Les services secrets algériens en accusation
CHIRAC PIÉGÉ
&laqno;Le monde selon Chirac: les coulisses de la diplomatie française» est un livre documenté qui jette un regard nouveau sur les liens entre Paris et Alger. Les détails de certaines opérations terroristes perpétrées par les services secrets algériens sont relatés. Un livre-brûlot qui ne passera pas inaperçu.
Par Mustapha TOSSA
L'histoire récente des relations franco-algériennes recèle des zones d'ombre que seuls le temps et une accélération subite des événements peuvent éclaircir. Les enjeux du pouvoir et de sécurité sont tels qu'ils n'ont comme antidote que la technique de la prescription pour parvenir au grand public. Et pourtant un livre intitulé : &laqno;Le monde selon Chirac : les coulisses de la diplomatie française», signé chez Calmann-Levy par le rédacteur en chef du &laqno;Télégramme de Brest», Hubert Coudurier, en librairie le 16 avril prochain, vient de lever un coin de voile sur ces relations incestueuses et opaques qu'entretiennent depuis quelques années la France et l'Algérie.
Jacques Chirac
Sur fond d'attentats à la Bombe dans le premier, de guerre
civile et de massacres dans le second, la relation Paris-Alger
n'a jamais été aussi tendue et aussi riche en rebondissements
depuis la guerre de libération menée par le Front
de libération nationale.
Petites touches
Dans un pavé de 480 pages, Hubert coudurier consacre
une quarantaine de pages à ce qu'il appelle &laqno;Le piège
algérien». À travers ce chapitre, on voit
évoluer la relation franco-algérienne jusqu'à
atteindre des sommets de dramatisation shakespearienne.
Comme il semble loin le temps où le &laqno;patron du contre-espionnage
algérien, le redoutable général Smaïn
Lamari, rescapé d'un attentat, avance régulièrement
à ses interlocuteurs français que &laqno;tout sera
fini l'année prochaine». Devant une carte, il leur
explique : &laqno;Voilà ce qu'on tiendra. Ils ne peuvent
pas gagner. La seule inconnue est la capacité de résistance
de la population algérienne.» Ce qui veut dire: on
protège les sites pétroliers.
Par petites touches, Hubert Coudurier tente de reconstituer le
puzzle franco-algérien en s'appuyant sur les confidences
de hauts responsables de la sécurité française.
Ainsi, &laqno;un officier des services français»
lui confirme l'esprit qui a entouré la naissance des fameux
GIA. &laqno;Il fallait, dit-il, créer une entité
pour déborder l'AIS. En voyant le GIA apparaître
sur le terrain, les services de gendarmerie ont bien compris ce
qui se passait. Cela correspondait à un cycle provocation-répression
permettant d'accélérer les livraisons d'armes et
d'obtenir le soutien de l'Occident».
Fausse direction
A partir de ce constat, une avalanche de soupçons sillonnent
ce chapitre. Hubert Coudurier rapporte la scène de la rencontre
entre le ministre de l'Intérieur de l'époque Jean
Louis Debré et le président Chirac au soir de l'attentat
de St Michel le 25 juillet 95. &laqno;Je veux connaître
les auteurs», dit Chirac. &laqno;Monsieur, répond
J. L. Debré, je vais vous dire la différence entre
un énarque et moi. Je suis incapable de vous dire qui a
fait le coup».
Le 15 septembre 1995, Jean Louis Debré se montre plus explicite
et plus accusateur, il dit à des journalistes : &laqno;J'avais
la hantise qu'on me trouve rapidement un coupable pour calmer
les esprits et rassurer les Français puisque l'on découvre
que c'était une fausse direction. La sécurité
militaire algérienne voulait que l'on parte sur des pistes
pour éliminer des gens qui la gênent».
Autre faisceau accusateur de la Sécurité militaire
algérienne concerne le personnage de Ali Touchent, alias
Tarek qui, écrit M. Coudurier, &laqno;serait mort le 23
mai 1997 dans un hôtel à Alger mais son corps n'a
été identifié que neuf mois plus tard par
les services algériens. Ces derniers auraient-ils exfiltré
Tarek, agent double jusqu'au bout, faisant disparaître avec
lui la dernière preuve de leur implication dans les attentats
de Paris?»
L'assassinat de Monseigneur Claverie n'échappe pas non
plus au doigt accusateur de M. Coudurier.
Voici comment il rapporte les faits au moment où le ministre
des Affaires étrangères de l'époque, Hervé
de Charette, quittait l'Algérie. Reste que l'attentat a
été minutieusement préparé, non pas
avec une bonbonne de gaz mais grâce à des explosifs
que l'armée serait apparemment la seule à détenir
(...) Par ailleurs les gardes qui étaient en faction devant
l'évêché ont été rappelés.
Il n'est donc pas certain que cet attentat soit imputable à
l'un des groupes du GIA auquel on prête l'intention de vouloir
éliminer tous les Chrétiens d'Algérie. Une
autre hypothèse voudrait que le voyage d'Hervé de
Charette n'ait pas été aussi &laqno;serein et cordial»
que la diplomatie française s'obstine à le prétendre.
&laqno;Il ne nous a rien donné, alors il est reparti avec
son petit cadeau» aurait laissé entendre une source
de l'armée à des envoyés spéciaux
de journaux français.
Rencontre avortée
Hubert Coudurier affirme par ailleurs qu' &laqno;avec le recul,
beaucoup en France auront la conviction que le GIA est non seulement
infiltré par les services algériens, mais participe
d'une orchestration destinée à décrédibiliser
le FIS.» Hubert Coudurier fait écho aussi de la position
du sommet de l'État français à l'égard
de l'Algérie &laqno;On n'a pas compris assez rapidement
la nature mafieuse de ce régime. Ils sont pourris mais
c'est quand même mieux que l'intégrisme». Tel
est, dit Coudurier, le constat qui va longtemps prévaloir
au sommet de l'État français».
L'écrivain jette un éclairage sur la rencontre avortée
entre MM Chirac et Zéroual. &laqno;Boutros Boutros Ghali
réussit cependant à organiser les présentations
entre les deux hommes dans un ascenseur. &laqno;Je suis ravi de
faire votre connaissance et je regrette que la rencontre n'ait
pu avoir lieu» dit Chirac.
Zéroual, qui parle parfaitement le français, lui
répond en arabe, le Secrétaire général
de l'ONU assurant la traduction.
Le livre d'Hubert Coudurier éclaire d'un nouveau jour la
position de l'actuel Premier ministre français Lionel Jospin,
quelque peu démarqué par rapport à l'Élysée,
au quai d'Orsay ou à la place Beauvan.
Quand Jospin dit &laqno;ce qui est essentiel dans la question
algérienne, ce n'est pas tellement le rapport du pouvoir
au terrorisme, même s'il est parfois, dans son action, d'une
brutalité et d'une ambiguïté qui posent problème,
mais sa relation au peuple algérien. C'est là la
clef du problème».
C'est qu'il se base sur une note qui lui a été remise
par ses services qui concluent : &laqno;De fait, l'organisation
politique de la société algérienne est criminogène
(...) les institutions actuelles mises en place par le pouvoir
(...) ne peuvent en aucun cas devenir un tel lieu de catharsis
politique puisqu'elles ont été conçues sur
mesure pour assurer la mainmise d'une seule fraction sur la rente.
L'épuisement réel de la contestation islamique,
même s'il est consommé dans la barbarie, ne mettra
pas fin pour autant à la violence en Algérie».
Hubert Coudurier conclut le chapitre algérien par cette
information. Durant l'été 97, l'auteur interroge
un conseiller du président &laqno;alors le régime
algérien contrôle le GIA. -je ne démens pas
votre affirmation, répond-t-il. Depuis plusieurs mois,
l'entourage du chef de l'État a de sérieux doutes
sur la question».