Aucun bilan surfait ou obséquieux, à la hausse ou à la baisse
Par Khalil Hachimi IDRISSI
Est-il incongru de dire merci à Abdellatif Filali, Premier ministre et ministre des Affaires étrangères et de la coopération en ces temps de surchauffe politique ? En ces lendemains de fièvre électorale aigüe? Si l'on pousse ensemble plus loin l'analyse, on constatera que ce n'est pas si déplacé que cela. M. Filali n'est pas étranger à l'achèvement, somme toute très civilisé, du processus électoral devant conduire à un gouvernement de changement, et il n'est pas non plus étranger à l'aboutissement finalement heureux de cette longue gestation institutionnelle qui a créé les conditions d'une mutation politique. Constitution nouvelle, avec deux chambres et un personnel parlementaire aussi divers que représentatif du Maroc d'aujourd'hui. Le gouvernement de l'alternance devra s'accommoder des choix majeurs des trois gouvernements Filali.
Abdellatif Filali
D'abord l'homme. Pacifique et tempéré, conciliant et ouvert, il a toujours été un Premier ministre libéral. Ni envahissant, ni dominateur. Il a toujours laissé ses ministres faire face à leur charge avec la seule contrainte de leur personnalité propre et de leur capacité à combattre l'adversité. Tous ceux, autonomes et adultes, qui ont eu du caractère, de la personnalité et de la compétence ont eu à bénéficier de l'estime et des encouragements du Premier ministre. Les autres, ils ont été sanctionnés par les faits et leur tropisme à vouloir émarger à plus d'une chapelle gouvernementale.
Légitimité
Les gouvernements Filali ont fait un travail considérable en fonction de contraintes politiques et économiques surdéterminées. Si ce travail n'est pas valorisé comme tel, les observateurs risquent de se fâcher avec l'histoire objective du pays.
Les accords avec l'Union européenne ; le débat, et ses affres, sur la mise à niveau économique, urgente et nécessaire ; la rigueur budgétaire et financière et son effet positif sur les grands équilibres ; la production d'une flopée de lois utiles : la S A, le code du commerce, le chantier du code du travail, l'assainissement salutaire et ses recadrages également salutaires, la pacification difficile des rapports avec le patronat, et surtout une approche saine des privatisations dont le point d'orgue a été l'arbitrage qu'il a effectué entre son ministre, qui n'a pas démérité, et l'Istiqlal, parti de l'opposition, naturellement dans un rôle à la légitimité indiscutable. Donc un bon point, sage et éminemment politique, pour Abdellatif Filali.
Abdellatif Filali a toujours eu un bon rapport avec l'opposition et d'aucuns ont dit, à un moment, qu'il pouvait être un bon Premier ministre de l'alternance. Avec Abderrahmane Youssoufi, leader de l'USFP, M'Hamed Boucetta, patron de l'Istiqlal, ils ont eu ensemble une histoire commune, quoique divergente, un passé partageable, quoique asymétrique, et un référentiel collectif sur lequel ils se projetaient d'une manière inégale. C'est cela Abdellatif Filali.
Continuité
Il est vrai que l'accélération de la vie politique, depuis 1993, date des dernières législatives ratées -puisqu'elles se soldent aujourd'hui par des consultations anticipées en 1997- a mis au devant de la scène des actions politico-administratives spectaculaires, mais Filali était toujours présent.
Un état d'esprit, un souffle et surtout une distance qui a permis au jeu politique de se développer et de prospérer. Ses gouvernements, trois en tout, depuis mai 1994, ont continué à servir les objectifs majeurs de la nation comme si pendant les négociations, de nature politicienne, avec l'opposition, la bonne marche du pays, la continuité des réformes engagées, le respect des engagements internationaux devaient perdurer coûte que coûte. C'était cela la mission Filali, telle qu'elle a été tracée et balisée par le Souverain. Les dividendes de ces placements sont à présent perceptibles. Il s'agit donc d'un travail collectif.
Quel est le pays qui peut se targuer d'avoir en si peu de temps réalisé des projets aussi disparates, difficiles que périlleux? Une mise à niveau économique et une ouverture libérale au coût social lourd mais assumé ? La liquidation dans sa globalité du dossier des droits de l'Homme, hormis l'affaire Abraham Serfaty dont l'aspect est incompréhensible, anachronique et désuet? Le parachèvement d'un processus électoral consensuel, difficile mais productif, qui a réconcilié les Marocains avec l'espérance d'un nouveau jour ? L'alternance étant aujourd'hui possible.
Trois gouvernements Filali- au point que familièrement, dans la presse, ils se faisaient appeler Filali I, Filali II et Filali III - sont passés par là. Mai 1994, février 1995 et août 1997. Une véritable catharsis politique qui a duré plus de trois ans. Filali en a été la figure de proue en tant que chef de gouvernement. Aucun bilan surfait ou obséquieux - à la hausse ou à la baisse - ne peut enlever au magistère Filali son rôle et son poids dans la sortie pour le Maroc du tunnel politique à un moment où certains auront la propension de vouloir tirer, avec légèreté et inconsistance, la couverture à eux. Là n'est pas le propos.
La question primordiale est de savoir si le gouvernement de l'alternance, sorti des élections législatives du 14 novembre, saura capitaliser les acquis de ces prédécesseurs ou s'il les sacrifiera sur l'autel des approximations, de la démagogie et de la facilité. Les Marocains aiment le changement mais à des doses mesurées, homéopathiques, et solubles dans la durée. Il ne s'agit pas de casser la baraque.
Pénaliser le capital. Accroître la pression fiscale. Mettre sous tutelle les entreprises. Produire des emplois improductifs et ne correspondant à aucune réalité économique. Entrer en guerre ouverte contre la CGEM. Installer l'instabilité dans la haute administration et les offices publics, au risque de se passer des forces vives et effectives de la nation. Braquer gratuitement les lobbies constitués qui contrôlent les réseaux bancaires et financiers.
Équilibre
Tout est négociable, à la manière de chez nous, c'est à dire en tenant compte de plusieurs facteurs inhérents à la nature, la culture et l'histoire de notre pays. Un équilibre qui obéit à des critères multiples, à la fois dicibles et indicibles. La réussite du changement est à ce prix.
L'équation apparaît alors plus simple. Notre chambre des députés élue, entièrement, au suffrage universel direct présente des caractéristiques rhédibitoires. Une atomisation des voix. Une mosaïque partisane, hélas, pas toujours justifiée. Un morcellement des sièges sur près d'une quinzaine de partis politiques. Tout cela offre des avantages notables mais des inconvénients indiscutables.
Toutes les majorités peuvent jaillir de cet hémicycle, même celles les plus rétrogrades, les plus réactionnaires et les plus stériles. Ceci étant, une majorité de changement peut s'imposer. Avec comme ossature, l'USFP, le RNI et l'Istiqlal. Tous ceux qui, du camp de l'opposition actuelle, voudront s'adjoindre à ce montage seront les bienvenus. Notamment le PPS et l'OADP et leurs scissions malheureuses que sont le FFD et le PSD. Des appoints qualitatifs.
Le MP, le PND et l'UC seront invités dans ce cas de figure, à vivre une vie oppositionnelle de droite, seule à même d'éloigner de leur rang les opportunistes de carrière, et de leur permettre de se forger un présent politique construit et crédible. Enterrer l'étiquette de partis de godillots n'est pas une mince affaire. Cette opération nécessite au moins une génération de pratique politique citoyenne. Si l'on veut être sérieux.
Ce qui est clair est que le patriotisme ne se discute pas entre Marocains vivant dans une monarchie constitutionnelle qui garantit le pluralisme des idées et la diversité des opinions.
Le changement c'est la continuité institutionnelle, et c'est également, et surtout, un renouvellement de la pratique de l'action gouvernementale et politique. Le Maroc est désormais mûr pour cela. Un cap à franchir. Sobrement.