4, RUE DES
FLAMANTS
Les horizons
bouchés de la situation politique actuelle
LE PARLER VRAI
Ces derniers temps ne sont pas réjouissants. La cause
n'est pas la sécheresse. Nous avons vécu 15 ans
sur cette calamité naturelle. Il y aura un peu plus de
misère. La misère n'est jamais dangereuse pour un
système politique, car elle crée l'apathie. L'histoire
est là pour le vérifier dans tous les mouvements
de masse.
Ce qui est plutôt insupportable, c'est quand le désespoir
alterne avec les moments d'euphorie, d'espoir. L'abattement joue
sur le mental, celui-ci influe sur la psychologie des masses.
Dès lors, les doigts accusateurs sont pointés sur
les gouvernants. En démocratie occidentale, c'est le moment
que choisit le pouvoir pour procéder à des élections.
C'est une astuce inventée par les régimes de la
bourgeoisie d'Outre-mer. Elle permet au peuple de se défouler,
de sanctionner, de renouveler, d'espérer de nouveau, d'être
acteur. En vérité, le Maroc vit une contradiction
majeure.
Piège
Nous sommes sortis d'un système où toutes les
rancurs, les fantasmes, les diabolisations, les jeux politiques,
parlementaires, ont été polarisés sur le
pouvoir régalien. Celui-ci avait constamment entre les
mains la carotte et le bâton et entretenait un réseau
dense, complexe, de complicités au sein de l'élite
urbaine ou dans les rangs des notabilités terriennes. C'est
ce que l'on appelle la technique du makhzen. Ce système-là
s'est estompé. Il n'y a plus ni carotte, ni bâton.
Les fantasmes, les aigreurs populaires sont désormais transférés
sur l'Union socialiste des forces populaires (USFP) au gouvernement.
La raison en est simple : les socialistes au gouvernement sont
sortis de l'orthodoxie du "tout pour le bonheur de l'homme
marocain modeste" en faveur du libéralisme que toute
bourgeoisie peut conduire si elle est aux affaires.
Ce faisant, l'USFP au pouvoir, parti qui s'est voulu l'interprète
des masses populaires, s'est coupé du peuple des humbles.
Par un non-sens historique, l'USFP au pouvoir, à cause
de son immobilisme, s'est trouvée piégée
par "l'alternance consensuelle".
L'USFP aurait pu en deux ans préparer les grands chantiers
des réformes et prendre le peuple à témoin
en cas de résistance des pesanteurs. Le gouvernement actuel
a fortifié le libéralisme à contre-courant
de son idéologie. Le véritable pouvoir est ailleurs,
il est entre les mains des puissances d'argent qui ont jeté
la clef du développement dans les lagunes.
Élites
La manifestation des Islamistes à Casablanca, par leur
faculté de mobilisation des masses, a dû faire peur
à notre bourgeoisie douillette. Mais notre bourgeoisie
est subtile, elle va s'infiltrer dans les courants islamistes,
comme elle l'a fait dans la haute administration, les courants
politiques de la libre-pensée, ceux de la socio-démocratie.
Au Maroc par un basculement de l'histoire, c'est la pensée
libérale des hommes bien nés qui trace le sillon
des droits de la femme, des droits de l'homme, des libertés
fondamentales. Oui, mais qui parle de l'égalité
de tous devant l'impôt, de justice fiscale, de l'impôt
sur les fortunes, sur le capital foncier, etc ?
Le libéralisme de chez nous est d'abord enfermé
dans le carré Rabat-Casablanca et ne touche que les élites
pensantes. Tout le reste du Maroc est dans la nébuleuse
de la quotidienneté.
La conséquence de cet état de fait est la décadence
de la société marocaine. Cette décadence
se manifeste par la perte des valeurs traditionnelles ; la montée
en première ligne du mur de l'argent, la prolifération
des narcotiques ; de la mendicité professionnelle; le développement
de l'oisiveté, de la filouterie, de la duplicité,
de l'astuce. Naît alors l'individualisme de paresse, puis
la mentalité de l'assisté, l'état d'esprit
du moindre effort. La décadence d'une société
qui perd ses repères et ses forces entraîne naturellement
la médiocrité, l'esprit de soumission, la chute
de l'énergie naturelle, des ressorts vitaux. La médiocrité,
à son tour, a pour effet de marginaliser les hommes d'honneur
et de valeur qui ont quelque chose à dire et à faire,
les capacités fortes, les personnalités. S'installent
alors le désespoir, le renoncement, la lassitude, les frustrations
chez le peuple et ses enfants. L'homme devient l'ennemi de l'homme.
Cette société décadente libère les
mauvaises passions parce qu'elle est bloquée. Les antagonismes
se multiplient au rythme de la décadence de l'autorité
morale de la famille, de la chute de l'élite dirigeante.
Le tout en faveur d'un islamisme radical qui s'est substitué
à l'idéologie des partis réformateurs. L'islamisme
radical fait naître des utopies, de libération, chez
les humbles, les déshérités, les laissés-pour-compte.
Comment peut-on sortir indemne d'un système de commandement
tempéré, assis sur d'autres critères et d'autres
règles du jeu, vers un autre où le libéralisme
sous toutes ses formes n'est pas bien assimilé par les
couches sociales de tout le pays? Le libéralisme ne joue
pleinement son rôle de modernité et de progrès
que lorsqu'une société est épanouie et qu'elle
a vaincu les causes de la misère. En quoi les débats
d'idées des métropoles intéressent-ils la
société pastorale et celle des bidonvilles? En quoi
le verbe peut-il valablement se substituer à l'action engagée
ou militante? En quoi le regroupement de la gauche ou de la droite,
ensemble des élites, peut-il rendre confiance à
une société qui a tourné le dos à
la politique?
Sévérité
La société marocaine est en quête d'une
politique du cur, d'hommes du pouvoir capables d'aimer le peuple
dans sa totalité et sa diversité. Comment ne pas
être saisi d'angoisse devant le déferlement des "tribus
modernes" assises sur les rapports sociologiques, les alliances
familiales et les intérêts communs de groupes?
Maître Youssoufi a commis une erreur stratégique
de taille. Il aurait dû laisser l'Istiqlal dans l'opposition
et demander un gouvernement minoritaire puisque l'alternance était
consensuelle. Il a mis tous les ufs dans le même panier
et a laissé la classe moyenne en déshérence.
Le gouvernement, n'ayant plus en face de lui aucune opposition
sérieuse, est en face du jugement sévère
du peuple. Les calculs politiciens ont jalonné l'histoire
institutionnelle de notre pays.
Il est indispensable de créer le mouvement à l'intérieur
du pays, de mobiliser le potentiel-confiance du peuple. Il faut
parler au peuple, lui dire la vérité, le considérer
comme majeur, adulte et responsable.
Au lieu du "circulez, il n'y a rien à distribuer",
faisons un audit de tout avec courage et reconstruisons! Les compromis
et les compromissions, les astuces, l'esprit revanchard, le sectarisme,
sont des poisons mortels pour une Nation qui provient du fond
des âges.
Il faut que notre pays garde le cap. La seule chance du peuple
marocain est dans sa monarchie et la révolution tranquille
de S.M le Roi Mohamed VI. La monarchie n'a pas de syndicat, ni
de parti politique, ni de clans. La chance qu'a le peuple marocain
est que S.M le Roi Mohamed VI a vécu et vit dans le peuple
des profondeurs avec intensité. C'est dans les épreuves
que les grands hommes d'État se forgent un grand destin
national. S.M. le Roi Mohamed VI travaille beaucoup et c'est réconfortant.
L'"Empire fortuné" a toujours ses anges et sa
baraka. Le problème du Maroc est dans sa bourgeoisie. Elle
agit toujours masquée. Il lui manque les grands sentiments,
les grands desseins, les ambitions nationales. Mehdi Ben Barka,
Abderrahim Bouabid, Allal El Fassi, Mokhtar Soussi, Moha ou Hemmou
Ezzayani, Assou ou Bassalem, où êtes-vous? Les grosses
fortunes ont dilapidé le patrimoine national et ont réduit
notre glorieuse société à une société
décadente.
Lahcen Brouksy
Le Maroc
au seuil du 21ème siècle
L'ÉTHIQUE DE LA RÉFLEXION
L'homme est la mesure de toutes les choses, ce fameux principe
philosophique avait été formulé encore en
Grèce antique. Qu'est -ce qu'il peut donc y avoir de nouveau?
Tout le monde connaît le proverbe disant que le nouveau
c'est de l'ancien bien oublié. Et ce n'est pas là
seulement le credo du bon sens, mais l'expérience des générations
condensées en formule concise. Je pense cependant qu'on
entrevoit désormais des aspects nouveaux du principe philosophique
antique, tant dans son interprétation que dans sa perception.
Des aspects fort substantiels d'ailleurs.
Si, auparavant la capacité de voir et de prendre en considération
la dimension humaine de tout phénomène social n'était
propre qu'à un groupe très peu nombreux : penseurs,
humanistes, à présent, on peut affirmer qu'elle
est acceptée non plus seulement dans les cercles académiques
et universitaires, mais aussi par des larges masses.Or, cela signifie
que la question de savoir comment la transformer en principe d'action,
en décisions politiques de partis, d'Etat et de gouvernement
s'inscrit désormais à l'ordre du jour. Tout le monde
n'en a pas encore pris conscience sur le plan théorique,
et ceux qui l'ont déjà fait théoriquement
ont parfois du mal à l'assimiler de façon suffisamment
approfondie pour qu'elle devienne un impératif moral de
comportement.
Garanties
Cela signifie -t-il que les très nombreux problèmes
économiques, financiers et sociaux non résolus auxquels
on se heurte quotidiennement, aient déjà reçu,
de ce fait même, une indubitable garantie de solution humanitaire?
Je ne le crois pas. Mais une contribution de taille est apportée
aussi aux fondations de leur solution. Il importe maintenant de
ne pas laisser les détremper, il importe de les consolider
car elles ne sont pas encore monolithiques.
Loin de là. Là, on relève et des illusions
de la masse et la stérilité de l'élite, sans
contact avec la masse. L'une des erreurs monumentales est d'avoir
tenté d'interpréter la situation d'une façon
scholastique, en en simplifiant nombre de choses et en les altérant
à les rendre méconnaissables.
Cette étroitesse de la pensée linéaire, incapable
d'évaluer la complexité de l'évolution de
la société en tant qu'organisme vivant.
Ce sont là des questions qui attendent encore une étude
théorique: à mon avis, le manque de réflexion
scientifique sur les problèmes de la conscience et de la
psychologie sociale empêche sérieusement la prise
de décisions authentiquement équilibrées,
et rationnelles, à des niveaux différents.
Ardeur
La prise de conscience de tels changements est nécessaire
non seulement à une élite possédant les connaissances,
mais à tout le monde.
À force que s'approfondissent les changements sociaux,
disait quelqu'un dont le nom s'est perdu dans les dédales
de la vie, on voit aussi croître la masse des gens qui y
participent activement. Aujourd'hui, chacun devient de plus en
plus non pas un témoin, mais un participant direct aux
changements, de cette dynamique sociale . Et c'est là,
sans doute, l'une des particularités les plus caractéristiques
des transformations qui s'opèrent chez nous, visant à
ouvrir à tous les membres de la société des
chances maximales pour réaliser leurs capacités,
participer de façon active et consciente à la création
d'une vie nouvelle, digne de l'homme.
L'histoire de la civilisation mondiale reflète le devenir
et l'évolution de l'homme social en interaction avec la
nature. La réflexion philosophique sur cette idée
et approche est une voie assez ardue pour la raison . "Mon
bon ami, toute théorie est sèche, et l'arbre précieux
de la vie est fleuri", écrivait Goethe.
Nous comprenons maintenant que l'arbre de la vie sera éternellement
fleuri seulement dans le cas où le Maroc est un tout cohérent,
stable, exempt de perturbations et de malaises, où tout
le monde est interpellé pour sa construction et, en définitive,
un Maroc dont ses membres ont enterré leur égoïsme
en mettant fin à l'aliénation de la politique politicienne
et à la supercherie politique.
Malheureusement, l'éthique économique, ( politique,
sociale, a été pendant longtemps, reléguée
à l'arrière- plan sinon absente. Et la pratique
sociale, à certaines étapes, bien que s'accompagnant
de slogans appelant l'attention à l'homme s'était
fondée sur la conception de l'individu en tant que simple
"rouage" des élections -cas des partis politique-
elle était éloignée, détachée
des intérêts authentiques des masses ou leur était
contraire sans, bien entendu, nullement contribuer à rehausser
la personne humaine, à assurer son développement
harmonieux et à réaliser son potentiel créatif.
Les besoins du Maroc contemporain dictent la nécessité
de fructifier les efforts de l'homme créateur actualisant
dans le travail et la vie réelle la totalité de
ses intérêts, dons et capacités. L'idée
au sujet du lien de la philosophie avec la vie réelle est
formulée parfois aussi de la façon suivante: On
dit que chaque époque a sa propre philosophie qui lui correspond.
Cette formule a un sens profond.
Les rapports bureaucratiques autoritaires ( pour ne pas tomber
dans le sens de Max Weber )s'étant affirmés dans
notre société et accentués davantage par
le culte de la personnalité (chef de parti, syndicats,
administration ..) ont donné lieu, comme on le sait, au
clientélisme, à la supercherie politique...
En quoi donc se traduit ce renouveau de notre histoire et quelle
est l'orientation du Maroc? En premier lieu, dans la renonciation
à la démagogie et à la scholastique.
En mettant l'Homme au centre des préoccupations, la stratégie
du renouveau social, l'orientation de l'action des forces vives
de la nation pour la création .
Bien des problèmes complexes et ardus se posent lorsqu'on
se tourne aux destinées historiques de l'Homme, à
son avenir. La vision, l'imagination et la liberté de l'individu
permettant de pénétrer par le savoir tant dans les
infinis de l'espace que dans le microcosme proche.
D'où il ressort que c'est précisément le
progrès social qui est la prémisse et la condition
essentielle du développement de notre pays .
Cette "révolution blanche" que connaît
actuellement le Maroc constitue une période transitoire
vers un état qualitativement nouveau de la société,
vers une physionomie humaine et démocratique du pays.
Le renouveau met le citoyen marocain au centre de l'attention
publique. Nous comprenons que la société a aujourd'hui
besoin non point d'homme "unidimensionnel" mais de la
personne libre, la personne critique, responsable et créative,
indépendante et pleine d'initiatives.
L'individu et la société, le citoyen et l'État,
l'individualité et la collectivité sont au fond
autant de plans différents d'un seul et même problème.
Renouveau
Nous cherchons à dégager au maximum - les conditions
générales du fonctionnement que devrait avoir notre
système social- l'individualité : dans le travail,
l'invention, la création .
Les partis politiques et composantes de la société
civile soutiennent les activités autonomes des organisations
sociales exprimant la variété des intérêts,
besoins, capacités des gens. Il est symptomatique que c'est
justement au cours de cette "révolution blanche"
qu'on voit se déployer les efforts visant à une
étude intégrale des problèmes de l'Homme
marocain.
Le Maroc a besoin réellement d'une éthique de la
politique qui se tourne de plus en plus directement vers l'Homme,
rejoint le terrain, la pratique, les normes socio- éthiques,
la culture dans son ensemble.
Les conditions sociales - si défavorables qu'elles soient
ne sont pas un absolu . Elle ne sont pas de nature à décharger
nos responsables de leurs responsabilité personnelle. Elles
peuvent expliquer, ça oui, mais pas justifier.
C'est pour cela qu'il faut des exigences rigoureuses de responsabilité
personnelle ne donnant à personne le droit de se dérober
derrière l'autorité du système social, plus
que cela, j'estime que chacun doit reconnaître lui-même
ses erreurs, ses déviations.
Responsabilités
Dans la situation actuelle, je suis profondément convaincu
que chacun de nous doit s'inspirer de ses principes d'honnêteté
la plus pure et de courage stoïque dans l'édification
du Maroc du XXI ème siècle.
Comme on sait, le malaise social ne naît pas d'une volonté
subjective quelconque, mais résulte d'une exacerbation
des contradictions objectives, lorsque la misère et la
marginalisation deviennent insoutenables.
Voici pourquoi la voie nouvelle du nouveau Maroc du XXIème
siècle vers un avenir de mondialisation passe par une prise
en considération indispensable de la dimension humaine
en tout phénomène de la vie sociale.
Je conclue en paraphrasant le Général de Gaule disant
à propos des partis politiques, donnez -moi de bons partis
politiques je vous ferai une bonne politique.
Par Mustapha FAOUZI
Diplômé de sciences politiques, Sociologue et spécialiste
de l'information.