Entretien avec Omar Bahraoui, maire de Rabat
Propos recueillis par Abdallah CHANKOU
Le directeur général des Collectivités locales
continue à revendiquer haut et fort son éligibilité
et son droit de briguer des mandats électifs. Docteur en sciences
économiques, diplômé du cycle supérieur de l'ISCAE,
titulaire de trois diplômes d'Études supérieures (commerce
international à Paris; comptabilité à Lilles; économie
et finances à Paris), M. Bahraoui nous livre dans cet entretien ses
convictions.
·Maroc Hebdo : Est-ce à force de regarder à
partir de votre bureau de directeur général des collectivités
locales une partie du territoire de la commune de El Youssoufia, que vous
avez eu l'idée de vous présenter aux élections?

Omar Bahraoui
Omar Bahraoui : Je regarde El Youssoufia tous les jours. Il m'arrive
de contempler à partir de mon bureau le coucher et le lever du soleil
sur la commune d'El Youssoufia. Un paysage merveilleux.
Je travaille et j'habite dans cette commune, où j'ai également
de nombreux amis de toutes les couches sociales. Je circule régulièrement
dans les quartiers populaires et je me dis que je peux faire énormément
pour la population.
·Sur quel plan?
- D'abord, El Youssoufia fait partie de la capitale du pays. Ensuite, c'est
une très belle région de 82 km2 et de 200.000 habitants. Cette
commune connaît nombre de problèmes dont une forte concentration
de la population. À cela s'ajoute l'étroitesse des rues qui
dépasse à peine 80 cm. Mais la population est merveilleuse,
consciente et aime son pays et son Roi. Elle ne cherche qu'à s'en
sortir.
·Donc, vous estimez être l'homme providentiel pour les gens
de El Youssoufia...
-N'exagérons pas. Je ne suis pas l'homme providentiel, je suis simplement
un citoyen en qui les électeurs d'El Youssoufia ont placé
leur confiance suite à la démission d'un conseiller de leur
tribu. Ils m'ont prié d'être leur nouveau porte-parole. Auparavant,
je ne les connaissais pas. Ils m'ont invité chez eux, on a bu du
thé, mangé des gâteaux. Ils ont voté pour moi
spontanément et gratuitement.
·C'est la symbiose parfaite entre un élu et ses électeurs.
Une mélodie du bonheur...
- Tout à fait. Preuve, j'ai été élu avec un
score écrasant de 1335 voix contre 300 pour le deuxième et
47 pour le candidat usfpéiste. Il faut dire aussi que pour les électeurs,
j'ai réalisé des miracles en un an et demi. En fait, il s'agit
de petites choses: élargissement des chaussées, éradication
des ordures, installation de l'éclairage...
Je suis un homme méthodique. Quand je formule une promesse, je l'écris
et j'établis un bilan régulier pour montrer ce que j'ai fait
et permettre aux gens d'avoir une visibilité de mon action.
·Les élus de l'USFP disent que vous avez utilisé
votre statut de directeur général des collectivités
locales pour réussir votre mandat...
- À supposer même que ce soit vrai, mes détracteurs
devraient applaudir. El Youssoufia ne m'appartient pas. Et mes initiatives
vont dans le sens de l'intérêt général, l'intérêt
des citoyens, de la capitale et du Maroc.
Si les élus de l'USFP croient que j'obtiens facilement les moyens
financiers, c'est qu'ils méconnaissent les rouages et les procédures
administratifs relatifs à l'octroi des crédits pour les communes.
En vérité, j'ai eu de la chance. Les membres de l'ancien conseil
d'El Youssoufia passaient leur temps à se chamailler entre eux. Résultat:
aucun investissement n'a été réalisé pendant
trois ans. Quand je suis venu, j'ai tout simplement commencé à
exécuter le budget. Ce n'est pas sorcier. Tout le monde vous le dira,
M. Bahraoui a travaillé.
·Lors des communales de 1992, vous étiez le candidat malheureux
du RNI. En 1997, vous vous êtes présenté en tant que
SAP. Pourquoi?
- Parce que dans les communales de 1992, il y avait un communiqué
de la commission de suivi des élections selon lequel il ne serait
plus permis de se présenter au communales en tant que SAP. Donc,
j'étais obligé de prendre une couleur politique. Je ne vous
cache pas qu'à l'époque, j'ai frappé à plusieurs
portes. Les premiers que j'ai contactés sont mes amis de l'USFP.
Ils m'ont dit "Tu sais, Omar, ça fait 20 ans qu'on ne t'as pas
vu et on ne sait pas si tu es toujours membre de notre parti. Il serait
difficile de te donner l'accréditation". J'ai compris qu'il
ne fallait pas insister.
·Ainsi vous êtes un militant de la gauche socialiste ?...
- Vous savez, quand on est jeune, on peut être communiste, gauchissant.
Mais quand on voit que le Maroc a été édifié
sans la gauche qui ne se complaît que dans des critiques destructives,
on en arrive à la conclusion que l'intelligence n'est pas l'apanage
de l'opposition et qu'il existe d'autres forces de réforme.
·Il n' y a pas que des problèmes à El Youssoufia.
Il y existe également une zone, Akrach, qui de l'avis de l'USFP,
était l'enjeu des élections dans cette commune...
- Cela m'amuse. Car ce genre de déclarations me renseigne sur les
arrière-pensées des élus de l'USFP qui convoitent cette
municipalité. Quand je me suis présenté en 1995 dans
la circonscription 35 dans le cadre de l'élection partielle, je ne
savais pas si j'allais être élu, encore moins devenir président.
Moi je ne suis pas calculateur comme eux.
D'abord, c'est quoi Akrach? C'est un plateau qui appartient à des
individus, mais qui n'a pas encore été homologué dans
le cadre du plan d'aménagement. Ce n'est que le lundi 14 juillet
que le conseil de la commune a voté à l'unanimité le
plan d'aménagement d'El Youssoufia sans Akrach et El Oulja. L'aménagement
de ces deux zones est l'affaire de l'Agence urbaine avec la collaboration
des services extérieurs de l'administration. Le conseil municipal
n'a qu'une voix consultative.
·Quel sera le sort de la zone de Akrach?
- J'étais le premier, lors du précédent conseil, à
défendre l'idée d'un littoral tout au long du fleuve avec
des zones vertes contrairement au projet du ministère de l'Habitat
qui voulait faire de cette zone un espace résidentiel. Cela dit,
ceux qui parlent de spéculation foncière au bord du fleuve
sont pour le moins de mauvaise foi.
·Les élus de l'USFP ont-ils fait preuve, selon vous, de
mauvaise foi quand ils ont introduit des recours contre votre élection?
- Chez ces gens là, les recours sont devenus automatiques. Presqu'une
une seconde nature.
·Mais le tribunal administratif de Rabat a annulé en 1996
votre élection à la tête de la commune, ainsi que celle
des membres du conseil.
- D'abord, je dois vous avouer que je suis encore novice en politique et
en matière électorale. Ensuite, je n'ai pas la machine dont
disposent mes détracteurs, à savoir un parti avec des structures
et des moyens colossaux. Enfin, ils sont représentés au sein
de la commission préfectorale et nationale de suivi des élections.
Moi, je n'ai pas voix au chapitre et par conséquent, je suis sans
défense.
Le juge a écouté la partie adverse seulement. Je trouve injuste
que le tribunal statue sur mon cas sans prendre mon avis. Mes adversaires
se sont acharnés contre moi. Pendant la campagne électorale,
ils m'ont attaqué devant la commission préfectorale de suivi
des élections sous prétexte que les deux barres de mon tract
de couleur jaune ne traversent pas la feuille jusqu'en bas. J'ai dû
arrêter la distribution des tracts par discipline. Les gens de l'USFP,
par articles de presse interposés, ont exercé à mon
égard du terrorisme médiatique. J'étais désarmé
devant leur propagande.
·L'USFP avance que vous n'êtes pas sans défense,
puisque vous êtes soutenu par la puissante machine du ministère
de l'Intérieur...
-Je vous jure que je n'ai pas utilisé la logistique de l'Intérieur,
ni les moyens de la commune. La machine que j'ai déployée
c'est ma tête. J'ai mené une campagne intelligente avec comme
seul support la vox populi. Les urnes ont rendu leur verdict. Quant à
mes détracteurs, ils peuvent dire ce qu'ils veulent. Une chose est
sûre : les slogans ne mangent pas de pain.
·Contestez vous le jugement du tribunal administratif?
- Les élus de l'USFP ont introduit un recours en 1995 pour trois
motifs: présence de l'autorité lors de l'élection du
bureau, absence d'isoloir et soi-disant incompatibilité entre ma
fonction principale et le mandat électif. Concernant le premier point,
la loi est claire. Elle exige que l'autorité assiste à la
formation des bureaux communaux. Pour le deuxième grief, il ne m'appartient
pas d'amener les isoloirs.
Car qu'est ce qui a empêché les élus USFP de penser
à ça? D'ailleurs, ils auraient pu bloquer l'opération
de vote tant que l'objet réclamé n'était pas en place...
· Et concernant le dernier point?
- Je comprends le juge du tribunal administratif. On lui a dit que de par
ma fonction de directeur général des collectivités
locales, j'assure la tutelle sur les communes. On lui a dit également
que j'ai été gouverneur, fonction rendue inéligible
par la loi. Or je ne suis pas gouverneur. Le code électoral de 1997
n'a pas prévu l'inéligibilité du directeur général
des collectivités locales. Ce dernier, il faut le souligner, n'exerce
nullement la tutelle sur les communes. La tutelle appartient à trois
ministères: le Premier ministre , le ministre des Finances et le
ministre de l'Intérieur.
·D'après vous, La justice se serait trompée à
ce point?
- Tout ce que je peux dire c'est que le juge s'est substitué au législateur.
·Cela peut s'appeler une jurisprudence...
- L'affaire est portée devant la justice par ceux que je dérange.
Je vais veiller à ce que mon dossier soit bien défendu contrairement
à la fois précédente.
·Et la Cour suprême qui a confirmé le verdict du
tribunal administratif?
- La Cour suprême ne m'a pas notifié sa décision jusqu'à
ce jour.
·La partie plaignante dit le contraire...
- C'est son problème.
Pour vous, l'incompatibilité n'est donc pas établie...
- Absolument.
·Même pour la présidence de la Communauté
urbaine de Rabat qui vous est revenue également...
- C'est ce que dit la loi. La ville de Rabat connaît une léthargie
depuis plusieurs années. Mes amis m'ont exhorté à briguer
la présidence de la Communauté urbaine pour sortir justement
la ville de son marasme.
·Khalid Alioua vous conteste ce leadership pour le même
motif, l'incompatibilité...
- M. Alioua a fait de la Communauté urbaine une affaire personnelle,
se croyant au-dessus des lois. Il a déclaré dans vos colonnes
que le ministre de l'Intérieur lui a promis lors des communales 1992
la Communauté urbaine. J'estime que ces propos sont une erreur politique
et juridique grave. Car les mandats électifs ne se donnent pas. Il
se gagnent par les urnes. Les élus m'ont choisi comme maire de Rabat,
malgré la pression et les gesticulations de M. Alioua. J'espère
que lors des prochaines communales, il n'aura pas en face de lui un adversaire
aussi coriace que moi et que la chance lui sourira. Encore que je me demande
s'il a la capacité de gérer une ville comme Rabat. En tout
cas, le Conseil préfectoral dont il est le président n'est
pas une référence en matière de gestion.
M. Alioua affirme que les voix décisives des SAP de la commune
de Touarga devaient lui profiter car, selon son expression, le Méchouar
appartient à tous les Marocains et qu'il n'est pas normal que le
vote de cette commune aille toujours à la majorité....
- Mais pour qui se prend M. Alioua? Voilà un monsieur qui ne croit
pas à la démocratie et à la liberté de pensée.
Ce ne sont pas seulement les élus de Touarga qui ont voté
pour moi. Les élus PPS, Istiqlal et OADP ont soutenu ma candidature.
Je vous assure que si les conseillers USFP n'étaient pas terrorisés
par M. Alioua, que j'aime bien du reste, ils m'auraient accordé volontiers
leurs voix, eux aussi. Car ils connaissent et reconnaissent mes qualités
de gestionnaire.
·A votre avis Khalid Alioua n'est pas un bon gestionnaire?
- M. Alioua est plus un artiste, un homme de salon, qu'un véritable
gestionnaire.
Le fait que le contrôle de la communauté urbaine ait échappé
aux partis politiques souligne-t-il l'inefficacité de ces derniers?
- Souvent les citoyens optent pour le candidat qu'ils jugent valable, pas
forcément compétent. Quant à l'efficacité, elle
doit être visible en dehors des élections. Sur le terrain.
M. Alioua a un bureau d'études. Celui-ci a besoin de marchés
pour fonctionner. Nous savons que certains bureaux d'études appartenant
à des gens de l'USFP ont été associés au projet
d'assainissement de Rabat Mais grâce à la technicité
de l'administration, nous avons pu éviter des erreurs que ces bureaux
allaient commettre. C'est pour cela que l'on ne peut confier le destin de
Rabat à n'importe qui.