L'Institut québécois de l'amiante au Maroc

L'AMIANTE TUE-T-ELLE?

Au Maroc, de l'avis général, l'amiante dans le bâtiment n'a pas effectué de véritable invasion. D'ailleurs, selon certaines associations de protection de l'environnement et un collectif d'architectes, il faut opérer une distinction entre l'amiante-ciment, et l'amiante de flocage.

Amale Samie

L'amiante tue. L'amiante ne tue pas. L'amiante tue-t-elle? Il y a de fortes chances pour que l'amiante tue. Il est peu probable qu'elle tue. Cancer du poumon chez un travailleur de l'amiante. L'amiante tue. Non, le défunt est mort du tabac. Faut bien mourir de quelque chose.
France-Canada. Le combat est sans merci. Les coups pleuvent par labos et "instituts spécialisés" interposés. Une chatte n'y retrouverait pas ses petits.
C'est la guerre des Titans, une lutte planétaire aux enjeux démesurés. Entre les motivations strictement humanitaires et les pulsions commerciales, les scientifiques sont tenus en otages. Leur crédibilité est battue en brèche.
Minerai incombustible, produit miracle aux applications innombrables, l'amiante deviendra, dès la fin des années 50, le matériau de choix pour la fabrication des plaques de Fibrociment, des plaquettes de freins, des radiateurs, des cheminées, et aussi pour la fabrication de canalisations, y compris pour l'adduction d'eau potable. Mais surtout pour l'isolation et le revêtement des murs.
En vieillissant, il s'effrite et diffuse dans l'atmosphère des micro-poussières de fibres. Ces fibrilles, quand elles sont inhalées, viennent se fixer au plus profond des poumons pour provoquer des maladies pulmonaires graves dont le mésothéliome, variété ultramaligne du cancer des bronches.

Modestie
Au Maroc, la quantité de fibres par litre d'air dans les usines de traitement, de manufacture et de production des matériaux à base d'amiante oscille entre 40 et 70 fibres. En France, la norme est de 5 fibres. Elle est d'une seule fibre en Allemagne. Mais en France, politiques et scientifiques se sont déconsidérés par des prises de position équivoques
En 1995, Arstime Hamza décède d'un cancer à Casablanca. Il dirigeait une entreprise de fabrication de matériaux en amiante depuis trente ans. Il y a peu de chances que la polémique tarabiscotée qui fait rage le concerne encore.
Il y a tout juste une semaine, le 24 juin, l'Institut canadien de l'amiante a organisé une conférence d'information à l'intention de la presse marocaine. Cette conférence survient notamment à la suite de divers articles parus dans la presse marocaine au sujet de l'amiante et qui ont semblé exagérément alarmistes aux Canadiens.
L'Institut de l'amiante est constitué de trois partenaires: le gouvernement canadien, le groupe des producteurs et le syndicat des travailleurs de l'amiante. Un éminent toxicologue, le Dr Jacques Dunnigan, assez connu au Maroc, représentait les scientifiques canadiens. Avec une rare modestie, il le faut le dire.Trois exposés brefs et manifestement désireux d'en finir avec l'animosité "systématique" française dont le Canada estime être victime. Ce tour d'horizon a fait, entre autres, un sort définitif à une accusation que l'on a un peu trop facilement opposée aux Canadiens: "Vous affirmez avec tant de force que l'amiante n'est pas si dangereuse que ça, parce que votre pays est l'un des premiers producteurs-exportateurs d'amiante".

Clarté
Réponse des membres de l'Institut: "Parfaitement". Ils le clament haut et fort. Ce qui a le mérite d'être clair.
Ils défendent leur commerce extérieur, leur production minière et l'emploi dans le secteur de l'amiante.
Le représentant des travailleurs dira: "Que vaut la sécurité si elle n'est pas accompagnée par la sécurité de l'emploi?".
Les Canadiens ont-ils fait valoir des arguments nouveaux? Certainement. Inédits? Non.
Pour ne pas donner la migraine au lecteur: il y a deux sortes d'amiante. Les amphiboles et les chrysolites. Les amphiboles, ou amiante bleu, sont cancérigènes. Les chrysolites, ou amiante blanc le seraient moins. Il faut donc bannir les amphiboles. Ce qui a déjà été fait par de nombreux pays d'Europe.

Leurre
Les Canadiens ne sont pas les premiers venus dans le domaine. Leurs scientifiques sont performants; ils connaissent leur sujet. Il va falloir leur opposer des arguments recevables. Cela n'a pas encore été fait.
Les travailleurs canadiens de l'amiante ont mené un long combat pour obtenir des normes de sécurité satisfaisantes au Québec. Ils ont le droit de défendre leur bifteck. Au Maroc, les syndicats ont eu moins de réussite sur ce terrain.
Mais les Français, lors d'émissions télévisées, dont une spéciale sur France 3, ont affirmé que la distinction entre amiante bleu et blanc est un leurre, une ruse canadienne. Et si les travailleurs canadiens sont libres de déterminer le rapport santé/sécurité de l'emploi pour leur propre compte, ils n'ont pas à parler pour les Marocains.
D'autant que nous n'avons pas obtenu les mêmes normes de sécurité qu'eux. Ici, les syndicats ne sont pas assez puissants.
Les Canadiens ont beau jeu de le souligner: l'amiante n'est pas de la mie de pain. Si certaines précautions élémentaires de sécurité sont prises, il n'y a rien à craindre des chrysolites. Pour les amphiboles, dûment compactés et encapsulés, la norme canadienne est de 10 fibres au litre d'air. Alors qu'en France on en admet 25. L'amiante n'est donc pas plus dangereuse que le tabac, en lui-même.
C'est là que le raisonnement devient spécieux: parmi les innombrables tableaux comparatifs fournis par l'Institut de l'amiante et qui servent essentiellement à s'assurer qu'un tableau ne veut jamais rien dire parce qu'on peut tout lui faire dire, cette comparaison scabreuse entre la mortalité due au tabagisme et la mortalité due à l'amiante fait mauvais genre.

Activisme
On verrait bien le lobby américain des cigarettes blondes dire: "Fumez, fumez, c'est moins mortel que l'amiante".
On pourrait rétorquer que lorsqu'on est tétraplégique il y a plus de chances de mourir de l'amiante qu'aux 24 heures du Mans.
Mais, là où les Canadiens y vont fort, c'est lorsque, reconnaissant leur propre qualité de lobby, ils font des allusions plus qu'insistantes sur l'activisme de certains intérêts politico-financiers qui nuisent aux intérêts canadiens. Il n'y a aucune raison de les suspecter de paranoïa.
Ces insinuations deviendront des accusations extrêmement précises lorsque nous demanderons, après la conférence officielle, qui sont au juste ces perfides agresseurs de l'économie canadienne.
Les Français.
Lesquels? Les fabricants de produits de substitution à l'amiante: fonte, laine de verre, laine minérale, et autres fibres.
C'est tout?
Non. Il y a aussi les bétonneurs qui veulent favoriser leurs amis qui produisent des produits de substitution et crient au loup dès qu'ils entendent parler d'amiante.
Mais alors, pourquoi cette offensive méthodique en direction du Maroc, puisqu'au Maroc nous n'avons de problèmes majeurs qu'au stade des unités de transformation et de fabrication de matériels en amiante?
Réponse: "Parce qu'il peut très bien y avoir une multinationale européenne qui emporte le marché de la distribution d'eau et de l'évacuation des eaux usées dans une grande ville marocaine et qui serait tentée d'installer des tuyaux en fonte par amitié pour Saint-Gobain qui en produit".
Artillerie lourde.

Exigence
Renseignement pris Saint-Gobain produit aussi des canalisations en amiante. Mais l'intérêt de Saint-Gobain, en bonne entreprise sensée générer des profits plutôt que des états d'âme, ne serait-il pas, en bonne logique, de fourguer les canalisations en amiante qu'elle ne peut plus écouler sur le marché français?
Les Canadiens ont décidé d'y aller sans plus faire dans la dentelle. Lobby contre lobby. Un lobby qui s'assume, le canadien et un lobby sournois, le français.
La ficelle est un peu grosse.
Alors l'argument selon lequel le Canada donnerait 5 ans à ses clients pour qu'ils appliquent les normes internationales, sous peine de cesser les livraisons, apparaît comme une coquetterie. L'exigence du respect des normes de sécurité dans les unités de fabrication relève de la même littérature.
À la rescousse, les Canadiens appellent Claude Allègre, nouveau ministre français de l'Éducation nationale, qui a produit un article où il s'interrogeait sur le bien-fondé du bannissement de l'amiante par la France. Comme allié, on peut facilement trouver mieux. Le ministre tout frais était contre "la psychose antiamiante" à Jussieu. Disqualifié!

Doute
Un article de Science et Vie (n°3142) tente de conforter la démonstration canadienne. Mais un journaliste de la presse quotidienne le désamorcera en disant que ce n'est rien d'autre qu'un publi-reportage. Ce que nos hôtes reconnaîtront aisément et avec le sourire.
Science et Vie? Trop complaisant. Disqualifié.
Alors le doute pèse désormais sur les organismes les plus prestigieux.
L'INSERM, institut français pour la santé et la recherche médicale, l'Institut canadien de l'amiante, Science et Vie, la presse, le Bureau International du travail, l'OMS, les médecins, tout le monde en prend pour son grade.
Le Maroc fait figure de Petit Poucet dans cette furieuse empoignade. On se jette à la tête des tableaux, des graphiques, des statistiques, des expertises, des collectifs "indépendants", des conclusions et des recommandations.
Il est curieux que la communauté scientifique internationale n'obtienne pas les mêmes résultats selon le pays où elle sévit. A la question: "N'avez-vous pas trouvé un institut scientifique présentant les conditions d'indépendance et d'intégrité qui puissent conforter en Europe vos études américaines?", nous n'avons pas pu obtenir de réponse satisfaisante de nos hôtes canadiens. Curieux.
En France, on accuse le Canada de privilégier ses intérêts économiques au détriment de la santé des mineurs des gisements d'asbeste, des travailleurs des usines de conditionnement et de transformation de l'amiante et des habitants et usagers des édifices où le matériau est utilisé.
Une société d'assurances françaises n'a pas attendu pour occuper le créneau.

Scandale
"L'inhalation de poussières d'amiante peut provoquer l'apparition de quatre maladies graves, dont le cancer du poumon».
Depuis février 1996, obligation est faite à tous les propriétaires de rechercher la présence d'amiante dans tous les immeubles bâtis. Un calendrier très précis indique comme date limite pour procéder à cette expertise le 31 décembre 1999. Les personnes physiques et morales ayant obligation de l'exécution de ces recherches et n'y ayant pas satisfait peuvent être déclarées pénalement et civilement responsables".
La société offre donc le service de ses experts aux propriétaires pour "rechercher" l'amiante dans ses bâtiments.
Il y a peu de chances que ce soit à titre bénévole.

Circonspection
Mais l'Institut canadien de l'amiante n'est pas en panne de réponse. Selon lui l'interdiction de l'amiante en France est une décision politique due à son impopularité.
Elle constituerait une réponse "aux pressions populaires".
France, ton libre-arbitre est suspect ?
D'où vient l'impopularité du gouvernement français?
Du scandale sur le sang contaminé, de la contestation des essais nucléaires dans le Pacifique Sud et des grèves coûteuses qui ont paralysé le pays.
On a la main lourde au Canada.
Le rapport de l'INSERM annonce 1950 décès dus à l'amiante en 1996. Il n'est pas de jour qui ne voie un tribunal français accorder des dommages et intérêts à des particuliers pour préjudice d'amiante.
Alors, on est obligé de s'en tenir à la position marocaine par circonspection.
Fin 1996, questions orales au Parlement. Ahmed Alami, ministre de la Santé n'est pas à jour.
Mercredi 15 janvier 1997, Conseil de gouvernement présidé par Abdellatif Filali, Premier ministre.
Un programme d'action a été élaboré pour le renforcement du contrôle sanitaire des travailleurs, outre l'élaboration de textes pour renforcer la législation et la mise en conformité avec les conventions internationales.
L'asbestose, qui vient de "asbeste", minerai dont on tire l'amiante, ne sera reconnue comme maladie professionnelle que le 3 février 1960. Au Maroc, de l'avis général, l'amiante dans le bâtiment n'a pas effectué de véritable invasion.
D'ailleurs, selon certaines associations de protection de l'environnement et un collectif d'architectes, il faut opérer une distinction entre l'amiante-ciment, utilisée dans les conduites d'eau - qui ne deviendrait notablement dangereuse qu'en cas de fréquents percements, de coupe ou de casse des canalisations et le flocage-déflocage.
Floquer un mur c'est lui appliquer une couche d'amiante.
Les particules d'amiante se mettent à pleuvoir. Invisibles, elles sont inhalées par le maçon, le peintre, le menuisier et autres travailleurs du bâtiment.

Identification
La réputation catastrophique du matériau controversé engage parfois à défloquer: on racle la couche d'amiante. Les particules d'amiante tombent alors à verse.
Le danger est encore plus grand dans les unités de traitement. Soit près de quarante au Maroc.
On parle d'une centaine de malades reconnus, au Maroc. Et d'une quarantaine de décès. Peut-être plus. Le problème est dans le fait que la seule personne qui ait suivi les malades de l'amiante préfère rester discrète.
Mais chez nous, on n'est pas resté inactif: le CNEAM (Collège national des experts architectes marocains) a organisé, le 2 mai 1997, un colloque international à Ouarzazate sur l'amiante dans le bâtiment. Y participaient le Collège international des architectes, des ministères, des ONG et des médecins.
Les travaux ont abordé les effets de l'amiante sur la santé, les sources d'exposition et la prévention. Des recommandations ont été adoptées sur le contrôle des déchets d'amiante, l'identification du type d'amiante utilisé, la sensibilisation et le suivi médical pour les personnes professionnellement exposées et l'harmonisation des efforts publics et privés pour l'information sur les produits de substitution. Un comité de vigilance a été créé.
Il s'est assigné pour tâche d'assurer un suivi permanent des connaissances scientifiques sur l'amiante.
Le colloque a aussi recommandé l'interdiction de certaines variétés à haut risque de l'amiante, le flocage-déflocage, et a préconisé le recensement des bâtiments publics amiantés avec un contrôle périodique de l'état de dégradation de ce matériau dans les édifices répertoriés.

Réalité
Ce que nous avons entendu lors de la conférence d'information québécoise incite à une révision des certitudes. Il n'a pas levé toutes nos inquiétudes.
Le Dr Dunnigan a l'air de tout sauf d'un hurluberlu ou d'un scientifique à la solde d'une multinationale du poison. Cependant, en 1986, l'Organisation internationale du Travail a réclamé le remplacement et l'interdiction de l'amiante.
C'est la seule réalité tangible à l'échelle internationale.
Le plus consternant restera pourtant l'incompétence et la cacophonie indigne au sein de la communauté scientifique internationale. Ni Science et Vie, ni Claude Allègre n'y changeront quoi que ce soit.
Il est urgent de s'abstenir jusqu'à plus ample et crédible informé.

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