Le Maroc fait vendre les livres en France
"UNE TERREUR APPELLÉE BEN MSIK"
Abdellah Zrika a passé son enfance au bidonville de Ben Msik. Après des années d'émigration, il est de retour au Maroc. Il retrouve le même coin triste avec des enfants blêmes,chétifs et entassés dans des taudis qui sentent le renfermé. L'auteur d' "Écrire à Ben Msik» ne croit pas ses yeux! Un ouvrage destiné pour les lecteurs de l'héxagone.
Maintenant, j'avoue que je n'ai pas grandi. Je suis resté
petit comme je l'étais. Je suis encore dans ma prime enfance.
Mais ce qui grandit vraiment, c'est ce quartier. Ce bidonville.
Ben Msik. Ce qui grandit, c'est cet avilissement que je ressens.
Tout grandit autour de moi. Les gens. La langue. La mort qui est
en moi. Mon écriture grandit à son tour comme les
herbes sauvages ici et là. Moi seul ne grandis pas. Moi
seul. Je suis ce que j'étais avant de naître. C'est
pour cela que je ne parle que de mon enfance. Et que mes yeux
scrutent toujours ces enfants aujourd'hui à Ben Msik. Ceux
qui ont gardé mon aspect. Mon regard. Ma frayeur. Mon désarroi.
Mon éparpillement d'avant et de maintenant. Alors, à
mon tour de les garder.


Abdellah Zrika et Abdellatif Laâbi.
Mais me voyez-vous maintenant en train d'écrire ? Hum !
Je n'y crois pas. Si vous croyez que j'ai toujours vécu
dans ce Ben Msik-là Rien ne vous empêche de croire
que j'écris maintenant. Quant à moi, je n'arrive
pas à y croire.
Croire Ben Msik. Peut-être que ce dernier ne me croit pas
non plus. La seule chose que je puisse croire, c'est que c'est
lui qui écrit en moi. Me mutile dans l'écriture.
Me fait faire des détours entre les lignes. Me traîne
sur les pages comme on traîne les corps au moment de la
torture. Pouvez-vous croire que j'écris au milieu de la
terreur? Une grande terreur. Appelée Ben Msik. Une terreur
qui est mon nom. Mon vrai nom. Mon nom original et originel. Ben
Msik. N'est-ce pas?
Par où commencerai-je Ben Msik ? Ou plutôt, par où
me commencera-t-il ? Cet amas humain de baraques. Par quel bout
prendrai-je le désordre ? Même le visage ici, c'est
celui d'un homme jeté par terre comme ces immondices autour
de lui et qui s'entassent. S'entassent jusqu'à ne plus
lui laisser le moindre espace où il puisse rêver,
mettre un peu d'ordre en lui même pour continuer à
respirer. Personne ne veut regarder bien cela. Nous le regardons
à la dérobée et nous fermons les yeux. Et
la seule chose qui nous délivre un tant soit peu, c'est
le sommeil.
Dormir ici, c'est "mourir" quelques heures pour échapper
à ce désordre qui est au-dessus de vos forces .
De votre connaissance. De vos sens. Je veux oublier. J'essaye.
Mais dans mon oubli, je me rappelle parfaitement tout cela. L'oubli,
c'est simplement quand tu emmagasines ta terreur pour reporter
son explosion à d'autres heures et qu'elle t'échappe
avec une force insoupçonnable.
Obsessions
Je veux dormir longtemps, longtemps. Mais où ? Est ce
possible à Ben Msik ? Où ? Nulle place pour dormir.
Pas de murs. Tu entends tout. Entendre les autres. Un couple qui
fait l'amour. Des enfants qui pleurent. La vie pavée des
autres. Leur "avilissement " très privé.
Quelle nuit à Ben Msik ? Il n' y a pas de nuit à
Ben Msik. Car il n' y a pas de secret. Les gens n'ont pas où
se retirer, être avec eux-mêmes. Difficile d'être
soi-même dans cette totale mise à nu. L'ouïe
est dénudée. La vue. Tu est parmi tout le monde.
Et même quand il t'arrive d'être joyeux, tu entends
quelqu'un d'autre pleurer ou gémir de douleur. Si tu ris,
un autre tousse.
Veux-tu donc écrire ? Tu ne peux pas. Celui qui écrit,
c'est lui, lui, Ben Msik. Laisse le écrire comme bon lui
semble.
Tu veux "fuir" alors? Mais le peux-tu? Même quand
il arrive que de bons amis t'invitent à un restaurant chic
de l'autre côté de Ben Msik. Peux-tu t'abstraire
un peu, une seule heure? L'image des enfants qui pleurent parce
qu'ils n'ont pas trouvé une seule croûte de pain
ne te lâchera pas. Tu est devant la viande. Les légumes.
Les fruits. Le vin. Et eux. Ceux qui sont dans ta peau, où
que tu ailles, cherchent maintenant. S'ils te voyaient ici. Ils
ne le croiraient pas. Et s'ils te voyaient, que ferais-tu alors?
Et même, même si tu veux en finir avec toutes ces
choses. En finir avec tes nombreux vieillissements. Je veux dire
mourir. De quel mort mourras-tu? Quelle forme de mort? Voudras-tu
mourir comme ton voisin Ahmed? Miné par la maladie, il
n'avait plus que la peau sur les os. Les gens le fuyaient tant
ils avaient peur. Sa femme n'avait même pas de quoi le couvrir.
À cause de lui, la plupart des gens n'arrivaient plus à
dormir. La mort qui ressemble à Ben Msik. Qui lui ressemble
tout à fait. Tout à fait.
Mais je veux vivre ici. Ici justement. Car les planches ici font
partie de ma chair. La tôle fait partie de mes os. Et tout
le reste. Je veux vivre ici et rêver loin. Rêver d'un
monde lointain, impossible. Rêver de moi-même, devenir
forêt sauvage, animaux sans formes, arbres et oiseaux, enfants
surgis de l'inconscient. Est-ce possible? Ce rêve se poursuivra-t-il?
Ira-t-il loin? Des gens viendront, et ils crieront de toute leur
frayeur: "Au feu! "L'incendie s'est déclaré.
C'est le feu qui poursuit les habitants de ces baraques et rien
d'autre. Tu te réveilles à deux ou trois heures
du matin. Et tu n'arrives pas à y croire. Y as-tu crue
une seule fois? Le feu est près de toi, de ta peau. Où
sont les affaires auxquelles tu tiens tant? Les feuilles de tes
derniers poèmes? Réveille ton petit frère
qui dort encore. Le feu est venu pour brûler les bords de
ton rêve, ou le brûler tout entier le feu.
Je veux je veux fermer les yeux. Je veux mettre un bandeau sur
mes yeux. Ne pas voir. J'en ai assez vu. Mes yeux ont vu le sommet
de mes yeux. Le summum de l'honneur. Mais lorsque je ferme les
yeux, je vois. Le même noir qui m'effraye. Le noir qui rassemble
les débris de ces baraques. Le noir que fuient les enfants
lorsqu'ils sautent par-dessus les tas d'immondices. Le noir qui
poursuit mes mots alors que j'écris sur du blanc. Le noir
où il n'y a pas une seule tache blanche.
Non. Je ne veux rien. Car les choses que je veux me poursuivent
et me fuient. Rien ne me veut. Je veux simplement croire Ben Msik
pour entrer en prison. De Ben Msik à la prison. Où
pouvais-je aller, sinon en prison? Quoi de plus proche de Ben
Msik que la prison? Quel autre lieu m'aurait accepté?
Malgré toute son horreur, j'ai trouvé la prison
bien mieux que Ben Msik. Que peux-tu dire lorsque la cellule est
plus belle que la baraque où tu habites? À quel
dictionnaire dois-tu recourir pour exprimer cela? Quelle autre
langue voudras-tu? Et qui est tu donc?
Je veux simplement croire cela. Croire ce que je ne peux pas croire.
-Écris et ne crois pas. Pourquoi veux-tu croire? Tu n'as
pas encore commencé.
-Pas quel bout aborderai-je ce désordre? Je suis à
l'intérieur de ce désordre. Comment puis-je écrire
sur lui?
J'ai honte d'écrire sur cela. J'ai honte de gens qui ne
savent pas que j'écris sur eux, alors qu'ils essayent par
tous les moyens de faire le silence sur cela.
L'absence de cabinets. C'est par cela que je veux commencer. Par
ces excréments amoncelés ici ou là (tout
s'amoncelle ici) et que personne ne veut regarder. Ils les regardent
à la dérobée lorsqu'ils passent à
côté. Car leur humanité est étalée
là. Leur honte. Leurs mots sont là. Leur intérieur.
L'inexistence de cabinets. C'est ton inexistence. Ou ton inexistence
mieux que ton existence. Le sais-tu?
L'absence de cabinets. C'est par cela que je veux commencer et
finir. Les gens qui se faufilent la nuit pour se mettre à
l'abri des regards et qui jettent leurs excréments. Attention
à ne pas trébucher et tomber.
Personne ne doit te voir porter ton avilissement à la main,
ta laide humanité dans un pot.
L'autre ville
Oui, cela me poursuit alors que je monte dans le bus. Les gens
du bus sont pour moi autres, d'une autre race. Je ne sais pas
d'où ils viennent. Mais ils ne viennent pas de Ben Msik.
Ils sont autres, autres. Et moi d'où suis-je? D'une autre
planète obscure. Vile. Misérable. Son nom suffit
à te faire descendre au plus bas que puisse atteindre un
homme. Ce cauchemar me poursuit.
Le cauchemar des excréments amoncelés ici ou là.
J'ai peur qu'on sente dans mes habits quelque odeur provenant
de cela. Je suis venu de la planète obscure à une
autre planète. Et voilà que je pose mes pieds sur
la lune. C'est ainsi que j'imagine l'ailleurs de Ben Msik. Une
terre qui serait entièrement comme la lune.
Je veux crier au milieu de la foule des gens très élégants
que je rencontre et qui choisissent la musique de leurs mots:
j'entends souvent mon petit frère chanter sa tristesse
alors qu'il fait ses besoins. C'est pour cela que je confonds
d'habitude le chant avec cette opération. Et je me demande
pourquoi nous chantons. Terrible image.
Et lors que nous nous rendons compte que nos voisins peuvent eux
aussi nous entendre évacuer ces choses qui sortent de nous
sans que nous puissions vaincre, malgré toutes les années
passées, notre peur qu'ils nous entendent, nous comprenons
qu'il ne s'agit pas d'une opération naturelle qui n'a pas
besoin de toutes ces souffrances, mais de quelque chose d'autre
que nous évacuons avec nos excréments. Quelque chose
de nous-mêmes qui pourrait être notre identité
comme cela pourrait être les traits de notre visage, notre
regard ou notre nom.
Terrible donc que la violence soit mêlée en toi à
la honte. Que ton regard soit à la fois innocent et violent,
doux comme la honte elle-même. C'est pour cela que j'ai
toujours peur de ces yeux à découvert. J'ai peur
de quiconque me regarde fixement dans les yeux.
Je dis toujours cette intimité livrée à tous
vents dans cet espace du corps de l'homme qui lève la tête
parmi ces immondices. Parce que chaque chose ici, chaque morceau
de bois ou de zinc plein de trous semblables à des impacts
de balles, des blessures ou des griffures, couvre la face de cette
ville fantôme. Ville-hibou, Ben Msik. Tout est un trou dans
la terre, dans le zinc. Un trou dans le cur. Mon cur.
Imaginez de beaux yeux d'enfant ici, au milieu des ordures amoncelées.
Des étoiles brillantes au milieu d'une nuit dont le noir
n'est pas homogène. Expression de ce "noir" que
nous imaginons en forme de boue.
Toutes les couleurs sont belles sauf la couleur proche de l'avilissement
de l'homme. La couleur boue qui existe dans toutes les couleurs
que nous refusons, car elles nous collent à la peau.
Le pou et le prince
J'ai commencé à pratiquer la dissimulation. Le
secret des orifices de l'intimité et ses zones dans mon
corps et mes paroles.
Depuis que je suis entré à l'école. J'ai
commencé d'abord par les poux. Les poux nous envahissaient
au cours des années soixante. S'ils ne provenaient pas
de nous, les autres savaient bien d'où ils venaient à
nous : des tréfonds de notre avilissement. Ma grand-mère
devisait parfois alors qu'un pou courait sur sa paupière.
Elle le chassait comme on chasse une mouche de son nez. Le pou
s'approchait de sa bouche alors qu'elle racontait l'histoire de
Hayna et du loup. Pour nous, quand nous étions petits,
les poux étaient chose ordinaire, liés à
nous et à notre peau.
Nous posions nos cahiers recouvris de papier bleu d'emballage
froissé et un pou tombé de notre corps rampait sur
les lignes, sur les paroles des chansons que nous écrivons.
Ces chansons qui parlaient de jolis jardins et de palais de petits
princes Les yeux de l'instituteur ou de l'institutrice étrangers
surveillaient nos mouvements avec colère et dureté.
Et lorsqu'ils s'approchaient de nos cahiers qu'ils surveillaient
mieux que nous-mêmes, nous passions nos longues manches
sur la feuille et nous chassions le pou récalcitrant comme
si nous essuyions quelques poussière.
Nous avons commencé à saisir que les poux n'étaient
pas une chose ordinaire lorsqu'ils ont entrepris de nous examiner
chaque jour. Ils passaient entre les rangées et examinaient
notre corps sous toutes les coutures, à la recherche des
lieux grouillants de notre culpabilité.
Mais nous ne pouvions pas venir propres à l'école
comme ils le voulaient. La plupart des enfants ne pouvaient pas
se retenir de pisser la nuit dans leur lit. Odeur de Ben Msik.
Pas de nuit qui ne passe sans cette pollution venant avec les
rêves cauchemardesques.
Et dont la froideur terrorisait chaque matin. Odeur de nos matins.
Odeur de notre peur nocturne.
Puisque tout est à découvert, j'ai commencé
à pratiquer la dissimulation du lieu. Je n'avais pas le
droit de le rendre public. L'adresse du lieu. Je n'avais pas d'adresse.
Je mentais. J'habitais tel quartier. Ou tel autre, je m'embrouillais.
Me contredisais. Je n'avais pas d'adresse là où
je n'avais pas d'existence. J'entendais, en passant par les quartiers
construits en dur, une mère rabrouant son fils : "
Pourquoi reviens-tu à la maison comme un enfant des Carianes
? " J'entendais l'institutrice aux cheveux frisés
crier à l'élève : " Pourquoi tes cheveux
sont-ils ébouriffés comme ceux des enfants des Carianes
? "
Et j'entendais leurs cris, partout :
" Il a une odeur nauséabonde comme celle des enfants
des Carianes. "
" Il est griffé partout comme un enfant des Carianes
"
" Il est insolent comme un enfant des Carianes "
" Ses yeux sont exorbités comme ceux d'un enfant des
Carianes "
" Ce qu'ils peuvent crier ! On dirait des enfants des Carianes
"
" Est-ce votre enfant ou un enfant des Carianes ? "
" Il vient des Carianes "
Tout donc était prêt pour qu'ils me collent l'accusation
qu'ils voulaient. Dans ce trou ou cette grande brèche par
laquelle ils faisaient passer toutes les immondices que je sentais
dans leurs phrases et leurs paroles.
L'accusation " enfant des Carianes " me poursuivait
en toute chose. J'avais peur qu'on dise : " Il rit comme
un enfant des Carianes". "Il marche comme un enfant
des Carianes " " Il a été recalé
à l'examen comme un enfant des Carianes ". "
Cette malédiction me couvrait des pieds à la tête.
Je commençais alors à combattre l'échec en
toute chose, tout lieu. Mais je continuais à dissimuler
mon adresse. Dissimuler mon existence sous mes habits.
La blessure secrète
Un événement allait secouer violemment mon enfance.
C'était le jour où un instituteur demanda aux élèves
d'assister à des cours supplémentaires payants.
J'ai supplié mon père par tous les moyens pour qu'il
me donne la somme exigée. Mais il n'a pas pu. Tous les
élèves avaient pu payer, sauf moi.
L'instituteur s'est mis à me frapper à chaque cours.
Et ses insultes pleuvaient sur moi sans raison : " Fils de
pute. Ta mère est une pute. Ton visage est rouge comme
celui d'une prostituée ". Et les élèves
de se tordre de rire. Je n'ai pas pu supporter cela. Pour moi,
la chose la plus grave était que quelqu'un m'insulte. La
chose la plus grave était la langue. Les mots qui dévoraient
mes membres de l'intérieur.
Et tout particulièrement ce mot de Carianes. Mot cultivé
dans toute description de la laideur. Un mot qui habite à
côté des immondices. Un mot infra humain. Un mot
de zinc et de boue. Un mot qui s'écrit avec le grattement
d'un insecte, la patte d'un pou et le sang d'une punaise.
Mais je ne m'attendais pas à ce que mon père vienne
voir l'instituteur et lui dise qu'il habitait les Carianes. Qu'il
ne possédait rien. Qu'il ne pouvait pas payer la somme
demandée. L'instituteur, compatissant, lui a exprimé
son vif regret. Et quand il est revenu en classe, il m'a demandé
d'aller au tableau. Il a pris un morceau de craie, a commencé
à le gratter au milieu avec un crayon noir jusqu'à
lui donner la forme d'une pipe à kif. Il me l'a tendu alors
en s'esclaffant: "Prends".
Les gens aux Carianes utilisent ça, non ? " J'ai cru
en cet instant que je tombais d'une hauteur vertigineuse, alors
que les élèves riaient à gorge déployée.
Moi-même, je souriais pour me donner contenance. C'était
le sourire de quelqu'un au bord de la mort et qui s'ingéniait
à paraître en pleine forme aux yeux des siens. J'ai
senti ce jour que je tombais de la plus haute construction que
j'avais édifiée avec mon sens élevé
de la dignité. Que j'étais au cur du désordre.
Que tout se déchirait autour de moi. Que le feu me dévorait
comme bon lui semblait. Et que mon être lui-même me
pourchassait. C'est pour cela que j'ai commencé à
aimer le lointain, le plus lointain possible. À aimer les
grands espaces déserts par où je passais. Et les
herbes agrippées à la terre comme un noyé
agrippé à un rocher. Et ces épineux qui les
accompagnaient comme un mur infranchissable. Je passais devant
eux en m'apitoyant sur moi-même. Ah ! si je pouvais rester
éternellement loin très loin. Dans la jouissance
de la solitude. L'odeur de la terre. La couleur de mon tablier
bleu foncé m'effrayait. Et le gros fil blanc dont il était
cousu, comme un fil de fer mince. Je regardais loin vers d'autres
élèves habillés de la même manière.
" Ah ! c'est l'heure de rentrer à " Et le bâton
de craie apparaissait devant moi, long, long comme un poteau électrique.
Je regardais le soleil et je constatais qu'il était très
proche de moi, proche comme la chaleur du vertige et de la sueur
chaude. Je tremblais de tous mes membres. Plus la cohue des élèves
montait, plus j'étais effrayé. Et quand le portail
de l'école s'ouvrait, je me reprenais, je feignais d'oublier.
J'étais conduit à je voyais un enfant, avec une
raie au milieu de cheveux lisses.
Mon visage se contractait. Je voyais les souliers brillants d'un
enfant et je levais haut la tête pour ne pas voir mes sandales
de plastique.
Et malgré tout, malgré toutes les agressions dont
j'était victime, j'ai continué à dissimuler
les traces du crime que j'avais commis. À dissimuler mon
adresse. Le nom qui a grandi avec mon corps.
L'emplacement de cette école maudite, "Mirabeau ",
était pour moi la douleur la plus haute. Près de
l'avenue Mohammed V, près de la concentration de ces immeubles,
de ces jolis bâtiments. Seul ce grand espace désert
autour de l'école me consolait. Il était plus proche
de l'école que de moi. Il ne m'interrogeait, pas, dans
son vaste silence, sur le crime que je n'avais pas commis: mon
adresse.
Près de jolis bâtiments, il y avait cet espace vert.
Ma tête avait toujours besoin de ce vert pur. Cette couleur
légèrement électrique. Énergie du
soleil.
Cet espace qui incitait les élèves à fainéanter,
rêver, imaginer, Couleur de l'être. Les chansons de
l'école, les images des livres de lecture, les lettres
colorées n'ont pas pu remplir ce vide terrible dans ma
tête. Seul cet espace a pu le faire.
Où est-elle cette couleur verte, cette couleur électrique,
magique?
Couleur du rêve et de l'enfance. Musique de l'âme.
Où est-il, dans Ben Msik, ce corps amoncelé comme
tous les péchés du monde ? Et nous ont-ils laissé
cet espace, près de construction terrifiante, pour que
nous rêvions ? Mais alors, où est l'espace de la
poésie ?
Quel vide dans la tête pourrait accueillir l'espace de la
poésie ? Sa vastitude ? Sa verdure ? Ou plutôt, où
est l'homme ? Un oiseau s'est-il jamais posé à Ben
Msik? Demandez!
Nul oiseau. Seul le corps de mon petit frère. Très
amaigri. Malade. Avec ses cheveux en broussaille. Ah, les corps
qui à eux seuls suffissent à traduire toutes ces
choses qui nous dévorent de l'intérieur et de l'extérieur!
Un corps laminé comme le zinc. Mon frère court loin
comme une plume au vent. Contrôle-t-il ses pas? Imite-t-il
un papillon? Ou une mouche? Quoi de beau devant lui pour qu'il
ait à choisir?
Et moi vous ai-je vraiment parlé de Ben Msik? Ou a-t-il
parlé en moi? Lui seul à l'intérieur de moi?
N'ai-je pas parlé de Ben Msik? Qu'ai-je fait? Qu'ai-je
écrit depuis la première page? Et pourquoi ai-je
écrit ces choses-là, précisément?
Que m'est-il arrivé? Quel péché ai-je commis
pour devoir écrire ce que j'ai écrit?
Texte traduit
par Abdellatif Laâbi.