Table Ronde à Paris autour des ouvrages sur "la mémoire" carcérale marocaine
Un bagne Politiquement mort

Les prisons et les bagnes, la transition démocratique au Maroc ont été au centre des débats, le 20 mars, lors d'une table ronde dans le stand du Maroc au Salon du livre de Paris. Entre les forces civiles et politiques et les anciens bagnards, une convergence spontanée s'est faite: plus jamais ça.

Pat Amale SAMIE

 

•Ahmed Merzouki

 

La transition marocaine n'en finit pas d'être disséquée, le Maroc est constamment mis en face de son passé. La démocratie ne se construit nulle part dans l'aisance et sans remous. Le Maroc a connu quelques remous provoqués par l'exhumation de pans sombres de son histoire récente. Ce fut aussi le cas pour la table ronde organisée au Stand du Maroc au Salon du Livre de Paris qui s'est tenu du 16 au 21 mars. Le débat de ce 20 mars, animé par Zakya Daoud, a enregistré des retrouvailles entre quelques planètes, situées “idéologiquement" à des années-lumière les unes des autres. En embrassant Malika Oufkir, Christine Serfaty a souligné la convergence sur le sort qui a été fait aux libertés, cette convergence s'est opérée entre des forces supposées antagoniques. Trois mondes au moins ont pris langue. Il y eut des coups de bec. Mais en définitive, un seul mobile animait ce microcosme à trois têtes, les droits de l'Homme au Maroc.

Carnage

Il y eut des rescapés de Tazmamart, dont le célèbre Ahmed Merzouqi, 18 ans de bagne, auteur de Tazmamart Cellule 10, des victimes des années noires et des défenseurs des droits de l'Homme. Un tel débat a intéressé les Français qui portent un intérêt appuyé à la politique marocaine. Ils étaient nombreux, le contraire aurait été inquiétant. Les absents auront sans doute été les victimes des mitraillages des cadets “qui se croyaient en manœuvres" lors de la tentative de coup d'Etat de Skhirat en juillet 1971. Les putschistes, pas si drogués ni si fourvoyés que ça, avaient commis un carnage. Les victimes des rafales précises ou “perdues" se manifestent au Maroc, ils ont une association et entendent recevoir des réparations morales. C'est un droit. Seulement les anciens des prisons et des bagnes disent se battre, maintenant, pour attirer l'attention des Marocains sur ce qui s'est passé, un atroce calvaire même pour le plus sanglant des putschistes, un mouroir. Maintenant les chefs des putschistes ont déjà été rétribués par le sort. Ce qui n'autorise pas à occulter le fait que les “insurgés" ont laissé des dizaines de morts sur le carreau. Il faudra bien faire des excuses aussi aux enfants de ceux qui sont morts à Skhirat simplement parce qu'ils se trouvaient là.

Excuses

On peut considérer que les putschistes ont payé puisque même les sous fifres ont été matraqués par la justice puis cueillis à leur sortie de prison pour l'enfer du bagne. Une sinistre première, en quelque sorte. Mais les participants à la table ronde, plaident maintenant pour que plus jamais un écrivain ou journaliste étranger ne nous révèle l'existence d'autres Tazmamart. Entre autres engagements. Jawad Mdidèche, Aziz El Ouadie, Fatna El Bouih, Abdelhak Serhane, Abdellatif Laâbi, Christine Serfaty et Ahmed Merzouqi, des auteurs qui ont écrit sur l'incarcération, ont engagé un débat passionné animé par Zakya Daoud, en présence d'environ 200 personnes.
Voilà une avancée conséquente: les gens parlent, se parlent.
Les militants des droits de l'Homme n'ont pas choisi de se battre à l'étranger. Faut-il pour autant pointer la France et les Français “intéressés" du doigt? Écrits, inspirés ou corrigés par des Français, c'est accessoire, les textes sur Tazmamart participent à une remise en question de la citoyenneté même. Abdelaziz Bennani, ancien président et fondateur de l'Organisation marocaine des droits de l'Homme (OMDH) a provoqué le courroux général, suivi de désordre, d'insultes et de vacarme, en dénonçant une présence excessive de la France sur le sujet. Abdelaziz Bennani, qui aurait peu apprécié de ne pas être invité au débat, a critiqué les organisateurs, attribuant l'organisation de la Table ronde à l'Ambassade de France au Maroc, il s'est indigné au sujet des livres sur Tazmamart conçus et écrits par des Français. Position inexplicable, même si l'on sait que souvent les “marocologues" n'ont pas compris grand chose au Maroc.
Les Français écrivent ce qu'ils veulent, les Marocains écrivent ce qu'ils veulent. Il est difficile d'expulser les Français de leur propre pays ou de prétendre les empêcher de parler. Personne ne demande aux Français de se taire sur le Maroc. Les participants à la Table ronde ont d'ailleurs tenu à marquer leur sympathie à Gilles Perrault car “c'est grâce à lui que le dégel a commencé". Les Marocains peuvent donner un son de cloche très différent sur ce qui se dit sur le Maroc, dans tous les lieux où le Maroc passionne, mais toutes les cloches ne sont pas marocaines.
Plus intéressante aura été l'intervention de Christine Serfaty. Un participant joint par téléphone lui a attribué ces propos: “La transition démocratique marocaine ne se fera pas comme ailleurs. Nous n'avons pas de Pétain ni de Pinochet. Il ne pourra y avoir de jugement des responsables des années noires sans porter atteinte à la mémoire de SM Hassan II, le Roi Mohammed VI s'abstiendra de provoquer une rupture avec la continuité dynastique."

Rupture

Dans un débat sur Tazmamart, la pièce de théâtre de Abdelhak Serhane sur le bagne La chienne de Tazmamart et le “roman" de Tahar Ben Jelloun Cette aveuglante absence de lumière, ont été l'objet de charges vigoureuses, ces deux messieurs ayant attendu que Tazmamart soit rasée pour en parler. Abdelhak Serhane, il faut le dire, est venu aux droits de l'Homme sur le tard. Quant à Tahar Ben Jelloun, il n'y a plus rien à en dire.
Le Maroc ose se regarder en face, ceux qui veulent la vérité l'attendent avec confiance même s'ils savent qu'elle aura du retard, mais ils savent aussi que les temps ont changé. Les journalistes de tous les pays ont le droit de faire leur propre lecture de notre passé, c'est un pan de l'histoire universelle. Il serait largement temps d'en finir avec les complexes.

 

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