Abdelkader Retnani, patron de la maison d’édition Eddif
“ANTIPATHIE INCOMPRÉHENSIBLE”

 

Ces derniers jours, une rumeur circulait avec de plus en plus d’insistance. Abdelkader Retnani aurait déposé le bilan de sa maison d’édition Eddif. A l’origine, un différend qui l’oppose à Marie Louise Belarbi, du Carrefour du Livre… L’occasion pour nous de faire le point avec un éditeur pas comme les autres.

 

Propos recueillis par Taïeb CHADI

 

• Abdelkader Retnani, patron d’Eddif.

 

• Maroc-Hebdo International: C’est vrai que vous avez déposé votre bilan ?
- Abdelkader Retnani: Non. Je n’ai pas déposé le moindre bilan. La preuve, Eddif est toujours ouverte et elle continue à fonctionner normalement. Pourtant depuis quelques jours, on parle dans le milieu de l’édition de la faillite d’Eddif.. C’est vrai, il y a un de mes écrivains à l’étranger qui m’a appelé pour me dire la même chose. Je suis sûr qu’il y a des gens dans l’édition qui souhaitent ma disparition. Mais malheureusement pour eux, je suis toujours là. Mieux encore, Eddif a des jours meilleurs devant elle. Pour la rentrée, nous avons programmé pas moins de onze titres dont "La chambre noire" de Jaouad Mdidech, un ex-hôte de Derb Moulay Chérif, qui sortira bientôt.

• Vous voulez dire que Eddif se porte bien ?
- Elle se porte comme un charme.

• Vous ne traversez aucune crise financière ?
- Ca sera vous mentir de vous dire que la santé financière d’Eddif est en béton. D’ailleurs, et à ma connaissance, personne dans l’édition au Maroc ne pourra avancer le contraire. Depuis sa création, Eddif a toujours souffert de ce problème, mais avec le temps, nous avons appris à le gérer et de continuer à éditer malgré tous les problèmes du monde. Et ce n’est pas aujourd’hui qu’on va mettre la clef sous la porte à cause de la fragilité et la précarité de nos moyens.

• C’est donc votre réussite qui vous fait des jaloux dans le métier ?
- Tant mieux. Cela veut dire donc que j’ai réussi. Et puis ce qui est ridicule, c’est que ces gens qui propagent ce genre d’intoxication à mon égard ne se rendent pas compte que cela profiterait énormément à mon entreprise.

• Mais vous êtes également le mal aimé de l’édition ?
- C’est vrai, je n’ai jamais compris cette antipathie en coulisses de la part de certains de mes confrères. Est-ce de l’émulation ou est-ce que je ne fais pas très éditeur ? Je ne sais pas. En tout cas, cette culture de la jalousie ne nous est pas étrangère.

• On dit que vous êtes arrivé à l’édition par la fenêtre...
- Comment cela par la fenêtre ? J’ai fondé mon entreprise Eddif comme tout autre entrepreneur dans ce monde. Et puis je n’ai de compte à rendre à personne. Je suis un éditeur comme les autres. Ma boîte publie une trentaine de livres par an. Mes livres se comportent bien au marché. Ça a l’air de bien marcher. J’aimerais bien qu’on fasse mieux ! Alors je ne vois pas à quoi vous faites allusion.

• Je n’insinue rien. Ce sont vos confrères qui invoquent souvent votre passé d’exportateur d’agrumes …

- Écoutez, je n’ai jamais été un exportateur d’agrumes ou de tomates. J’ai travaillé dans un organisme d’exportation d’agrumes. La nuance est de taille. Et puis, il n’y a rien qui interdit à un exportateur d’investir dans l’édition. C’est un tabou ou quoi ? Aussi, existe-t-il des êtres qui naissent avec l’ " illustre " titre d’éditeur.
Tout le monde a, quelque part, entamé une carrière professionnelle avant de se décider de se lancer dans l’édition.

• Vous étiez également président du Raja ?
- Oui, j’étais président du Raja club Football pendant 5 ans. Lors de ma présidence, le Raja a été sacré en 1989 et pour la première fois de son histoire champion du Maroc. L’année d’après, nous avons gagné la Coupe d’Afrique dans son ancienne version.
C’est au terme de mon mandat au Raja, que j’ai décidé de fonder la maison d’édition Eddif.

• C’est la passion du foot alors qui vous a amené à l’édition ?

- Je ne comprends pas pourquoi vous faites le lien entre le foot et l’édition. Je dois vous avouer que la décision de fonder une maison d’édition n’était pas le résultat d’une étude de marché ou la conséquence de l’attraction d’un secteur où l’on peut faire une fortune. Au contraire, personne ne m’a encouragé à investir dans l’édition. Et tout laissait prévoir que j’allais me casser la gueule et faire faillite immédiatement.
Et c’est vrai que j’ai perdu beaucoup d’argent et que mon entreprise n’était pas du tout une affaire qui marchait bien.Tout cela, pour vous dire que c’est par passion pour les livres et suite à un coup de cœur pour l’édition que j’ai créé Eddif.

• Vous voulez dire que vous êtes un féru du livre et de la lecture ?
- Absolument. Quand j’étais gamin, j’ai toujours aimé dévorer toutes les séries de bandes dessinées qui me tombaint entre les mains. D’ailleurs j’avais la passion de les collectionner et de les garder jalousement.

• C’était quoi vos BD préférées ?
- J’adorais des BD comme Zembla, Blek, Kiwi, Akim, Ombrax, Tex Willer et bien d’autres.

• Quel est le dernier livre que vous avez lu ?
- C’est un manuscrit de Abdellatif Laabi que nous comptons publier bientôt.

• Comment sont vos rapports avec les écrivains que vous éditez ?
- J’entretiens de bons rapports avec tous mes écrivains.
Ma méthode de travail est très transparente. Une fois la décision de publier un livre est prise, je prépare un contrat en bonne et due forme où il est écrit noir sur blanc, sans aucune ambiguïté, les droits de l’auteur ainsi que ses devoirs. C’est en connaissance de cause que l’écrivain approuve et signe son contrat. Grâce à cette procédure, je n’ai eu jamais le moindre problème avec mes auteurs.

• Quel pourcentage de droits d’auteur touchent vos écrivains ?
- 10 %.

• Sont-il toujours contents de cela ?

- Généralement oui.

• Quel est votre budget annuel ?
- Huit millions de dirhams.

• On remarque que vous éditez beaucoup d’essais et peu de romans ?
- C’est une question de marché. Le lecteur marocain aime lire les essais. La fiction locale l’enchante peu.

• Comment expliquez-vous cela ?
- Au Maroc, il y a un engouement terrible pour les livres qui remettent en question l’ordre établi des choses. On préfère les écrits qui dénoncent, mettent à nu les côtés négatifs de notre société ou carrément les ouvrages qui bousculent les tabous. La preuve, à titre d’exemple, par le livre de Soumaya Guessouss "Au-delà de toute pudeur". Nous l’avons édité plus d’une fois et il a réalisé des ventes de 40 mille exemplaires.

• Vous voulez dire que le lecteur marocain n’aime pas rêver ?

- Ce n’est pas que le lecteur marocain n’aime pas rêver. Mais, d’après notre expérience, il n’est pas attiré par la fiction. Peut-être qu’il la trouve trop belle pour être vraie.

• Mais même dans la fiction, vous pouvez vendre des cauchemars ?
- C’est trop compliqué à expliquer. Mais tout ce que nous avons constaté c’est que le lecteur marocain s’intéresse beaucoup plus à l’essai qu’à la fiction.

 

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