Le Sahara, enjeu de la lutte pour le pouvoir en Algérie
La loi des généraux

Le Sahara n'est pas le seul motif de l'inimitié algérienne, mais c'est un élément central des luttes internes pour le pouvoir. Les généraux ont la haute main sur le dossier et sur les relations algéro-marocaines en général. Une normalisation ne leur sied pas. Il faudra donc attendre des jours meilleurs, l'avènement d'une démocratie algérienne, par exemple.

Par Mustapha SEHIMI

 

•Mohamed Lamari

 

Faut-il s'attendre un jour à une véritable normalisation dans les relations maroco-algériennes? On est en droit de se le demander de nouveau alors que celles-ci se crispent ces dernières semaines en particulier à propos de l'attitude d'Alger sur la question du Sahara marocain. Cela tient au contentieux complexe existant entre les deux pays depuis près de quatre décennies sur la base de données connues: antagonisme de deux projets de société, le “modèle" algérien accusant un sinistre historique, forme consensuelle et légitime du régime monarchique marocain contrastant avec l'introuvable solution institutionnelle et démocratique du pays voisin, quête inassouvie d'un leadership d'Alger dans la région…
Mais il y a plus. Ce serait en effet une approche réductrice que de se limiter à ces seuls aspects si l'on ne prend pas en compte d'une manière conséquente une donnée fondamentale: celle de l'enjeu du Sahara récupéré dans la lutte pour le pouvoir en Algérie. Cette équation–là ne date pas de la présidence Bouteflika; elle remonte aux années quatre-vingt. Au lendemain de la disparition de Boumedienne, son successeur, Chadli Bendjedid, s'est trouvé sous l'influence –sinon sous la coupe- des boumediennistes, notamment au sein de l'armée qui n'avait pas encore été réorganisée.

Blocage

Il ne pouvait provoquer de rupture brutale avec l'ancien régime; c'était encore plus vrai à propos du Sahara sur lequel l'armée se positionnait et se définissait d'une manière propre. Celle-ci postule à un statut particulier: celui d'être fondé à agir au nom de ce qu'elle considère comme étant un intérêt supérieur national. À ce titre, les généraux et la haute hiérarchie militaire sont globalement opposés à la normalisation des relations avec le Royaume. On peut peut-être s'échiner à tenter de trouver des nuances entre les uns et les autres; mais, au total, il y a bien un consensus sur leur rapport à la question du Sahara marocain. Le blocage sur la gestion du dossier saharien est ainsi resté le trait constant des deux décennies écoulées, même lors de l'intermède 1986-1989 qui avait marqué une relative “normalisation" entre les deux pays. Au lendemain des événements d'octobre 1988 à Alger le président Chadli Benjedid se voit privé du consensus social et politique qui avait prévalu du temps de son prédécesseur; il essaie alors de trouver une “légitimité" dans une autre forme de pacte, fondé sur le pluralisme et la démocratie. Il s'ensuit que les conditions mêmes qui fondaient pratiquement le soutien algérien au “Polisario" changent d'une manière notable. Des responsables comme Mohamed-Chérif Messaâdia à la tête de l'appareil du F.L.N. et Ahmed Taleb Ibrahimi, alors ministre des Affaires étrangères, sont écartés des postes de décision sur la question du Sahara.

• Houari Boumedienne.

 

L'armée, elle-même, s'est retirée en mars 1989 de toutes les instances du pouvoir. La gestion du conflit du Sahara se trouve alors concentrée entre les mains du président et du nouveau ministre des Affaires étrangères, Boualem Bessaïh, nommé dernièrement d'ailleurs ambassadeur à Rabat. Mais dans ce nouveau contexte, la question du Sahara ne se situe plus au sein du sérail militaire: les limites à la latitude de manœuvre de l'équipe Chadli Bendjedid dépassent le camp des boumediennistes pour gagner celui des islamistes. Cette mouvance-là ne partage guère l'attitude de l'Algérie officielle d'alors. Tout d'abord, elle n'en fait pas une question de premier plan dans la politique régionale et extérieure de l'Algérie; ensuite, sur la base de sa conception de la question nationale ou territoriale, elle met en avant l'Oumma Islamique qui s'oppose à toute revendication d'un “État" supplémentaire divisant davantage la communauté islamique; enfin, pour les islamistes algériens, les Sahraouis du “Polisario" sont perçus, dans une large mesure, comme des marxistes mécréants aux idées fortement laïques… Rien d'étonnant, dans ces conditions, que l'aide au “Polisario" soit à leurs yeux une “faute" commise par Boumedienne et non réparée par Chadli Benjedid. D'une autre manière, le “Polisario" ne livrait-il pas une guerre contre un chef d'État musulman d'un pays frère et voisin, de surcroît Amir Al Mouminine? L'audience accordée en 1991 par le regretté Souverain à Alger, à Abbassi Madani et à d'autres, traduit bien cette symbolique.

Étonnement

En se rendant à Bou Sfer, le 28 mai 1991, pour y rencontrer le président algérien, feu S.M Hassan II n'ignorait guère une équation de cette nature. Il y exprima le vœu de rencontrer les généraux algériens à propos de la question du Sahara –cette demande n'eut pas de suite. Mais le Roi montrait de cette manière au chef de l'État algérien les limites de son pouvoir sur cette question. La carte du Sahara prenait de nouveau sa véritable nature ainsi que sa portée; c'était le dernier atout dont dispose Alger dans ses rapports avec Rabat. Celui-ci se présentait sous la forme d'un diptyque: négociations, référendum. Ce qui excluait une paix marocaine; ce qui montrait aussi que le dossier saharien a été géré par Alger en fonction de circonstances politiques internes du moment.
Assainissement
Après avoir éconduit le président Chadli Bendjedid au début de janvier 1992, l'armée fait appel au regretté Mohamed Boudiaf pour présider le Haut Comité d'État pour tenter de compenser son déficit de légitimité après les événements d'octobre 1988. Très vite, ce dirigeant historique de la révolution algérienne va s'opposer à l'armée tant sur la gestion du dossier islamiste que sur celle du Sahara. Sur ce dernier point, un responsable algérien –et au plus haut niveau- considérait publiquement qu'il s'agissait d'une affaire entre l'Algérie et le Maroc et non plus entre le “Polisario" et le Royaume. Attitude jugée perturbatrice remettant en cause les fragiles équilibres de l'Algérie de 1992 et qui s'ajoutait à ses prises de position de même facture sur la poursuite du processus démocratique, l'assainissement et le jugement de barons déchus du régime, le rôle des militaires. Elle lui fut fatale, en juin 1992, dans les conditions que l'on sait… Quelque huit ans après, l'affaire du Sahara est-elle sortie de cette équation de la politique intérieure de l'Algérie? Rien n'est moins sûr: elle est en effet demeurée comme enjeu à rebondissements. À preuve, la crise bilatérale de l'été 1994 –à la suite des attentats de Marrakech- va de nouveau réactiver la question du Sahara dans un contexte déjà marqué par des tensions. Avec le président Bouteflika, succédant à Liamine Zéroual, les données de base se compliquent: d'abord parce que le nouveau chef d'État algérien a une connaissance particulière de ce dossier dont il a été l'un des principaux géniteurs et maîtres d'œuvre en sa qualité de ministre des Affaires étrangères jusqu'en 1978; ensuite, parce qu'il se heurte au pouvoir de l'armée qui n'entend pas cantonner son domaine d'intervention et qui, de toute façon, en l'espèce, entend garder la haute main sur la politique saharienne ainsi que sur la normalisation des relations avec le Royaume.
Avec l'effilochage continu des reconnaissances internationales de la “RASD", le processus tout aussi significatif de retour des Sahraouis vers leur mère-patrie et l'option de la “3ème voie" qui se dessine, l'Algérie officielle n'est pas en mesure d'opérer la mise à niveau de ses positions qui s'imposent à l'évidence. La junte militaire a un statut et des intérêts liés à l'exploitation de la question du Sahara et seul un ajustement structurel, sur des bases légitimes et démocratiques du pouvoir en Algérie, permettra d'envisager et d'augurer d'une autre posture à cet égard.

 

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