Qui en veut à Tahar Benjelloun ?
Tazmamart une histoire marocaine

Polémique autour du dernier roman de Tahar Benjelloun, "Cette aveuglante absence de lumière", largement inspiré des années d’enfermement de Aziz Binebine dans le tristement célèbre bagne de Tazmamart. Quel est le litige réel qui oppose l’auteur à son témoin ? Pourquoi cette effervescence dans le milieu des amis des anciens détenus? Ce qui est sûr c’est que le roman est déjà promis au succès escompté, mais Tahar Benjelloun pouvait se passer d’une telle publicité...


Par Mouna Hachim

 

Tahar Benjelloun “a choisi le silence sur le Maroc et le courage et l’audace sur l’Algérie ou la Palestine.

 

Mésaventure de Tahar Benjelloun : son dernier roman, “Cette Aveuglante absence de lumière", édité chez Le Seuil, attise la controverse.
Comme le signale la couverture du livre, l’œuvre est une fiction, inspirée de faits réels, basés sur le témoignage d’un ex-détenu, Aziz Binebine, qui a passé 18 ans dans le bagne-mouroir de Tazmamart pour avoir participé au putsch de 1972.
Le malaise provient de deux causes essentielles :
D’abord le témoin lui-même, Aziz Binebine qui dénonce dans une lettre ouverte, datant du mardi 9 janvier 2001, les conditions de rédaction du livre ainsi que quelques éléments du contrat ; ensuite les amis des anciens détenus qui crient à l’imposture. Comment un écrivain qui s’est tu, au temps de la peur, se permet-il de parler au nom de la liberté et du droit?
Pendant ce temps, Tahar Benjelloun ne chôme pas, de plateau-télé en conférence de presse, obligé de répondre aux accusations des uns et au revirement des autres.

Un thème vendeur

Deux “affaires" ont été révélées au public en moins d’un an.
En fait, l’image du romancier-poète a été quelque peu ternie par la première, l’affaire de “Fatna", sa femme de ménage qui l’a accusé de mauvais traitements, à la fin de l’été 2000, via la presse française et le comité contre l’esclavage moderne, SOS esclavage.
Dans l’édition du 9 septembre du quotidien français Libération, le journaliste Stephen Smith n’hésite pas à écrire que l’écrivain marocain lui aurait fait part d’une exploitation de cette affaire par les services secrets marocains afin de le dissuader de sortir son roman.
Version formellement rejetée par Tahar Benjelloun, le jour même dans Le Monde, puis dans une interview accordée à Maroc Hebdo International (MHI N°431).
Le livre n’était pas encore sorti.
Aujourd’hui, avec la sortie du livre et la promotion qui s’en suit, ce sont les réactions des anciens détenus des geôles de Tazmamart, libérés en 1991, qui portent un coup dur à notre Prix Goncourt.

L’écrivain et le prisonnier

Principaux reproches : son mutisme pendant leurs années de malheur alors que des voix avaient commencé à fuser dès la fin des années 70, de même que la récupération et l’exploitation d’un thème vendeur.
Le Forum marocain pour la Vérité et la Justice ne mâche pas ses mots. Larbi Maaninou, président de la section France du Forum a déclaré dans un communiqué que Tahar Benjelloun “a choisi le silence sur le Maroc et le courage et l’audace sur l’Algérie ou la Palestine. Nous ne pouvons comprendre qu’un intellectuel se taise devant l’horreur lorsque cette horreur est chez lui et se transforme en donneur de leçons ailleurs dans le monde". Féroce.
L’auteur, on le sait, revendique un statut d’intellectuel engagé. Rappelons à ce titre ses plaidoyers pour la Tchéchénie ou, plus proches de nous, en 1995, ses diatribes contre l’inertie de la gauche française au sujet des massacres en Algérie, harangues qui lui avaient valu des reproches sur sa réaction tardive -déjà!- et sur son silence sur le sort de ses propres compatriotes, embastillés pendant des décennies dans les oubliettes du Royaume.
C’est maintenant Aziz Binebine, ex-détenu et témoin, qui réagit, par le biais d’une lettre ouverte, remettant en question les conditions mêmes de la rédaction du livre.
Nous avons contacté son frère Mahi, peintre et romancier de renom qui ne conteste pas le choix du thème, considérant qu’il n’est l’exclusivité de personne. “Mon frère, dit-il, était globalement content du roman". Ce seraient plutôt les déclarations de Tahar Benjelloun à la presse qui auraient provoqué leur colère.
“Il dit que mon frère l’avait supplié pour qu’il écrive son histoire, alors que c’est lui qui me harcelait pour que je lui présente mon frère qui ne voulait pas raconter son histoire pour des raisons personnelles. Tahar Benjelloun a le droit d’écrire son texte, mais qu’il en assume pleinement la paternité !".
Quant à la conclusion du contrat, elle aurait été l’objet d’un âpre marchandage -Certains diront que c’est de bonne guerre ! - Selon Mahi Binebine, l’auteur n’aurait proposé au départ que 10 % des droits d’auteurs qui avoisinent les 800.000 francs nets (1FF= 1DH50), pour arriver au bout du compte à un taux plus équitable de 50 %, sur lesquels il aurait déjà perçu une avance de 408.500 FF, équivalant à 33% du montant global.

La cabale qui dure

Joint à son bureau parisien, mardi 16 janvier, Tahar Benjelloun n’a pas caché son exaspération par cette “cabale" qui le visait personnellement.
Le jour même, Libération et Le Figaro ajoutaient leur grain de sel à la polémique, notre ami téléguidé, Gilles Perraut, criait à la lâcheté à l’AFP, pendant que l’auteur de La Plus haute des solitudes se préparait à se rendre sur le plateau-télé de LCI où l’affaire n’allait pas tarder à être évoquée.
Car le succès a toujours quelque chose de suspect, avait-il déclaré un jour, et jusque Mahi Binebine reconnaît que les adversaires de Tahar Benjelloun ont trouvé là, une occasion à la mesure de leurs ressentiments
Ce n’est pas la première fois que ce natif de Tanger, installé à Paris dès 1971 dérange par ses écrits, destinés dit-on au public français et par la propulsion d’êtres exclus de la parole (prostituée, immigré, fou-sage, androgyne…). Mais là au moins, il avait la possibilité de s’abriter derrière les méandres insaisissables de l’imaginaire.

 

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