Les partis de l’ancienne opposition face aux réalités du gouvernement
L’USFP,
une gauche administrative ?

La mutation en cours de l’USFP se vérifie dans l’adhésion de ce parti à une culture étatique qui ne le distinguait pas dans le passé. C’est sans doute le tribut et le corollaire d’une nouvelle culture gouvernementale devant prendre en charge l’autorité de l’État.

Par Mustapha Sehimi

 

• Abderrahmane Youssoufi

 

Il paraît plus difficile de trouver une lisibilité conséquente aux positionnements proclamés par les uns et les autres dans le champ politique : nouvelle gauche, Koutla historique liant l’USFP et le segment islamiste représenté par Al Adl Wal Ihsane, bloc démocratique, etc… Par-delà ce bouillonnement effervescent et quelque peu échevelé, peut-être mésestime-t-on un fait qualitatif de premier plan: un processus de mutation de l’USFP vers un parti s’apparentant à terme, par bien des traits, à ce que l’on pourrait appeler une gauche “administrative".
Contrairement à ce que pourrait laisser entendre une appréhension de niveau primaire et polémique de certains, cette terminologie n’a rien d’infamant ni de rédhibitoire : elle exprime seulement une nature, un état d’esprit, une nouvelle manière d’être pour tout dire.
Schématiquement, on croit pouvoir avancer au moins cinq facteurs significatifs poussant dans ce sens. Le premier d’entre eux est, assurément, l’adhésion de ce parti au cadre institutionnel existant. Depuis le tournant stratégique et historique de l’option démocratique du congrès de décembre 1975, il aura fallu pratiquement deux décennies pour que l’USFP approuve en septembre 1996 la Constitution du Royaume. Cette décision marquait un tournant dans le processus d’intégration au système politique puisque les fondements et l’articulation des pouvoirs publics étaient enfin acceptés en même temps que la centralité du pouvoir royal dans cet édifice. Elle consacrait une démarche déjà engagée dès les élections de 1976/1977 dans le sens d’une intégration à des structures institutionnelles locales et nationales.

Tournant

Deuxième-facteur: la vocation gouvernementale de plus en plus affirmée de ce parti d’être associé à la direction des affaires publiques au niveau national. Les négociations avortées sur les deux premières tentatives de gouvernement d’alternance (novembre 1993 et janvier 1995) participaient déjà de cette préoccupation. Il aura fallu cependant attendre les élections de 1997 pour que cette propension – ou cette ambition si l’on préfère – trouve un aboutissement concluant avec le cabinet Youssoufi, nommé en mars 1998. Sauf à préciser que cette formule présentait certains traits particuliers: elle ne procédait pas des urnes mais d’une volonté royale; elle impliquait l’acceptation d’un compromis minimal qui était à prendre ou à laisser (un “domaine réservé" royal pour les départements dits de souveraineté –justice, affaires étrangères, intérieur, affaires islamiques-; elle commandait une cohabitation et un partage avec des partis issus de l’ancienne majorité comme le RNI et le MNP pour former une majorité parlementaire.

Réglementation

En somme, l’USFP acceptait son instrumentalisation comme composante structurante, aux côtés d’autres partis – son nouveau statut gouvernemental en faisait pour la première fois depuis 1960 un parti comme les autres, se ralliant même à reculons à un processus de banalisation. Elle tournait ainsi le dos à la fonction d’“exception politique” qu’elle mettait volontiers en avant depuis des lustres au nom d’un capital historique et symbolique hérité du mouvement national.
Dans le même temps – et c’est une troisième donnée – en prenant la direction de ce cabinet depuis trois ans, l’USFP laissait de côté les orientations de son programme électoral et les références idéologiques qui le fondaient pour adhérer de plain-pied à une politique économique poursuivie par l’État et qui était celle-là même définie par le Roi.
Il n’est plus question alors de socialisme, de nationalisation ni de planification directive mais d’un libéralisme social articulé sur l’économie de marché, la libre entreprise, l’ajustement structurel de l’appareil d’État - autant d’axes conformes à la médication recommandée par les institutions financières internationales (FMI, Banque Mondiale) pourtant décriée auparavant.
Une autre considération doit également être prise en compte: celle relative à l’acceptation d’une certaine pratique institutionnelle depuis trois ans. Il faut le dire: Me. Abderrahmane Youssoufi, en sa qualité de Premier ministre, n’a pas vraiment dérogé à cet égard par rapport à tous ses prédécesseurs, loin de là. Il s’est plié sans rechigner – mais sans doute avec des “états d’âme" en son for intérieur… - à la conception que se faisait le Roi – feu SM Hassan II et SM Mohammed VI – de son statut et surtout de son rôle. Sa pratique effective du pouvoir réglementaire que lui confie pourtant l’article 63 de la Constitution reste autolimitée et bien modeste; le cantonnement de fait de l’action gouvernementale à des secteurs d’attribution avec le dessaisissement de pans entiers du domaine social – tel le Fonds Hassan II doté de ressources à hauteur de 7 milliards de DH – ne paraît pas faire l’objet d’une interrogation de principe: sans parler du cadrage constant de par les messages royaux ni de la lecture très makhzénienne faite de l’article 30 de la Constitution (al.2) relatif aux nominations aux emplois supérieurs par le Roi. Enfin – et ce n’est pas le moins important– la mutation en cours de l’USFP se vérifie, me semble-t-il, dans un autre domaine: celui de l’adhésion de ce parti à une culture étatique qui ne le distinguait pas dans le passé.
C’est sans doute le tribut et le corollaire d’une nouvelle culture gouvernementale devant prendre en charge l’autorité de l’État, la défense de l’ordre public, la protection des droits et des libertés dans le cadre de la légalité; ce qui, d’ailleurs, trouble certains militants de ce parti encore pétris par les réflexes et les ressorts du passé et désespère le microcosme de la nouvelle gauche et de quelques ONG nostalgiques des ferveurs militantes d’hier. L’USFP, donc, connaîtrait une mue; c’est là un faisceau d’éléments qui en témoigne. Même la diplomatie et la politique étrangère du Royaume confortent cette posture d’un parti affirmant et confortant sa vocation gouvernementale et soucieux de la prolonger au-delà de 2002…

 

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