Les Alaouites ont fait de la mer une priorité
LA GRANDEUR DE LA NATION

 

Les Alaouites s'étaient fixés pour but prioritaire de libérer les places maritimes marocaines de l'occupant étranger et de restaurer l'unité marocaine. Un grand nombre de navires marchands européens furent capturés jusque dans la Manche et au large des loitains rivages de l'Islande.

 

Par Abdelkader TIMOULE

 


• Le Sultan Sidi Mohamed Ben Abdellah (1757 - 1790).

 

L'arrivée au pouvoir des Alaouites en 1659 correspondait à une orientation nouvelle du cours de l'Histoire du Maroc. Depuis 1630, et sous la conduite du fondateur de la Dynastie, Moulay Ali Chérif, et son fils Moulay M'hamed, les historiens notent que le pays qui vivait tourné vers ses horizons sahariens, veilla désormais sur ce qui se déroulait près de ses côtes atlantiques; du reste les Alaouites sont originaires de Yanbou, port d'arabie sur la mer Rouge d'où ils immigrèrent vers le Maghreb pour s'installer chez les tribus filalies au XIIIème siècle.
Ces liaisons traditionnelles continentales avec l'Afrique et le Moyen-Orient allaient être de plus en plus abandonnées au profit d'échanges maritimes avec le monde occidental chrétien, lequel animé d'un esprit de croisade et de lucre, encourageait l'Espagne et le Portugal, et bien avant la conquête de l'Andalousie, à agresser, aux fins d'occupation, les places maritimes du Maghreb.

Impulsion

Les Alaouites s'étaient fixés pour but prioritaire de libérer ces places de l'occupant étranger et de restaurer l'unité marocaine.
Moulay Rachid, proclamé Sultan en 1664, entreprit dès son avènement la mise en œuvre de cet ambitieux programme politique. Après s'être rendu maître de la zaouia de Dilai, le 24 juin 1668, il se débarassa de l'agitateur et grand Raïss corsaire Abdelkader Ghaïlane et mit ainsi un terme définitif à l'autonomie de ses corsaires de Salé. En 1669, Moulay Rachid s'irrita de l'attitude belliqueuse des États d'Europe. Il donna l'ordre à ses corsaires de redoubler d'activité afin de faire respecter par les Chrétiens la nouvelle Monarchie Chérifienne ou Hassanienne.
Après avoir fléchi pendant les dernières années de la dynastie saâdienne l'activité des corsaires salétins, sous l'impulsion chérifienne, connut un regain de vigueur. Les eaux européennes furent de nouveau sillonnées par les chébecs de Salé. Un grand nombre de navires marchands européens furent capturés jusque dans la Manche et au large des loitains rivages de l'Islande.
Malheureusement Moulay Rachid disparut très vite, victime d'une terrible chute de cheval lors de festivités équestres consistant en de périlleuses simulations de charge de combat. Son frère et gouverneur de Meknès lui succèda le vendredi du mois de Moharrem de l'an 1081 de l'Hégire ou 17 avril 1672 J.C. Le vendredi d’après, juste après la prière du dohr l'immense esplanade du Méchouar était envahie par une foule venue dans l'attente d'une Makhzania ou activités royales publiques du nouveau Sultan Moulay Ismaïl. Parmi les personnalités présentes au palais de Meknès se distinguait nettement par sa belle allure, une rangée de dignitaires richement vêtus d'extraordinaires tenues: c'étaient les gens de mer de Salé, armateurs et corsaires venus présenter au nouveau souverain l'allégeance au nom des habitants de la capitale maritime du Royaume.
A la tête de la délégation l'armateur slaoui (seletin) Abdelkader Mâninou dit Marino et son frère, l'ambassadeur Haj Ali Maâninou. A leur côté, tout le gratin des chefs du jihad maritime de Salé à savoir: Abdellah Ben Aïcha, amir al bahr (amiral) de la flotte marocaine, son frère Raïs Abderrahmane Ben Aïcha, Raïs Fennich, vice amiral; Raïs Ali Hakem, Raïs Haj Brahim, Raïs Candil et le redoutable Raïs Maïze.
Après la cérémonie d'allégeance, tout ce beau monde de grands marins fut invité à l'intérieur du Palais et sous la conduite du Caïd Haddou Hajib (chambellan) du Sultan, les corsaires furent introduits dans la salle du Trône.
Le Sultan Moulay Ismaïl visiblement charmé tant par l'allure décontractée que par la réputation de bravoure militaire en mer des Slaouis, les accueillit avec beaucoup d'affabilité, les invita à un passionnant dialogue sur leur métier, notamment le commerce et les relations avec le monde extérieur que les raïs étaient les rares Marocains à connaître pour l'avoir fréquenté souvent au péril de leur vie. A l'issue de cette longue et fructueuse audience royale, l'avisé Sultan nomma séance tenante Abdelkader Maaninou gouverneur de Rabat-Salé.
Par la suite Moulay Ismaïl nomma Haj Mohamed Timim gouverneur de Tétouan, autre bastion des corsaires en Méditerranée. Aux deux gouverneurs, le Sultan confia l'urgente mission de renouer contact et prendre attache avec les négociants français dans leurs comptoirs commerciaux de Salé, Safi, Agadir et Tétouan.
Deux années plus tard le Sultan créa le ministère de la mer ou ouizarat Al Bahr qui mit beaucoup d'ordre dans la gestion des affaires maritimes. Déjà grand gouverneur avant d'accéder au trône, Moulay Ismaïl, en stratège implacable, savait que le monde chrétien était puissant en mer et que le Maghreb ne devait son salut qu'au dynamisme des corsaires et leurs flottes maghrébines peu nombreuses certes mais d'intense activité car placées entre les mains des meilleurs marins qui puissent alors exister de Salé à Tétouan, d'Alger à Tunis et à Tripoli. Moulay Ismaïl cherchait la paix avec l'étranger et voulait pour cela que ce dernier évacuat les villes marocaines qu'il occupait de la Maâmora à Tanger, Sebta, Mellilia, El Jadida dans lesquelles Anglais, Français, Espagnols et Portugais étaient impliqués.
"Dieu a donné aux musulmans l'Empire des terres, laissant aux païens celui de la mer" écrivit avec hauteur Moulay Ismaïl à Louis XIV, Roi de France. Mais le Sultan ne voudrait plus de cette infériorité en mer aussi et après un raid meurtier de la marine anglaise sur le littoral maroco-algérien duquel ils firent prisonniers de paisibles marins pêcheurs de ces deux pays. Le Sultan écrivit au Roi d'Angleterre:
"Pour ce qui concerne les esclaves que vous avez faits, ils sont de différentes villes et ne sont pas tous du nombre de mes sujets. Ce que j'en faisais était par charité, parce qu'ils sont musulmans et que c'est la nécessité qui les fait aller sur mer pour avoir de quoi vivre". Par contre "ceux qui sont du nombre de mes soldats, ils voguent sur mer pour combatre et mourir s'il le faut, pour la défense du pays, mais les Musulmans que vous avez pris sont des gens de petites conditions, désarmés qui ne méritent pas cette agression". "Je vais désormais faire construire des vaisseaux aussi grands que les vôtres, et peut-être davantage. J'espère aller en course sur vous dans vos mers d'Angleterre, comme vous aller sur nous dans les nôtres, et prendre à mon tour vos vaisseaux et vos capitaines". Jusqu'à sa mort en 1727, Moulay Ismaïl se consacra à l'édification d'un grand empire continental et maritime, tâche que poursuivra avec éclat son petit fils sidi Mohamed Ben Abdellah ou Mohamed III (1757-1790) avec la création d'une forte place maritime à Essaouira et à Casablanca, ainsi que la reprise de l'arsenal de Salé pour la construction de la flotte que commandaient de très compétents raïs tels l'amiral Salah, et les Raïs Faraj, Haj Hassoun Aouad Slaoui, Kadour Chaïb Rbati, Lahchmi et Larbi Mestari, Mohamed Essalhi, Kadour Ben Marouf, Ali Ben Messoud, Oueld Ramdan, etc.

Attache

Le Sultan Moulay Hassan 1er (1873-1894) lutta courageusement pour sauver le pays de la main-mise étrangère. Il tenta vainement de faire construire une flotte marchande et militaire.
Et nous arrivons au règne du père de la nation S.M. le Roi Mohamed V, que seconda brillament le Prince Hériter Moulay Hassan, intronisé Roi en 1961, et qui donna toute la mesure de son savoir faire au pays. Monarque de formation juridique et d'officier de marine, il lègue à son illustre fils, l'actuel Roi Mohamed VI un héritage en patrimoine de mer jamais atteint depuis la grande dynastie mérinide.
Le 31 décembre 1999, ultime journée du millénaire écoulé, à Rabat, S.M. le Roi Mohamed VI nomma un wali-gouverneur de la capitale ismailienne en la personne d'un membre respecté des gens de mer; de même que la récente nomination du S/G du ministère du Transport, autre spécialiste du secteur a ravi les professionnels de la mer très honorés de cette marque de confiance royale à l'égard de deux éminentes personnalités des leurs. Heureux présages qui, espèrent-ils, augurent à d’autres sollicitudes royales destinées à rehausser le maritime et, partant, la grandeur du Royaume.

 

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