La candidature du Maroc pour l’organisation de la Coupe du Monde 2006 de football
ET POURQUOI PAS!

Doit-on indexer la prétention à l'organisation de la Coupe du monde de football, sur le PNB des pays candidats? Autrement dit, le Mondial va aux pays qui sont déjà largement équipés pour ce genre de manifestation. La FIFA ne serait alors qu'une banque de foot, qui ne prête qu'aux riches. Cette vision n'est plus conforme au rôle et à la place du sport dans les relations internationales telles qu'elles sont en train de se mettre en place et de se réguler. La FIFA est urgemment appelée à emboîter le pas à cette évolution en sortant de ses recettes habituelles. Elle ne peut le faire que si elle conçoit le sport, en l'occurrence le Mondial, comme un formidable levier de développement des pays émergents. Une opportunité pour rapprocher, un tant soit peu et autant que faire se peut, les pays du Sud des paramètres économiques des pays Nord. C'est l'unique moyen pour que le Mondial se mondialise. Pour qu'il participe à la dynamique internationale actuelle. Pour qu'il mérite enfin son nom.

Par Abdellatif MANSOUR

 

SAR le Prince Moulay Rachid

On n'ose pas y croire. On se dit ce serait trop beau pour être vrai. On se murmure à soi-même, et pourquoi pas! Puis on est de nouveau pris par le doute. Et l'on repart dans des supputations et des conjectures interminables. Ainsi va notre rapport à la candidature du Maroc pour l'accueil de la phase finale de la Coupe du Monde 2006 de football. Un rapport naturellement passionnel, mais néanmoins lucide.
Depuis que le dossier marocain a été officiellement présenté au siège de la FIFA à Zurich, un 9 août 1999, une question taraude tous les esprits. Sommes-nous capables d'organiser une manifestation aussi lourde en termes d'infrastructures et de logistique, une manifestation qui, avec les jeux olympiques, est la véritable illustration de la réduction de la planète à un village médiatique? La mère des questions devenue, au fil du temps, une sorte d'introspection nationale, un lieu de télescopage des mondialo- convaincus et des mondialo-sceptiques.
Jauger ses moyens et ses capacités intrinsèques n'empêche pas de rêver. Feu S.M Hassan II, initiateur de ce projet aux allures de défi, projet repris, appuyé et redéployé par S.M Mohamed VI, répétait à l'envi que le rêve est le moteur des nations. Rêve et projet, deux mots clés repris par le slogan de la campagne marocaine. Deux concepts qui n'en font qu'un et qui doivent être reçus et perçus comme une ambition démesurée et déraisonnable, mais comme un rêve lucide et un projet faisable et réalisable.

Rotation

Il va sans dire que nous ne nous sommes pas contentés de simulation verbale faite de mots grandiloquents et de vœux ardents. Nous avons présenté un dossier digne de l'événement. Un dossier où figure un existant à améliorer et des engagements à tenir dans tous les domaines nécessaires à la réussite de cette manifestation. Ce n'est un secret pour personne que notre candidature tient plus d'engagements à honorer, de beaucoup de choses à faire que d'un existant à parfaire. Nous en sommes conscients ; la FIFA et nos concurrents aussi. Toute notre démarche par rapport à ce dossier démontre que nous entendons faire de ce décalage la force plutôt que la faiblesse de notre candidature.
Le principe de la rotation entre les continents semble avoir été retenu. Après plusieurs fois l'Europe et l'Amérique latine, une fois l'Amérique du Nord et prochainement l'Asie, le tour de l'Afrique semble être venu. Sur ce plan-là, l'affaire est presque entendue. Il y aurait, à ce sujet, un regroupement majoritaire des vingt-quatre membres du comité exécutif de la FIFA, voire même un penchant à peine dissimulé de son président, Joseph Blatter, malgré son obligation de réserve. Après l'effondrement du bloc soviétique et le recentrage de l'Europe vers l'Est, la communauté sportive internationale, représentée par la FIFA, pourrait bien se rappeler au bon souvenir de la bonne vieille Afrique. Plus qu'un égard, ce serait une volonté de réhabilitation d'un continent oublié et meurtri qui fait toujours figure de quart-monde. Peut-être même un peu moins que le quart en termes d'aide au développement et de possibilités réelles d'intégration dans le nouvel ordre mondial. La FIFA, tout comme le CIO, fait aussi de la géo-stratégie. Au conclave sportif de Zurich, on doit savoir que le sport, à ce niveau de concentration et de pratique de haut niveau, n'est plus un exercice ludique, mais une vision du monde. Confier le mondial 2006 à l'Afrique relève de ce nouveau statut du sport dans les relations inter-nations et inter-continents.

Driss Benhima

 

Il se trouve que l'Afrique a deux postulants. Le Royaume du Maroc et la République d’Afrique du Sud. Deux candidats aux deux extrémités du continent. La Confédération africaine de football aurait souhaité n'en avoir qu'un. Issa Hayatou, président de la CAF, devrait bien se faire une raison. Ce sera chacun pour soi et tous pour l'Afrique. Chacun des deux pays a eu suffisamment de temps pour faire valoir ses arguments. En ce qui nous concerne, c'est Driss Benhima qui en a eu la charge. Force est de reconnaître qu'il l'a fait avec panache et beaucoup de conviction.
Nous nous y sommes pris un peu tard. Mais la détermination d'aller jusqu'au bout de nos chances n'a jamais failli. Elle a été confirmée par la nomination du Prince Moulay Rachid à la tête du comité national de la candidature marocaine. Une représentation nationale du plus haut niveau pour une troisième candidature qui sera peut-être la bonne, après celles, ratées de peu, en 1994 et 1998. Les leçons de ces deux premières tentatives ont été assimilées. “Maroc 2006” est plus crédible, plus attractif, plus jouable.

Schématisation

On a beaucoup ergoté sur les atouts en équipements en tout genre de l'Afrique du Sud. Les Sud-Africains auraient ainsi des auto-routes, des hôtels et des stades… Ils ont sûrement tout cela et beaucoup d'autres choses encore. Alors que nous n'aurions, nous, que des maquettes de projets à réaliser au cas où l'on voterait pour nous.
Ce schéma a effleuré beaucoup d'esprits. Chez nous et ailleurs. Cette schématisation est ridicule, réductrice, simpliste et grotesque. La RSA et le Maroc sont deux histoires, deux entités socio-politiques, deux réalités économiques complètement différentes. Deux facettes pas du tout comparables d'un même continent. Presque deux Afriques. De par son passé et son expérience actuelle de cohabitation raciale, l'Afrique du Sud est une puissance continentale d'un type très particulier. Un coin d'Occident en Afrique. Ce n'est pas un jugement de valeur, mais un constat qui n'est nullement attentatoire à l'authenticité des communautés noires, ni d'ailleurs à la spécificité des blancs qui ont rallié les nouvelles et heureuses réalités de cette grande nation.


Il n'en demeure pas moins qu'attribuer le Mondial à la RSA ou au Maroc, c'est faire le choix entre deux facettes très éloignées d'un même continent. C'est aussi, pour la FIFA, répondre à la question suivante. Doit-on indexer la prétention à l'organisation d'une grande manifestation sportive comme le Mondial, sur le PNB des pays candidats? Une question qui mérite d'être posée pour la simple raison que c'est ce qui a jusqu'à présent toujours prévalu. Preuve en est que ce privilège a régulièrement été l'apanage de pays industrialisés. Autrement dit, le Mondial va aux pays qui sont déjà largement équipés pour ce genre de manifestation. La FIFA ne serait alors qu'une banque de foot, qui ne prête qu'aux riches.

Levier

Cette vision n'est plus conforme au rôle et à la place du sport dans les relations internationales telles qu'elles sont en train de se mettre en place et de se réguler. La FIFA est urgemment appelée à emboîter le pas à cette évolution en sortant de ses recettes habituelles. Elle ne peut le faire que si elle conçoit le sport, en l'occurrence la coupe du monde de football, comme un formidable levier de développement des pays émergents. Une opportunité pour rapprocher, un tant soit peu et autant que faire se peut, les pays du Sud des paramètres économiques des pays Nord. C'est l'unique moyen pour que le Mondial se mondialise. Pour qu'il participe à la dynamique internationale actuelle. Pour qu'il mérite enfin son nom.
Soyons clairs. Nous ne disons pas donnez-nous la coupe du monde à nous autres, pauvres Marocains sous-équipés pour que nous soyons un peu moins pauvres, un peu moins sous équipés. Nous avons, il est vrai, des poches de pauvreté endémique, mais nous ne sommes pas un pays sans ressorts économiques et sans potentialités. Nos richesses nationales sont aussi mal partagées que celles du Brésil, du Mexique ou de l'Argentine, ex-pays organisateurs du Mondial. Avec, en moins, les brigades de la mort qui assassinaient les enfants abandonnés dans les rues de Rio de Janeiro, la gerrilla zapatiste des hauteurs mexicaines et la dictature de Vidella qui sévissait lors du Mondial de 1978.
Nous avons, nous aussi, nos atouts, nos qualités, nos problèmes et nos faiblesses. Nous admettons que le Mondial doit rester également une immense affaire éminemment commerciale, avec ses effets d'entraînement pour toutes les activités annexes. C'est même sa vocation acquise, en plus et au-delà de l'aspect strictement sportif. De même que nous savons pertinemment que pour qu'il en soit ainsi, il faut un minimum d'existant en matière d'équipement et de savoir-faire logistique sur deux volets: le sport stricto sensu et l'environnement infrastructurel indispensable à l'accueil et à la conduite d'un rassemblement aux dimensions quasi-œucuméniques .
Dans la première rubrique, et sans être prétentieux, nous avons ce minimum et même un peu plus. À chaque manifestation sportive continentale ou internationale que le Maroc a accueillie, jeux méditerranéens, jeux panarabes ou africains, coupe d'Afrique des nations, grands meetings d'athlétisme, notre pays s'est doté de nouvelles infrastructures sportives et a capitalisé une expérience organisationnelle toujours plus affinée.
Il y a à peine quelques semaines, lorsque les équipes nationales de France et du Japon ont participé à la Coupe Hassan II, leurs joueurs, leurs staffs et les téléspectateurs aux quatre coins du monde, ont constaté que faire une démonstration de sport de haut niveau au Maroc n'est pas un safari, une expédition hasardeuse et risquée dans une quelconque brousse pas encore défrichée par les attributs de la civilisation. Tout était parfait, le gazon, l’éclairage, le transport, l'hébergement et la cuisine. Nous avons, certes, écopé d'un carton face à la France, mais ceci est une autre histoire. Nous n'en restons pas moins une nation de football. Ce n'était bien sûr qu'un tournoi avec trois équipes étrangères. Nous sommes évidemment loin des trente-deux équipes de la Coupe du Monde. Mais avouez que c'était tout de même un échantillon convaincant.
Reste le volet équipements extra-sportifs. Dans ce domaine, nous avons beaucoup à faire. Mais nous ne sommes pas, là non plus, à un degré zéro de réalisations, une sorte de terra nihilus en matière d'infrastructures de base et de pointe.

Atouts

Nous avons les autoroutes, les hôtels et les télécommunications que nous avons pu réaliser. Ces trois secteurs vitaux sont, actuellement, en pleine expansion. C'est plus qu'un choix, un passage obligé vers plus d'efficacité économique et plus de modernité. Un gage nécessaire pour un Maroc nouveau dans un monde nouveau. Un pari sur l'avenir, il faut bien le dire, que nous avons pris sur nous-mêmes, qu'il y ait “Maroc 2006” ou pas. Maintenant, ce que nous avons fait, jusqu'ici, à un rythme endogène et en fonction de nos moyens propres, nous pouvons le faire à une cadence supérieure, si l'on nous fait confiance pour l'organisation du mondial de 2006.
Dans la nouvelle conception du sport de haut niveau, une coupe du monde est un triptyque; un cahier de charges, un marché fabuleux et un suivi sourcilleux de réceptions et de contrôle des différents délais de livraison tout au long du processus de réalisation. Rappelez-vous, le stade de France a été terminé in extremis, il y a même eu une grève dans le transport aérien à la veille du coup d'envoi, ce qui n'a pas empêché le Mondial 1998 de se dérouler dans les meilleures conditions. Ce sont les impondérables des meilleures organisations et des plus grandes démocraties. Quant à la technologie, elle se transfert. Il suffit d'y mettre le prix. Or le Mondial est une affaire de gros intérêts bien compris, de gros investissements à la rentabilisation assurée. C'est précisément sur cette opportunité inespérée, pour un plus providentiel transitant par la FIFA, et pour une accélération du processus d'aménagement du territoire, que nous comptons.
Le Maroc, de par sa position géographique et son histoire, s'est mondialisé bien avant la signature des accords du GATT et la naissance de l'OMC à Marrakech en 1994. Chemin faisant, depuis plus de quarante ans, nous avons acquis une certaine expérience des appels d'offres internationaux. Et de leurs turpitudes financières.
Si le Mondial nous est confié, nous ferons en sorte, selon les principes magistralement confirmés et récemment rappelés par S.M Mohamed VI à Washington, que tout se déroule selon les normes internationales de transparence et de probité. Nous savons, nous autres Marocains, faire les choses vite. C'est notre péché mignon que nous avons transformé en rapidité d'exécution. Avec l'encadrement des multinationales comme maîtres d'œuvres, nous saurons les faire bien.
Voici venu le moment des arguments massues. Des arguments que l'on espère suffisants pour faire la différence par rapport à nos amis Sud-africains. Deux arguments que nous estimons majeur: la proximité vis-à-vis de l'Europe, qui inclue un décalage horaire raisonnable avec les Américains. Et la sécurité absolue en toutes circonstances. Deux atouts, l'un providentiellement géographique, l'autre produit de notre propre volonté politique, que n'a pas l'Afrique du Sud. On a beau dire que le monde s'est rétréci grâce aux nouvelles technologies de la communication et à la popularisation des transports aériens, l'instantanéité de l'information ne signifie pas pour autant l'effacement pur et simple de l'espace temps et distance. Un mordu du foot en Europe, pour assister à un match qui se déroule à Johannesburg, devra toujours faire une bonne dizaine d'heures de vol.
Une coupe du monde au Maroc peut éviter à ce supporter, et à des centaines de milliers de ses sympathiques semblables, ce genre de déconvenues.
Une coupe du monde au Maroc lui évitera, et c'est autrement plus important, des désagréments préjudiciables pour sa sécurité physique. Bref, et ce n'est pas une information, le Maroc est à quelques encablures à vol d'oiseau. Le Maroc, et ce n'est plus à démontrer, est un pays où règnent la paix civile et la sécurité des personnes et de leurs biens.
C'est, entre autres, sur cela que le comité exécutif de la FIFA devra se prononcer le jeudi 6 juillet à Zurich. Le rêve d'un continent, le projet d'une nation passent par le Maroc.

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