Belle réussite de l’édition 2001 du Festival des Gnaouas
Essaouira en transe

Par Envoyé spécial, Abdellatif El Azizi

 


• Mahmoud Guinea en compagnie des musiciens Gnaouas.

 

Le Maroc a succombé à la transe. Toutes classes confondues. Si Cheb Mami a fait le plein à la soirée d’adieu, les Gnaouas ont pour leur part fait un tabac tout au long du festival. Véritable bête de scène, le prince du Raï a tenu en haleine un parterre de plus de 100 000 spectateurs.
Les 60 000 personnes qui ont assisté à l’ouverture du festival, jeudi 14 juin, par S.A.R. la Princesse Lalla Hasna sont devenus plus de 200.000 à affluer en masse dans la cité magique pour la soirée de clôture.
Les alizés particulièrement violents n’ont guère découragé les visiteurs dont une grande majorité de jeunes a passé la nuit à même le sable. Une véritable marée humaine, compacte, impressionnante s’était lancée dès le premier jour du festival à l’assaut de la ville portuaire. On aurait pu craindre certains dérapages somme toute parfaitement normaux, mais non, Essaouira a encore eu un festival pacifique.

Maturité

Un degré zéro de violence qui s’explique difficilement par l’impressionnant dispositif de sécurité déployé aux quatre coins de la ville.
Il s’agit plutôt d’un pied de nez à ceux qui considèrent que le public marocain n’a pas encore atteint le degré de maturité qui lui permette de se passer de service d'ordre. Les jeunes, il y en avait beaucoup, étaient tous là pour vivre des moments inoubliables, pour danser au rythme des musiques, pour faire la fête le plus sainement possible. L’alcool n’a pas eu droit de cité et c’est judicieux. On leur a fait confiance, ils ont montré qu’ils en étaient dignes.


L’espace de quelques jours, ils ont abandonné la lutte des classes et les conflits des générations pour se déployer sur la place Bab Sebâa, danser sur la place Moulay Hassan, ou se mêler aux personnalités à l’allure décontractée dans des ‘’Lilats’’ organisées chaque soir avant de flâner dans l’ambiance conviviale des expositions de peinture. Le festival d’Essaouira a séduit non seulement grâce à la fascination des partitions gnaouies, mais également et plus encore parce que les organisateurs se sont défendu dès le départ de faire de ce rendez-vous musical et culturel une rencontre élitiste comme cela se fait dans d’autres villes du Maroc.

Hypnose

D'une rigueur extrême, les créations gnaouies plongent les spectateurs dans un état proche de l'hypnose. Mus par une invisible puissance et pris dans un tourbillon perpétuel, musiciens et danseurs étaient unis dans des chorégraphies au rythme endiablé. Plongeant les spectateurs dans une ivresse si étrange qu'elles paraissent receler quelque maléfice. Musiciens et chorégraphes, les Gnaouas sont également magiciens.

• Daniel.

Pour qui a la chance de saisir les sensations profondes qui émanent du tambour ou de ces percussions aux scansions frénétiques, la transe n’est pas loin. Loin des querelles de chapelles, les lilats organisées dans le cercle envoûtant du marché aux grains ou dans l’enceinte magique de la place Al Khayma ont rassemblé profanes et mystiques, musulmans, juifs et chrétiens. Essaouira a retrouvé ainsi en quelques jours sa tradition de ville universelle, sœur jumelle de Bethléem, elle a su rassembler dans une convivialité unique les représentants de l’humanité.
On rappelle, à juste titre, qu’il y a quelques décennies Essaouira appartenait à part égale aux Juifs et aux Musulmans. Le fruit de cette cohabitation est cette tolérance légendaire. Alors que les partitions des Gnaouas, qui font dans le musical, le rituel, l’initiatique et la thérapeutique, unissent harmonieusement les apports culturels de l'Afrique Noire et de l'Islam, à Essaouira, elles se parent des vêtements de la différence, cultivant l’amour de l’autre jusqu’à l’extrême. Les Musiques du peuple, musiques racées, musiques du monde, les mélopées répétitives de la composition gnaouie ont fait danser jusqu’à l’aube une foule cosmopolite, en rupture avec les âges et les classes.


• André Azoulay.


Dans un furieux besoin de rupture avec les idées préétablies, mais surtout pour libérer ce lyrisme secret traduit par la sublimation des mouvements perpétuels des chorégraphes gnaouis, doublés par une vaste palette de musiciens contemporains comme le fameux guitariste David Gilmour, du groupe Pink Floyd, qui a su prêter avec une rare harmonie ses élans de jazz aux sons affamés du guenbri. Les maîtres musiciens, Maâlem Mahmoud Ghinéa, Ahmed Bakbou ou encore Allal Soudani, pour ne citer que ceux-là, accompagnés par les joueurs de crotales ont pris soin d’inviter les saints et les entités surnaturelles dans une étrange présence, à l’hermétisme solennel. Dans une sorte de légèreté plus profonde réalisée à travers une esthétique à la gestuelle magique.
Plus qu’un simple événement culturel, le Festival d’Essaouira est devenu un véritable phénomène socioculturel. À Essaouira, nul n’est étranger et c’est ce qui fait peut-être que les “riads" s’arrachent à prix d’or et que la ville est devenue en dehors du festival une destination privilégiée. Tellement prisée que les quelques hôtels, qui font le quotidien de la ville, ont du mal à faire face à la demande.

Réussite

Le festival qui est né à l’initiative de l’Association Essaouira-Mogador a certainement eu un effet d’entraînement que les Souiris sont unanimes à saluer. Partie avec un festival, Essaouira est passé à deux rendez musicaux par an avant de passer à quatre festivals différents à partir de l’année prochaine. Mais en dépit de l’activité touristique et économique qui se greffe autour du festival, l’enclavement de la ville n’est pas uniquement le fait de la nature. André Azoulay, conseiller du Souverain dont l’entregent a permis sans aucun doute d’accélérer la réussite du festival fait remarquer que la ville a besoin d’un sérieux coup de main.

• Paolo Pondiniaga.

 

Pour ce Souiri de souche", “il est inadmissible que la province n’ait pas un seul établissement supérieur comme il est inconcevable qu’une ville aux potentialités touristiques extraordinaires ait été aussi longtemps et délibérément plongée dans l’oubli". C'est grâce à l'amour qui lie M. Azoulay à sa ville natale qu'Essaouira a pu être tirée de sa torpeur et faire reparler d'elle, qu'elle a enfin eu droit à son propre aéroport, et au regain d'intérêt qu'elle connaît. En définitive, quand une bonne volonté laisse parler son cœur, la résurrection d'une ville est possible. Et au vu de l'assistance des touristes étrangers, Essaouira disposera aussi d'une infrastructure hôtelière digne d'elle. Exemple à multiplier pour d'autres cités tout aussi prometteuses qu'Essaouira.

• Cheb Mami.


Le Maroc en a besoin. Les feux de la scène éteints, Essaouira s’apprête à retrouver cette léthargie qui commence à peser lourd. Aussi bien pour les jeunes qui passent leur temps à flâner dans les ruelles de la Squalla, pour les miséreux qui vivotent dans l’ancienne ville aux murs blancs que pour les petits pêcheurs qui traquent sur de vieilles barques un poisson de plus en plus hypothétique.


Essaouira ambitieuse et non conformiste
bonheur et magie

 

 

Essaouira, le sort nous a souvent obligés à cultiver notre différence, essentiellement pour exister puisque nous avions été trop longtemps laissés sur le bord de la route. Mais au-delà de cet instinct de conservation parfois poussé à l’extrême dans son expression, cette attitude et cette voie, ou ces voix, ont au fil des années, donné une réelle légitimité et une vraie réalité à cette façon d’être Souiri ou de s’identifier à Mogador.
Le Festival des Musiques du Monde, fortement ancré dans le patrimoine de la culture et de l’histoire des Gnaouas, est né aussi de cette quête d’autre chose.
La démarche avait au départ ce qu’il fallait d’insolence, voire de provocant pour trouver sa juste place dans le discours local.
Mais aujourd’hui, à la veille de la quatrième édition du Festival, après plus de 80.000 spectateurs l’an dernier et alors que chacun d’entre nous a encore dans l’oreille et plein les yeux les images de l’Orchestre national de Barbès sur la place Moulay Hassan ou les sublimes improvisations d’Archie Shepp en profonde communion avec le Maâlem Abdellah El Gourd de Tanger. Force est de reconnaître qu’Essaouira a vu juste sans le savoir, et presque sans le vouloir, le jour où à quelques uns nous avons décidé de créer cet espace de rencontres, de découverte, de fusion et de métissage, de respect aussi de notre patrimoine, que nous avons voulu être ouvert au regard et à l’écoute de l’autre.

Patrimoine

Essaouira frondeuse, Essaouira sans complexe, Essaouira ambitieuse et non conformiste. Essaouira tout à la fois mélomane et muse, voilà ce qui a nourri et nourrit encore l’esprit de notre festival des Musiques du monde. Les incertitudes, les difficultés ou le succès, n’y changeront rien. De toute façon Essaouira ne sait pas et ne saura pas faire comme les autres et il y a fort à parier que l’Édition 2001 des Musiques Gnaoua aura porté encore plus loin (si c’est possible) la magie et le bonheur qui nous ont été offerts par les éditions précédentes.

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