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Maroc
Hebdo International : Votre livre est un témoignage, un cri, une
thérapie contre la torture, la souffrance et le sentiment de l'injustice
d'hier. Aujourd'hui et près de votre famille, que reste-t-il dans
votre mémoire ?
- Ahmed Marzouki: Contrairement à ce que pensent beaucoup de gens,
je dois vous avouer que je n'ai jamais rigolé dans ma vie autant
que je l'ai fait à Tazmamart.
MHI :
Vous parlez sérieusement?
- Ahmed Marzouki: Oui, je n'ai pas perdu la tête. Cela vous paraît
ahurissant. Je comprends tout à fait votre étonnement. Mais,
je vais, peut être, davantage vous étonner en vous faisant
un deuxième aveu. Il y a quelque temps, je me suis subitement rendu
compte que je ne rigolais plus autant quil m'arrivait de le faire
avec mes camardes à Tazmamart.
MHI
: Je comprends par là que vous viviez dans la joie et l'allégresse
à Tazmamart ?
- Il ny a pas matière à plaisanter. Écoutez,
pendant plus de 18 ans, mes camardes et moi, nous avions mené une
vie de chiens. Nous avons été incarcérés,
torturés, affamés, humiliés comme vous ne pourriez
jamais l'imaginer. Dans cet enfer qu'était Tazmamart, nous avons
réalisé que seul le rire pourrait nous aider à tenir
le coup. Car, nous n'avions pas intérêt à prendre
au sérieux tout ce que nous subissions. Sinon, tous les 58 détenus
auraient péri. Je pense que nous, les 26 rescapés, nous
devons nos vies à cette philosophie du rire. Nous avons dû
lutter physiquement, psychiquement et moralement pour transformer nos
souffrances en des parties de rigolades à la stupéfaction
de nos geôliers qui nous prenaient pour des fous. Croyez-moi, ce
n'était pas du tout une partie de plaisir. À tour de rôle,
chacun de nous imaginait et contait à haute voix à partir
de son cachot des histoires montées de toutes pièces. Des
histoires hilarantes et comiques. Nous rigolions pour le détail
le plus anodin. Mais nous rigolions pour exorciser nos douleurs. Nous
rigolions pour survivre. C'était une question de vie ou de mort.
À force de les relater chaque jour, nous avons fini par apprendre
les histoires, les uns des autres.
MHI :
C'est donc cette expérience de conteur malgré lui, qui vous
a donné l'idée d'écrire vos mémoires?
- Non. Tazmamart cellule 10 " n'est pas une histoire marrante.
Je n'y rigole pas. J'y reconstitue ma vie peu avant, pendant et après
Tazmamart. C'est un témoignage véridique et amer où
il n'y a pas la moindre trace de fiction. D'ailleurs, je ne suis pas un
romancier. Je suis un rescapé du bagne qui a écrit ses mémoires.
Des personnes innocentes ont été injustement condamnées
et cruellement torturées. J'ai écrit pour dire plus jamais
ça. J'ai écrit pour me soulager. Je n'ai pas écrit
ce livre pour accuser, dénoncer ou faire un procès à
quiconque. D'ailleurs, je n'éprouve aucune rancune même envers
le geôlier qui n'as le plus bassement supplicié.
MHI :
A partir de quel moment vous avez décidé d'écrire
vos mémoires?
- Je ne sais pas si vous avez lu La longue lettre de Tazmamart qui a été
publiée en 1990 par la revue Al Karama où j'ai raconté
des séquences tazmartiennes". En fait, j'avais toujours
en tête l'idée d'écrire et relater ma vie carcérale,
comme ça si jamais je mourais, ma famille saurait la vérité
de ce qui m'est arrivé. Un jour, j'ai demandé un crayon.
J'ai remis ce crayon au capitaine Abdellatif Belkbir, qui avait une belle
plume, puis j'ai commencé à lui rapporter des scènes
réelles de notre vie à Tazmamart. Au fur et à mesure
de mon récit, le capitaine Belkbir le reportait sur le manuscrit
dans un style fluide et captivant. Malheureusement, le capitaine Belkbir
a été profondément affecté par ce manuscrit
où sont méticuleusement décrites des scènes
d'agonie de plusieurs de nos camarades. Il est tombé malade et
a été obligé de garder le lit de 1983 jusqu'à
notre libération en 1991. Jusqu'au jour où j'ai rencontré
Ignace Dalle, en 1994, le chef du bureau de l'AFP (Agence France-Presse)
dalors à Rabat, qui m'a
vivement encouragé et m'a beaucoup aidé dans mon entreprise
décriture.
MHI
: Dans le chapitre In memoriam", vous donnez la liste des noms
de vos camardes décédés et enterrés à
Tazmamart. Pourquoi cela ?
- Tazmamart cellule 10" n'est pas exclusivement la mémoire
de Ahmed Marzouki. C'est un témoignage du calvaire de tous mes
camarades avec qui j'ai tellement partagé les plus"
pires et paradoxalement les plus intenses et beaux moments de ma vie.
Je ne saurai pas parler de Tazmamart sans citer le nom de sa première
victime le lieutenant Mohamed Chemsi, décédé le 22
février 1974, et sans évoquer les noms de Mohamed Kinate,
Larbi Meziane, Jilali Dik, Moha Betty, ou du capitaine Abdelhamid Ben
Douro, dernière victime de Tazmamart, mort le 5 mars 1991. Et puis,
j'ai voulu dire que ces hommes sont des victimes et pas des coupables,
comme on a souvent tendance à le croire.
MHI :
Décrivez- moi vos sentiments lorsque vous êtes arrivés
au palais de Skhirat le 10 juillet 1971 dans le convoi dirigé par
le lieutenant-colonel M'hamed Ababou?
- J'aimerais tout de même remettre cette tragédie dans son
véritable contexte. Il ne s'agit pas de voir, d'analyser et de
juger ce qui est arrivé dans le passé à partir du
présent. Ça serait tout, sauf dire la vérité.
Mais avancer des racontars et des mensonges, je trouve ça très
lâche. Il y a beaucoup de jeunes officiers, si ce n'est tous, qui
ne comprenaient absolument pas ce qui est arrivé à Skhirat
ce jour-là. Ça peut paraître invraisemblable, mais
c'est cela la vérité. Je me suis moi-même retrouvé
dans une mutinerie dont je ne connaissais ni les instigateurs ni les victimes
; j'ai été accusé d'un crime que ne je n'ai pas commis
; j'ai été torturé. Durant des années, je
ne savais pas ce que je faisais à Tazmamart.
MHI :
Quel est le fait qui vous a le plus marqué durant vos 18 ans et
39 jours d'emprisonnement dans votre cellule n° 10 ?
- C'est la mort du lieutenant Mohamed Lghalou qui occupait la cellule
n°2. Il a passé 11 ans, paralysé dans son cachot, sans
la moindre assistance médicale. Il pouvait à peine se servir
de sa main droite. Même Tolstoï ou Dostoïevski seraient
incapables de décrire la mort tragique de Mohamed Lghalou. Je me
suis porté volontaire pour faire sa toilette. Vous imaginez qu'est
ce que j'ai découvert? Un mort-vivant avec une barbe jusqu'aux
pieds et des ongles plus longs que des griffes.
MHI :
Comment étaient vos rapports avec les gardiens de la prison ?
- Je ne pensais pas un jour que j'allais rencontrer des êtres humains
aussi cruels que certains de nos geôliers. Sil vous plait,
je n'ai même pas envie d'en parler de ces lâches. Par contre,
je tiens à saluer le courage et la bravoure de certains d'entre
eux qui se sont correctement comportés à notre égard.
Je citerai le nom de Larbi Louiz, il lui est arrivé de se cacher
pour pleurer notre sort. J'ai une autre pensée pour Mohamed Al
Majdoubi qui habite aujourd'hui la petite ville de Rich.
MHI :
Quels liens vous aviez avec le monde extérieur durant le temps
de votre incarcération ?
- A ce sujet, j'ai toujours aimé répéter cette phrase
imagée qui dit que Tazmamart est comme un sous-marin qui tantôt
sombre au fond de l'océan et tantôt refait surface. Le seul
contact que nous avions de temps en temps avec le monde c'était
grâce à un transistor radio dont les deux piles nous ont
été miraculeusement fournies par Larbi Louize en 1975. Pendant
quelques mois, nous avions droit, deux fois par semaine aux informations
radiophoniques. Après les piles se sont épuisées.
Et nous avions dû attendre jusqu'en 1979 pour en avoir deux autres.
MHI :
Comment vous aviez passé les 18 ramadans à Tazmamart ?
- Cétait un autre supplice. Au lieu de trois repas, pendant
le ramadan, nous nen avions droit qu'à deux. Pour le ftour,
un bol de quelque chose de visqueux qui a le goût de tout sauf de
Lahrira, un verre de café au lait et un morceau de pain. Alors
que le menu du shour était fait d'une louche de vermicelles fades.
Et à titre anecdotique, je garde dans ma mémoire cette scène
où M'barek Touil a offert un morceau de savon à Hassan Sefrioui.
Pensant que c'était quelque chose à manger, ce dernier a
mis ce morceau de savon dans sa bouche et aussitôt s'est mis à
gueuler: Alors Si Touil, le fromage que tu m'as donné a un
goût amer".
MHI:
Et le temps dans ce mouroir ?
- Cétait le vide. Le néant. J'avais l'impression que
le temps s'est arrêté dans ma cellule. À Tazmamart,
nous avions dû inventer d'autres notions du temps, de l'espace,
de la souffrance, de la joie. C'était une autre vie.
MHI : Qu'est ce qui vous a le plus aidé à tenir le coup
et à ne pas craquer et sortir vivant de ce mouroir ?
- Ahmed Marzouki : La foi en Dieu. C'était le moteur immuable qui
m'a sauvé de cet enfer.
MHI :
Aviez vous sincèrement caressé l'espoir un moment de sortir
un jour de ce bagne ?
- Avec la foi en Dieu, j'avais l'intime conviction qu'un jour j'allais
revoir les rayons du soleil et le bleu azur du ciel.
MHI :
Comptez-vous vous organiser en une association des victimes de Tazmamart
?
- Nous en avions discuté l'idée, mes camarades et moi, il
y a quelques mois. Nous n'avons rien décidé pour le moment.
Mais je pense que ce serait une association à la mémoire
de tous nos amis qui ont péri à Tazmamart. Elle aurait éventuellement
la vocation de véhiculer certaines de nos revendications comme
le droit à la retraite. D'ailleurs, dans son discours Sa Majesté
le Roi Mohammed VI a parlé de la couverture sociale et médicale.
Jusqu'à aujourd'hui, on ne voit rien venir. Et puis, pourquoi pas
le droit à un logement. Nous ne méritons pas ça!!!
MHI
: Avez-vous récupéré votre passeport ?
- Oui, mercredi 17 janvier 2001. C'est le directeur des Renseignements
Généraux qui me l'a remis en personne.
MHI
: Vous avez un projet de voyage?
- Pour le moment, non.
MHI :
Quelle leçon peut-on tirer de lépreuve Tazmamart ?
- Les jeunes doivent avoir de l'amour pour leur pays, le Maroc. Ce beau
pays, on ne peut pas réduire son histoire à Tazmamart ou
à d'autres pages noires. Le Maroc a une Histoire mémorable
et glorieuse dont tous les Marocains doivent être fiers.
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Enrichi à
son corps défendant d'une expérience intime de la réclusion,
Ahmed Marzouki évoque dans Tazmamart cellule 10 avec justesse sa
vie peu avant, pendant et après son incarcération à
Tazmamart. Son livre ne prend pas parti, évite les jugements et ne
théorise pas.
Ce témoignage peut se lire comme une longue réflexion qui
met en jeu un lieu des plus isolés, la torture physique et morale,
la souffrance et la nostalgie du monde extérieur. Juxtaposant ses
propres observations à celles de ses camarades de mouroir, Ahmed
Marzouki construit patiemment et douloureusement l'image d'une vie (ou de
vies), irrémédiablement écartelée entre paradis
et enfer de la condition humaine.
Tazmamart cellule 10 est à la fois un ensemble de mémoires
et un cri pour dire la vérité.
Marzouki avait 24 ans et le grade de premier sous-lieutenant en 1971, le
10 juillet plus exactement, quand plusieurs centaines de cadets participèrent,
souvent sans savoir vraiment de quoi il retournait, à la tentative
de coup d'Etat menée par le colonel Ababou, à Skhirat. Un
événement sanglant: des dizaines de tués parmi les
invités à la réception du Roi, une panique et une confusion
générales, puis le sort qui tourne en faveur du Souverain.
Arrestation des mutins, torture, exécutions. Avec les gradés
subalternes, Marzouki écope d'une peine de prison. Cinq ans. Il en
fera plus de dix-huit. Pas en prison. En enfer. Quelque part, ou plutôt
nulle part, dans le Moyen-Atlas.
Cet enfer, Marzouki s'en souvient. Mais pour l'Histore, il tient tout de
même à faire cette précision : Pour comprendre
comment vingt-huit officiers et sous-officiers de l'armée de terre
se sont retrouvés le 10 juillet 1971 dans les jardins du palais Skhirat
aux côtés du lieutenant-colonnel M'hamed Ababou qui tentait
de renverser la monarchie , il faut revenir sur la personnalité exceptionnelle
de ce Rifain âgé de 36 ans, marié et père de
quatre enfants. Svelte et petit, il avait le teint clair, la chevelure châtain
et abondante, les mâchoires carrées ; cétait un
mélange de séduction et d'extrême rigueur ".
Ahmed Marzouki restitue longuement la vie à Tazmamart. Il lui a consacré
15 chapitres sur les 23 qui composent son livre. Il y décrit parfaitement
les cachots, les bagnards et les gardiens. Il y confesse ses peines et ses
joies, ses rêves et ses cauchemars. Il en fait ressentir tous les
aspects de cette expérience douleureuse à son lecteur : En
février 1974, soit à peine six mois après notre arrivée
au bagne, est décédé dans le bâtiment 2 le lieutenant
Mohamed Chemsi. Au début du mois de février 1974, il commença
à se cogner la tête contre la porte de fer de sa cellule en
appelant d'une voix désespérée Meryem, sa fille qu'il
adorait. Il réclamait aussi sa femme et sa mère. Il demeura
ainsi quelques jours, tantôt prostré, tantôt hurlant
dans l'indifférence totale de ses gardiens. Jusqu'à ce que
l'un de ceux-ci le découvrit un matin raide mort, la tête et
les mains appuyées contre la porte ".
Pourtant, il fallait tenir. Tenir, oui, en parlant, en hurlant, plutôt,
pour converser avec les cellules voisines. On se racontant des films, des
histoires. On blaguant. On chantant en berbère comme Mohamed Lghalou
qui fredonnait en berbère :
Oh ! Toi le rocher sur lequel s'asseyait ma bien-aimée..
les routes qui mènent vers toi sont coupées,
Et les nouvelles se sont raréfiées... ".
Ahmed Marzouki, Tazmamart cellule 10, éditions Tarik/ Paris-Méditerranée,
334 pages. Prix 90 dhs.
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