Tahar Benjelloun s’explique
“Un faux procès”

L’écrivain marocain donne ici sa version des faits, au sujet des droits d’auteurs et des circonstances de leur partage avec l’ex-détenu, Aziz Binebine.

Par Mouna Hachim

 

• Le prison de Tazmamart

 

• Maroc Hebdo International: Les anciens détenus et les associations des droits de l’Homme vous reprochent principalement de ne pas avoir parlé de Tazmamart pendant la période où les prisonniers y étaient enfermés…
- Je ne conteste pas ce fait mais il convient de le replacer dans le contexte de l’époque; il est facile de penser aujourd’hui que l’on savait tout de l’étendue de ce drame, ce qui est loin d’être le cas. Seules quelques voix isolées, celles des proches des victimes, telle Christine Serfaty, ont tenté d’alerter l’opinion. Au Maroc le silence a été total, y compris de la part de ceux qui aujourd’hui me donnent des leçons. Si je ne suis pas, à l’époque, plus intervenu c’était aussi pour protéger ma famille au Maroc et ma possibilité d’y retourner. Raisons que les moralistes peuvent trouver mineures mais qui ne l’étaient pas à mes yeux.
Et n’est-il pas incohérent de me reprocher de faire aujourd’hui ce que l’on me reproche de n’avoir pas fait hier? La littérature ne garde-t-elle sa force de combat et d’exemple que dans l’actualité?

• Avec la lettre ouverte de Aziz Binebine, voilà qu’on vous reproche d’avoir utilisé le témoignage d’un rescapé contre sa volonté.
- Je peux facilement démontrer que cet argument est mensonger. Voici la chronologie des faits :
Le 6 janvier 2000: Mahi, le frère d’Aziz Benbine, me demande devant témoins d’écrire ce livre. Le 12 février : Mahi organise une rencontre avec Aziz Binebine au domicile de celui-ci à Marrakech, pour un premier entretien.
Le 8 juin 2000: Aziz Binebine m’envoie une lettre après lecture du manuscrit dans laquelle il exprime son enthousiasme et juge le livre “impeccable".
Le 27 octobre : réunion avec Aziz Binebine dans le bureau de Claude Cherki, PDG des Éditions du Seuil. Un contrat de co-auteur a été signé avec Aziz Binebine. Conformément à ce contrat, il a reçu un chèque de 408.500 francs, représentant 50% de l’avance après impôts, soit 33% de l’avance brute. J’ai maintenant quelque chose à dire, comme écrivain:
Je considère que la littérature, et en particulier le roman, est ma forme de combat et tous mes livres l’ont prouvé. Ce qui m’intéresse c’est de savoir si ce livre respecte ceux qui ont vécu cet enfer et s’il est bon. Le reste relève de faux procès faits par des gens dont l’incohérence de comportement, dont j’ai donné les preuves plus haut, vient peut-être de pressions diverses.


Lettre de Aziz Binebine à Tahar Benjelloun
“Impeccable”

 

(...) J’ai lu le livre d’un trait, ça fait longtemps que ce n’est pas arrivé. Il est impeccable.
Je ne sais pas si c’est parce que je cherchais personnellement quelque chose dans ce texte, mais je trouve que le personnage central manque d’une certaine continuité psychologique. C’est tantôt moi, tantôt toi, tantôt une autre personne. J’ai cru découvrir un peu de ton ami égyptien. Celui que tu m’as présenté à Paris dans ton bureau.
Tu mélanges mon absence de haine et ton besoin de colère d’une façon assez détonante. Tu parles de paix, de sérénité et puis Boum! Ta colère éclate, est-ce voulu?
Je ne me souviens plus dans quel passage j’ai noté ceci : je faisais souvent cette prière “Seigneur, je ne suis ni un héros ni un saint, je ne suis qu’un faible pêcheur qui implore ton pardon et la force de vaincre ses faiblesses".
Bravo pour le rêve du père en guenilles, le symbole est génial. J’ai adoré le passage de L’Étranger. J’avais besoin d’entendre parler aujourd’hui de Camus, particulièrement dans cette histoire.
Camus était le lien qui unissait mes deux vies antérieures. Ma jeunesse et Tazmamart. C’est un des liens qui évitent la dislocation de mon moi.
Remarque : Je ne sais pas ce que tu as avec les cafards ce sont des bêtes sales mais inoffensives. À ma connaissance, elles n’ont jamais bouffé personne.
Merci pour le passage de tibibt.
J’ai bien rigolé au passage : “C’est bien. Nous ne sommes pas les seuls à avoir des visions. Eux aussi sont en train de devenir dingues. C’est bon pour mon moral".
J’ai aimé la façon dont tu allies le conte, la philosophe et la poésie dans une œuvre romanesque.
Dis moi s’il te plait ne pourrais-tu pas insérer quelques lignes pour dire que c’est un roman tiré d’une histoire vraie. Mais que les personnages et les évèénements n’ont pas été respectés dans leur intégralité. (pour préserver certaines susceptibilités). Au moment où je t’écris ces lignes, un
tibibt vient de se poser sur mon balcon en face.

 

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