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Le Maroc
a succombé à la transe. Toutes classes confondues. Si Cheb
Mami a fait le plein à la soirée dadieu, les Gnaouas
ont pour leur part fait un tabac tout au long du festival. Véritable
bête de scène, le prince du Raï a tenu en haleine un
parterre de plus de 100 000 spectateurs.
Les 60 000 personnes qui ont assisté à louverture
du festival, jeudi 14 juin, par S.A.R. la Princesse Lalla Hasna sont devenus
plus de 200.000 à affluer en masse dans la cité magique
pour la soirée de clôture.
Les alizés particulièrement violents nont guère
découragé les visiteurs dont une grande majorité
de jeunes a passé la nuit à même le sable. Une véritable
marée humaine, compacte, impressionnante sétait lancée
dès le premier jour du festival à lassaut de la ville
portuaire. On aurait pu craindre certains dérapages somme toute
parfaitement normaux, mais non, Essaouira a encore eu un festival pacifique.
Maturité
Un degré
zéro de violence qui sexplique difficilement par limpressionnant
dispositif de sécurité déployé aux quatre
coins de la ville.
Il sagit plutôt dun pied de nez à ceux qui considèrent
que le public marocain na pas encore atteint le degré de
maturité qui lui permette de se passer de service d'ordre. Les
jeunes, il y en avait beaucoup, étaient tous là pour vivre
des moments inoubliables, pour danser au rythme des musiques, pour faire
la fête le plus sainement possible. Lalcool na pas eu
droit de cité et cest judicieux. On leur a fait confiance,
ils ont montré quils en étaient dignes.

Lespace de quelques jours, ils ont abandonné la lutte des
classes et les conflits des générations pour se déployer
sur la place Bab Sebâa, danser sur la place Moulay Hassan, ou se
mêler aux personnalités à lallure décontractée
dans des Lilats organisées chaque soir
avant de flâner dans lambiance conviviale des expositions
de peinture. Le festival dEssaouira a séduit non seulement
grâce à la fascination des partitions gnaouies, mais également
et plus encore parce que les organisateurs se sont défendu dès
le départ de faire de ce rendez-vous musical et culturel une rencontre
élitiste comme cela se fait dans dautres villes du Maroc.
Hypnose
D'une rigueur
extrême, les créations gnaouies plongent les spectateurs
dans un état proche de l'hypnose. Mus par une invisible puissance
et pris dans un tourbillon perpétuel, musiciens et danseurs étaient
unis dans des chorégraphies au rythme endiablé. Plongeant
les spectateurs dans une ivresse si étrange qu'elles paraissent
receler quelque maléfice. Musiciens et chorégraphes, les
Gnaouas sont également magiciens.
Daniel.
Pour qui
a la chance de saisir les sensations profondes qui émanent du tambour
ou de ces percussions aux scansions frénétiques, la transe
nest pas loin. Loin des querelles de chapelles, les lilats organisées
dans le cercle envoûtant du marché aux grains ou dans lenceinte
magique de la place Al Khayma ont rassemblé profanes et mystiques,
musulmans, juifs et chrétiens. Essaouira a retrouvé ainsi
en quelques jours sa tradition de ville universelle, sur jumelle
de Bethléem, elle a su rassembler dans une convivialité
unique les représentants de lhumanité.
On rappelle, à juste titre, quil y a quelques décennies
Essaouira appartenait à part égale aux Juifs et aux Musulmans.
Le fruit de cette cohabitation est cette tolérance légendaire.
Alors que les partitions des Gnaouas, qui font dans le musical, le rituel,
linitiatique et la thérapeutique, unissent harmonieusement
les apports culturels de l'Afrique Noire et de l'Islam, à Essaouira,
elles se parent des vêtements de la différence, cultivant
lamour de lautre jusquà lextrême.
Les Musiques du peuple, musiques racées, musiques du monde, les
mélopées répétitives de la composition gnaouie
ont fait danser jusquà laube une foule cosmopolite,
en rupture avec les âges et les classes.

André Azoulay.
Dans un furieux besoin de rupture avec les idées préétablies,
mais surtout pour libérer ce lyrisme secret traduit par la sublimation
des mouvements perpétuels des chorégraphes gnaouis, doublés
par une vaste palette de musiciens contemporains comme le fameux guitariste
David Gilmour, du groupe Pink Floyd, qui a su prêter avec une rare
harmonie ses élans de jazz aux sons affamés du guenbri.
Les maîtres musiciens, Maâlem Mahmoud Ghinéa, Ahmed
Bakbou ou encore Allal Soudani, pour ne citer que ceux-là, accompagnés
par les joueurs de crotales ont pris soin dinviter les saints et
les entités surnaturelles dans une étrange présence,
à lhermétisme solennel. Dans une sorte de légèreté
plus profonde réalisée à travers une esthétique
à la gestuelle magique.
Plus quun simple événement culturel, le Festival dEssaouira
est devenu un véritable phénomène socioculturel.
À Essaouira, nul nest étranger et cest ce qui
fait peut-être que les riads" sarrachent à
prix dor et que la ville est devenue en dehors du festival une destination
privilégiée. Tellement prisée que les quelques hôtels,
qui font le quotidien de la ville, ont du mal à faire face à
la demande.
Réussite
Le festival
qui est né à linitiative de lAssociation Essaouira-Mogador
a certainement eu un effet dentraînement que les Souiris sont
unanimes à saluer. Partie avec un festival, Essaouira est passé
à deux rendez musicaux par an avant de passer à quatre festivals
différents à partir de lannée prochaine. Mais
en dépit de lactivité touristique et économique
qui se greffe autour du festival, lenclavement de la ville nest
pas uniquement le fait de la nature. André Azoulay, conseiller
du Souverain dont lentregent a permis sans aucun doute daccélérer
la réussite du festival fait remarquer que la ville a besoin dun
sérieux coup de main.
Paolo Pondiniaga.
Pour ce
Souiri de souche", il est inadmissible que la province nait
pas un seul établissement supérieur comme il est inconcevable
quune ville aux potentialités touristiques extraordinaires
ait été aussi longtemps et délibérément
plongée dans loubli". C'est grâce à l'amour
qui lie M. Azoulay à sa ville natale qu'Essaouira a pu être
tirée de sa torpeur et faire reparler d'elle, qu'elle a enfin eu
droit à son propre aéroport, et au regain d'intérêt
qu'elle connaît. En définitive, quand une bonne volonté
laisse parler son cur, la résurrection d'une ville est possible.
Et au vu de l'assistance des touristes étrangers, Essaouira disposera
aussi d'une infrastructure hôtelière digne d'elle. Exemple
à multiplier pour d'autres cités tout aussi prometteuses
qu'Essaouira.
Cheb Mami.
Le Maroc en a besoin. Les feux de la scène éteints, Essaouira
sapprête à retrouver cette léthargie qui commence
à peser lourd. Aussi bien pour les jeunes qui passent leur temps
à flâner dans les ruelles de la Squalla, pour les miséreux
qui vivotent dans lancienne ville aux murs blancs que pour les petits
pêcheurs qui traquent sur de vieilles barques un poisson de plus
en plus hypothétique.
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Essaouira,
le sort nous a souvent obligés à cultiver notre différence,
essentiellement pour exister puisque nous avions été trop
longtemps laissés sur le bord de la route. Mais au-delà
de cet instinct de conservation parfois poussé à lextrême
dans son expression, cette attitude et cette voie, ou ces voix, ont au
fil des années, donné une réelle légitimité
et une vraie réalité à cette façon dêtre
Souiri ou de sidentifier à Mogador.
Le Festival des Musiques du Monde, fortement ancré dans le patrimoine
de la culture et de lhistoire des Gnaouas, est né aussi de
cette quête dautre chose.
La démarche avait au départ ce quil fallait dinsolence,
voire de provocant pour trouver sa juste place dans le discours local.
Mais aujourdhui, à la veille de la quatrième édition
du Festival, après plus de 80.000 spectateurs lan dernier
et alors que chacun dentre nous a encore dans loreille et
plein les yeux les images de lOrchestre national de Barbès
sur la place Moulay Hassan ou les sublimes improvisations dArchie
Shepp en profonde communion avec le Maâlem Abdellah El Gourd de
Tanger. Force est de reconnaître quEssaouira a vu juste sans
le savoir, et presque sans le vouloir, le jour où à quelques
uns nous avons décidé de créer cet espace de rencontres,
de découverte, de fusion et de métissage, de respect aussi
de notre patrimoine, que nous avons voulu être ouvert au regard
et à lécoute de lautre.
Patrimoine
Essaouira
frondeuse, Essaouira sans complexe, Essaouira ambitieuse et non conformiste.
Essaouira tout à la fois mélomane et muse, voilà
ce qui a nourri et nourrit encore lesprit de notre festival des
Musiques du monde. Les incertitudes, les difficultés ou le succès,
ny changeront rien. De toute façon Essaouira ne sait pas
et ne saura pas faire comme les autres et il y a fort à parier
que lÉdition 2001 des Musiques Gnaoua aura porté encore
plus loin (si cest possible) la magie et le bonheur qui nous ont
été offerts par les éditions précédentes.
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