de lautre côté de lAtlantique.
État fédéral de lAmérique du Nord, limité
au sud par les Etats-Unis, à louest par locéan
pacifique, au nord-ouest par lAlaska, au nord par locéan
arctique et à lest par locéan atlantique, le
Canada est un pays très vaste. Un territoire de 9.976139 Km2 où
vit une population de 30 millions dhabitants à peine. Malgré
la rudesse de son climat, ce pays a toujours attiré des flux migratoires
depuis plus de quatre siècles. Cependant, la communauté
marocaine est concentrée, francophonie oblige, dans la région
du Québec, située au nord-est du continent américain.
Les filières démigration au Canada sont multiples.
Certains recourent aux cabinets davocats moyennant des honoraires
se montant à 30.000 Dh environ. Des annonces dans les journaux
et sur Internet font florès. Mais ce moyen a des inconvénients.
Dabord, le candidat risque dattendre longtemps avant dobtenir
une réponse qui peut être soit positive, soit négative.
Et puis, comme il est juteux, ce créneau a été investi
par des escrocs, qui exploitent la détresse des immigrants potentiels.
Mais le moyen le plus sûr reste la voie officielle. Déposer
un dossier auprès du gouvernement du Québec via lambassade
du Canada à Rabat. Il ne suffit pas de déposer sa candidature
pour quelle soit acceptée. Les critères de sélection
des candidats sont rigoureux.
Chantier
Le choix
se fait en fonction des besoins du pays daccueil en matière
de compétences. Les profils demandés sont des universitaires
ou des lauréats des écoles techniques ayant un minimum dun
an dexpérience. Les secteurs privilégiés :
les technologies de linformation, lingénierie, la finance,
les techniques dentretien
Les compétences dont le Maroc
a justement besoin pour se construire et décoller. Jusquà
quand le Maroc va rester figé à létat de projet,
de grand chantier?
Hassan est auditeur. Naïma informaticienne. Ce couple est en train
de plier bagage. Destination: le Canada. Hassan et Naïma ont dabord
inscrit leurs enfants, un garçon et une fille, dans les universités
canadiennes. Cest maintenant à leur tour de les rejoindre.
Ils se sentent de moins en moins à laise chez eux. Et puis,
ils pensent quils ont la possibilité de mieux gagner leur
vie là-bas.
Des couples comme Naïma et Hassan, il y en a des centaines. Ils ne
demandent quà partir. Le service de limmigration croule
chaque jour sous une avalanche de demandes démigration. En
lan 2000, lambassade du Canada à Rabat a émis
2800 visas permanents avec un taux de refus de 12%. La communauté
marocaine vivant au Canada est estimée à près de
60 000 personnes. Ce chiffre est appelé à augmenter pendant
les années à venir.
Alors pourquoi, ces catégories professionnelles, issues essentiellement
de la classe moyenne, prennent-elles le chemin de lexil ? Lors de
lentretien avec les postulants, on évoque la qualité
de lenvironnement du travail au Canada et de meilleures chances
dépanouissement que le cadre marocain noffre pas. En
fait, il y a autre chose. Ceux qui veulent sinstaller définitivement
au Canada ne cherchent pas a priori à faire fortune. Une catégorie
de gens convoitent seulement la nationalité canadienne quon
obtient au bout de 3 ou 4 ans. Pour cela, ils se présentent comme
des investisseurs désireux de monter un projet au Canada. Seule
condition: déposer léquivalent de 3 millions de Dh
dans une banque canadienne.
Fortune
Cette démarche
se fait généralement à Paris. Une fois au Canada,
linvestisseur potentiel se voit délivrer des papiers de résident
et peut faire des allers-retours entre le pays daccueil et le pays
dorigine en attendant de devenir canadien. Pendant ce temps, si
largent nest pas utilisé par son dépositaire
pour mettre effectivement sur place son projet, il est fructifié
par les autres, injecté dans le circuit économique local.
En fait, les autorités canadiennes profitent de cette course vers
la nationalité pour obtenir de largent frais. Nombre de Marocains,
hommes daffaires fortunés, voire des personnalités
politiques, ont recouru à ce procédé qui saccompagne
souvent dune fuite de capitaux. Prendre une nationalité étrangère
rassure et protège à la fois. Un pied ici et un pied là-bas.
Un jour
On ne sait jamais
Une espèce de soupape de
sécurité. Une espèce dombrelle extraterritoriale
par rapport à un Maroc habitué jusquici à vivre
sous les parapluies. Ces derniers, refermés, ne protègent
plus. Les privilégiés dhier, qui ont tiré profit
du système, sont les premiers à le critiquer, à vouloir
le fuir. Le Maroc commence à changer. Les privilèges se
réduisent, limpunité est de moins en moins garantie.
Forcément, on est inquiet à lidée dêtre
un jour inquiété. Quand le pays a besoin deux après
leur avoir permis de senrichir, ils quittent le navire comme des
rats. Cest ainsi. Lingratitude.
Chacun assume son intérêt pour le Canada. Chacun est libre
de ses mouvements. Libre daller sinstaller là où
il veut. Ce qui en premier lieu attire la majorité des candidats
au départ, ce sont cependant les avantages offerts par ce pays.
Des avantages que même les Etats-Unis et certains pays européens
noffrent pas. Il sagit notamment du confort de vie, de la
couverture médicale et du système éducatif en termes
de qualité de lenseignement.
Lenseignement. Cest ce dernier point qui pousse la plupart
des couples à choisir le Canada. Se sacrifier pour leurs enfants
quitte à supporter les rigueurs du froid et la nostalgie du pays
pour quils reçoivent une formation qui leur permette de sinsérer
facilement dans la vie active. Des filières aussi pointues que
lagroalimentaire, la pharmaceutique, laérospatiale
et les technologies de linformation sont disponibles. En somme un
circuit universitaire pragmatique et efficace dont les diplômés
trouvent facilement de lembauche. Chose que le système scolaire
marocain, ayant du mal à sortir de la crise qui le mine, nest
pas en mesure doffrir. Lavenir au Maroc fait peur. Lincertitude
totale. À moins davoir des moyens pour garantir à
sa progéniture des études à létranger,
on nest pas rassuré pour le devenir de ses enfants,
explique un candidat au départ. Certes, il fait bon vivre au Canada,
on ne sy ennuie pas. Les loisirs ne manquent pas. Tout est réglé
comme du papier à musique. Chacun connaît ses droits et ses
obligations. Pas de privilèges. Ni favoritisme, ni népotisme.
Mais le Canada nest pas un Eldorado où largent coule
à flots. Le salaire minimum est de 6,90 dollars de lheure.
Mais cela dépend du profil, de lexpérience et du secteur
dactivité du candidat. Une chose est sûre : il faut
travailler dur pour gagner sa vie. En outre, trouver un emploi nest
pas chose aisée. Les nouveaux arrivants, à moins de débarquer
avec un boulot en poche, ce qui nest pas le cas de tout le monde,
doivent se démener pour dénicher une situation convenable.
Il faut surtout connaître les bons tuyaux. Et puis, le chômage
nest pas inexistant. Au Québec, le taux de chômage
en 1999 était de 9,1%, alors que dans l'ensemble du Canada il est
de 7,2%.
Brassage
Ce ne sont
pas ces chiffres qui vont dissuader les candidats au départ. Rien
narrêtera ceux qui veulent partir. Le Maroc na pas su
retenir ses enfants. Que faire ? À moins de renverser la vapeur
et restaurer la confiance, rien du tout. Certains peuvent toujours arguer
que les déplacements des populations sont un phénomène
normal, qui a toujours existé et qui existera toujours. Dautres
peuvent même renchérir que les flux migratoires, de par le
brassage des populations quils entraînent, représentent
une certaine richesse culturelle. On se console toujours comme on peut.
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